Jozef Siroka

Jozef Siroka - Auteur
  • Le blogue de Jozef Siroka

    Jozef Siroka est journaliste au pupitre à LaPresse.ca et blogueur cinéma à temps partiel.
  • Lire la suite »

    Partage

    Mercredi 23 octobre 2013 | Mise en ligne à 0h00 | Commenter Commentaires (21)

    Eyes Wide Shut : «Un jour, j’ai eu une illumination»

    999EWS_Leelee_Sobieski_002

    Un des souvenirs les plus agréables de ma période universitaire fut un cours dédié à Eyes Wide Shut, le dernier long métrage de Stanley Kubrick, sorti en 1999. Ma première impression du film ne fut pas très concluante – je ne savais pas trop quoi en penser à vrai dire. Avais-je aimé? Avais-je détesté? Aucune idée! Pourtant, je devais m’en faire une, idée; j’avais 18 ans, je me préparais à étudier en cinéma, et demeurer sans mot devant l’oeuvre ultime d’un des grands maîtres du 7e art était tout simplement inacceptable.

    Quelques années plus tard, dans une salle de classe à Concordia, j’ai été «sauvé» par mon professeur, Mario Falsetto, un kubrickien réputé, auteur d’un savant ouvrage analytique sur le cinéaste. Homme au physique imposant, orateur confiant, les mains constamment en mouvement, ponctuant certains de ses arguments avec des silences théâtraux, parfois en fermant vivement les yeux, il savait comment capter l’attention de ses élèves. Et, surtout, comment les inspirer.

    Ce cours m’est récemment revenu en mémoire alors que je regardais une analyse vidéo alternative d’Eyes Wide Shut, qui a fait pas mal de bruit depuis sa parution, cet été. Au milieu de sa dissertation, le narrateur examine la dynamique entre Tom Cruise et Nicole Kidman en décortiquant la première scène: lui, sortant d’une pièce sombre de son appartement, cherchant son portefeuille, et elle, baignant dans la lumière, affublée de lunettes, lui disant où le trouver sans même le voir. La table est mise; on sait déjà qui des deux a les yeux grand fermés. Exactement la même interprétation que m’avait offerte M. Falsetto, dans une autre vie…

    Le «web-documentaire» en question s’intitule Kubrick & The Illuminati, et a été réalisé par Mathieu Rochet et Nicolas Venancio, deux jeunes Lyonnais qui ont co-fondé le magazine hip-hop Gasface. La vidéo d’une trentaine de minutes est narrée par Laurent Vachaud, qui revient sur une de ses critiques publiée en janvier dans le magazine de cinéma Positif, intitulée Le secret de la pyramide. Le résumé de Première :

    Le papier élabore une re-lecture originale de Eyes Wide Shut, le dernier film de Stanley Kubrick, où il est moins question de jalousie et d’orgies que de pédophilie, de lavage de cerveau, de nazisme et de franc-maçonnerie – entre autres choses délicieusement angoissantes – mais aussi des liens secrets qu’entretiendrait le cauchemar éveillé de Tom Cruise avec des œuvres telles que Alice au Pays des merveilles, Rosemary’s Baby, The Manchurian Candidate, Marathon Man, ou encore Shutter Island et la trilogie Batman de Christopher Nolan.

    Une approche assez décalée du film qui a inévitablement été comparée au documentaire Room 237 de Rodney Ascher, également sorti cette année, qui relate les théories aussi disjonctées que fascinantes de cinq individus obsédés par The Shining.

    Vachaud dit d’entrée de jeu qu’il a eu «une illumination» en observant le premier plan de Eyes Wide Shut, qui selon lui représente les contours d’une pyramide maçonnique, point de mire de nombreuses théories du complot. Il enchaîne ensuite avec des allusions à la famille Rothschild, au beau-père de Kubrick, qui a réalisé des films de propagande antisémite à l’époque du nazisme, ainsi qu’à la fille du cinéaste, Vivian, qui a succombé à la Scientologie à la même période que son père travaillait sur son dernier film – ce même film qui met en vedette le principal porte-parole de la secte controversée…

    monarch ski resortLa seconde partie de Kubrick & The Illuminati porte largement sur le Projet MK-Ultra, programme secret de la CIA qui se livrait illégalement à la manipulation mentale au moyen d’injections de psychotropes, et qui inspira vraisemblablement la «technique Ludovico» dans A Clockwork Orange. Vachaud s’y est attardé après avoir examiné une affiche qu’on voit brièvement en arrière-plan, et hors focus, dans une scène de The Shining – et qui fut incidemment décortiquée dans Room 237, mais pour d’autres raisons – qui porte l’inscription «MONARCH», un des surnoms du Projet MK-Ultra.

    Une présence surprenante dans le prologue de la vidéo, qui gonfle immanquablement la légitimité de l’entreprise : celle de Michel Ciment, directeur de Positif, et grand pape de la critique cinématographique, qui a d’ailleurs signé un des livres, sinon LE livre, définitif sur le sujet à l’étude, simplement intitulé Kubrick. Au sujet de cette participation de taille, le co-réalisateur Mathieu Rochet a déclaré à Première :

    Michel Ciment nous a dit être a fond pour l’interprétation au ciné en général, donc tout a fait «pour» l’article de Laurent… D’ailleurs s’il était contre il aurait simplement refusé de le publier dans Positif. Par contre, il a nous a dit que sa vision de Kubrick et d’Eyes Wide Shut n’a pas été affectée, c’est comme s’il avait compris tout ce qu’il pouvait comprendre de cette œuvre et qu’il n’avait pas besoin -ou pas envie- de nouvelles clés.

    Je vous souhaite un bon voyage de l’autre côté de l’arc-en-ciel :

    À lire aussi :

    > Room 237 : le miroir déformant de la critique
    > Spielberg ressuscite le Napoléon de Kubrick
    > Stanley Kubrick, cinéphile éclectique
    > The Shining : la fin originale dévoilée
    > Le premier film de Stanley Kubrick bientôt en vidéo


    • Très intéressant document. Je pense que contrairement à beaucoup d’analyses conspirationnistes, cette interprétation de EWS est beaucoup plus ancrée dans une logique artistique et créatrice.

      On nous parle de Kubrick, de ses obsessions, de ses références et de la manière dont il les insère dans son oeuvre. Vachaud déconstruit EWS sans en tirer une espèce de théorie fondée sur le réel contrôle du monde par des groupes occultes, nazis, ou pédophiles, mais plutôt sûr l’intellect de Kubrick, ce qui à mon sens est beaucoup plus intéressant et moins tiré par les cheveux que de vulgaires théories de conspiration.

      Par contre, Vachaud tombe parfois dans le même piège que beaucoup de conspirationnistes en nous présentant une suite d’événements et de faits qui n’ont pas toujours de liens directs entre eux et en tire un appui à son analyse, sans que ces liens ne soient démontrés ou appuyés. En fait, le lien réel entre ces divers éléments est l’analyste lui-même et son interprétation des images de Kubrick.

      Par exemple, que Kubrick insère des références aux abus d’enfants dans ses films est un fait bien démontré dans le document. La présence de références au contrôle mental est aussi assez bien argumentée.

      Par contre, lorsque le document tente de lier La pédophilie de Lewis Caroll, la “jeunesse” de la sniper viet-cong ou encore la main “au panier” d’Orange mécanique à EWS et au contrôle des enfants pour en faire des robots sexuels, je crois qu’il fait l’économie d’une réflexion argumentée pour s’en tenir à un amalgame de faits, méthode conspirationniste classique.

      Et là, justement, il nous assène sa “bombe” : Alice d’EWS est une métaphore de l’enfant abusée qui une fois adulte, donne sa fille en cadeaux aux abuseurs pour reproduire son schème mental, son mind control.

      ici, selon moi, Vachaud tire des conclusions qui dépassent quelque peu le niveau d’argumentation qu’il a établi.

      Toutefois, je trouve son analyse tout de même assez valide et surtout, très intéressante et ancrée dans une réelle compréhension de Kubrick, contrairement à certaines idées lancées dans Room 237.

      Bref, à méditer en revoyant ce superbe film qu’est Eyes Wide Shut

    • Je suis un grand fans de Kubrick et d’Eyes Wide Shut. Le documentaire que vous proposé est vraiment fascinant!! Merci !

    • Devant les grandes oeuvres, ou même les moins grandes, je n’arrive pas à voir toutes ces références occultes ou conspiratrices. Peut-être parce que je désire m’en tenir au pur divertissement et non pas à la théorie de la conspiration. Je reste en paix avec moi-même.

    • EWS est l’oeuvre la plus accomplie de Stanley Kubrick.

    • @Jozef

      L’émission ‘Les nouveaux chemins de la connaissance’ sur France Culture a récemment produit une série d’émissions sur Kubrick (le dernier épisode porte sur Barry Lyndon et avait pour invité Michel Ciment).

      Philosopher avec Stanley Kubrick (1/4) : Orange mécanique
      http://bit.ly/17Ow7au

      Philosopher avec Stanley Kubrick (2/4) : Shining
      http://bit.ly/19c7l2D

      Philosopher avec Stanley Kubrick (3/4) : 2001, L’odyssée de l’espace
      http://bit.ly/19hSGTz

      Philosopher avec Stanley Kubrick (4/4) : Barry Lyndon
      http://bit.ly/1czcp61

    • @chris-13
      Très souvent, les grands réalisateurs vous offrent un grand divertissement derrière la surface de l’image et du scénario. Par contre, ce divertissement demande tout de même un certain effort intellectuel de la part du spectateur.

    • EWS, un très grand film, basé sur une nouvelle autrichienne, que j’ai visionné trois fois et ce n’est pas fini! De l’un des plus grands réalisateurs du XXe siècle!! Pas beaucoup de films, mais tous, des films de très grande qualité, du véritable 7e Art!! Je vais sûrement consulter ce documentaire! Merci pour la suggestion.
      Richard D.

    • Ce type serait sans doute capable de trouver de la pédophilie dans le film ‘Bambie’ de Disney. Ca tient plus de l’obsession a mon avis.

    • @ ccdupras

      EWS contient tout de même une scène ou un père loue les services services de sa fille manifestement mineure à deux hommes… On ne parle peut-être pas directement de pédophilie, mais très clairement de prostitution juvénile.

    • J’adore les théoriciens du complots, se sont mes ceux qui me font le plus rire et j’assume, c’est mon pécher coupable d’aller rire d’eux sur leurs blogues.

    • Très intéressant, quoique tiré par le cheveux.
      Encore une fois, je doute que plus de 20% des “faits” aient été conscients de la part de Kubrick.
      Encore là, et si c’était pour s’amuser, pour berner, pour expliquer?

      Pour un personnage qui entre dans la “sphère du pouvoir”, je peux lui faire croiser un gars qui porte un pendentif des maçons ou un gars qui dit “la plèbe ne comprends pas” à son partenaire.
      Quelle est la différence?

      “J’adore les théoriciens du complots, se sont mes
      ceux qui me font le plus rire et j’assume, c’est mon pécher coupable d’aller rire d’eux sur leurs blogues.” pierre79

      +1
      Mais, il est certain qu’un écrivain, ou n’importe qui, s’inspire de ce qui a été fait avant.
      Il n’a pas besoin d’y adhérer.

      Je prends par exemple le monolithe de 2001. Le “triangle” et “l’œil”.
      Était-ce par exprès? Je le crois.
      Quel est le lien avec la franc-maçonnerie? Aucun, à mon avis,

      Kubrick n’avait pas à s’inventer des codes.
      Il n’avait qu’à s’en servir.

    • J’ai hâte que Tom Cruise ait une illumination et sorte de sa Scientologie.

    • Peut-être qu’en anglais (ou en latin…) on dit focus, mais en français on dit foyer.

    • Sont dans le champs ces theoriciens de complots: Kubrick c<est juste un glitch dans la Matrice (dans The Matrix).

    • EWS, un de mes 50 films préférés à vie! Quel drame à tous les niveaux (social, humain, etc.) et quelle tension tout au long d’un de mes préférés de Kubrick!

    • Eyes Wide Shut transcende toutes les explications que l’on pourra en tirer. C’est une expérience cinématographique qui ne s’explique pas vraiment, et je crois que c’était ce que Kubrick voulait pour ce film qui traite de l’inconscient. Avec son dernier opus, il a certainement réussi à renouer avec la poésie métaphysique qui était le propre de 2001: l’odyssée de l’espace.

    • Donc, si je comprends bien, EYES WIDE SHUT raconte la culpabilité de Kubrick de n’avoir pu empêcher sa femme de livrer, à son insu, leur fille à la Scientologie…

    • Fouiller permet de découvrir des choses,mais à trop fouiller on risque d’en inventer d’autres et de se perdre dans des interprétations et supputations ad nauseam(et ça peut devenir lassant à la longue).
      Michel Ciment par exemple,qui patine dans toutes les directions à la recherche du Saint Graal.Il y a dans toutes ces extrapolations diverses une recherche de se réapproprier le film en se substituant à l’auteur,comme un travail collectif de spécialistes en mal d’apposer (d’imposer)leur imprimatur.Ça peut être amusant ou anecdotique,mais rarement instructif.On nage en plein mystère,et c’est bien là tout l’intérêt du jeu.

    • Inconscient voilà le bon mot.

      Monsieur Vachaud n’est pas inintéressant mais les très nombreux liens qu’il fait semblent être de lla projection au sens psychanalytique du terme. Mais au cinéma avoir un bon projectionniste, c’est un plus ! ;)

    • @winslow
      Et il a engagé un scientologue convaincu (mais peu convaincant) dans le rôle principal !! Etonnant.

    • @ orangemecanique à 21:49

      D’accord avec votre interprétation!

    Vous désirez commenter cet article?   Ouvrez une session  |  Inscrivez-vous

    publicité

  • Catégories

  • publicité

  • Calendrier

    février 2014
    L Ma Me J V S D
    « jan   mar »
     12
    3456789
    10111213141516
    17181920212223
    2425262728  
  • Archives

  • publicité