Jozef Siroka

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    Jozef Siroka est journaliste au pupitre à LaPresse.ca et blogueur cinéma à temps partiel.
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    Lundi 21 octobre 2013 | Mise en ligne à 16h00 | Commenter Commentaires (16)

    Noah, ou les risques d’une superproduction religieuse

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    Darren Aronofsky a récemment complété le tournage de son aventure biblique Noah, de loin le projet le plus ambitieux de sa carrière. Produit au coût de 130 millions $, et mettant en vedette Russell Crowe dans le rôle-titre, le film est rempli d’effets visuels extrêmement laborieux, rendus par la compagnie fondée par George Lucas, Industrial Light & Magic. L’animation des animaux passagers de la fameuse arche s’est révélé un processus particulièrement ardu; le travail d’ILM sur certaines séquences ayant été «le plus compliqué» de son illustre histoire. Un accomplissement que le cinéaste porte comme «un badge d’honneur».

    Mais voilà, Aronofsky a beau avoir ramé comme jamais, son imposant vaisseau est loin d’être arrivé à bon port. Le réalisateur de films-cultes comme Pi et Requiem for A Dream est en train d’apprendre à la dure les méthodes lourdes et alambiquées des gros studios. En l’occurrence, Paramount, qui en déliant les cordons de la bourse pour une superproduction religieuse, nourissait vraisemblablement l’espoir d’un The Passion of the Christ redux, et son demi milliard $ de profits – mais craint plutôt aujourd’hui d’avoir pondu un The Last Temptation of Christ, la suite, assorti de dénonciations ecclésiastiques, de piquetages devant les salles de cinéma, et d’une poignée de change au box-office…

    Un article publié mardi dernier dans le Hollywood Reporter fait état de vagues «résultats inquiétants» à la suite de projections test de Noah auprès de différents «groupes clés». Des séances ont été organisées à New York (pour un public majoritairement juif), en Arizona (chrétien) et à Orange County, en Californie (public général, et politiquement conservateur). Les mauvaises notes sur les bulletins d’évaluation auraient incité le studio à suggérer à Aronofsky d’apporter des changements à son film. Il est à mentionner que son droit au final cut n’est toujours pas garanti.

    Le principal intéressé ne se montrerait pas des plus coopératifs, bien au contraire! «Il se fout de l’opinion de Paramount», selon un de ses associés, cité par le Reporter. Il faut dire qu’Aronofsky fera tout pour maintenir la vision originale de son projet aussi colossal qu’intime; il mûrit en effet Noah depuis au moins l’âge de 13 ans, alors qu’il a remporté un concours de poésie organisé par l’ONU. Son poème racontait la fin du monde vue à travers les yeux de Noé.

    L’interprétation personnelle d’un conte biblique prête forcément le flanc à la controverse, surtout en Amérique, où une importante et bruyante frange de la communauté chrétienne n’hésite pas à vilipender publiquement toute manifestation soi-disant hérétique, surtout lorsque celle-ci à été engendrée par la très profane industrie hollywoodienne.

    Après avoir lu une version préliminaire du scénario, en octobre 2012, l’auteur évangélique Brian Godawa a livré une attaque en règle contre Noah sur son blogue de cinéma. Dans son post intitulé Environmentalist Wacko, il accuse Aronofsky de faire de la «propagande environnementale», tout en prédisant que le film sera «un gaspillage inintéressant et non biblique de cent cinquante millions de dollars qui va ruiner pendant des décennies la possibilité de faire un très bon divertissement sur cet héros de la Bible».

    Les craintes de Godawa ont probablement été nourries par cette déclaration d’Aronofsky datant de 2008, alors qu’il cherchait du financement pour son projet (et avant le succès financier monstre de Black Swan) :

    C’est la fin du monde et c’est le deuxième bateau le plus connu après le Titanic. Je ne suis donc pas sûr de comprendre pourquoi aucun studio ne veut le faire… C’est un projet très cool et je crois que c’est très à propos parce qu’il aborde l’apocalypse environnementale, le plus grand thème au monde en ce qui me concerne. Noé a été le premier environnementaliste. C’est un personnage vraiment intéressant. J’espère qu’ils me laisseront le faire. Noé a été la première personne à planter des vignobles et à boire du vin et à se saouler. Tout ça est dans la Bible – c’est une des premières choses qu’il a faites lorsqu’il a atteint la terre ferme. On y retrouve un réel sens de la culpabilité du survivant. C’est un personnage sombre, complexe.

    01-russell-crowe-como-noe-principalgaleriaretratoLa déclaration antagoniste la plus désolante à propos de Noah provient toutefois d’un consultant marketing au nom très biblique, Mark Joseph, qui craint que toute cette affaire est «un exemple d’un réalisateur n’écoutant pas ces voix qui l’auraient averti de ne pas virer trop loin du texte sacré. Le réalisateur est là pour servir les intérêts du studio et du public, et non pas pour dévier dans des directions qui vont à l’encontre des croyances du public – du moins, si l’objectif est de les faire venir en salle».

    Si seulement la vie était aussi simple. Doit-on vraiment préciser que le «public» auquel le réalisateur se doit d’être assujetti, selon les convictions très douteuses de M. Joseph, ne forme pas un bloc rigide? Le mythe de Noé occupe une place de choix dans les trois principales religions monothéistes, et ne concerne pas uniquement les chrétiens évangéliques, et leur interprétation littérale des contes bibliques.

    Le blogueur Drew McWeeny a abordé cette problématique dans un post publié sur HitFix en juillet 2012, voyant d’un bon oeil le processus artistique d’Aronofsky après avoir lu le scénario :

    Est-ce que son film est conçu comme une pure allégorie? Est-ce ainsi qu’Aronofsky imagine réellement les événements? Il y a une sincérité dès la première page qui va rendre difficile pour les gens de disputer son intention. Il a écrit le film comme un regard sérieux sur notre place sur cette planète et sur nos droits en tant que citoyens du monde. Je pense qu’il serait difficile de cerner cette version de l’histoire sur une seule foi et, en secouant la respectabilité poussiéreuse de la version acceptée de cette histoire, Aronofsky et [le co-scénariste Ari] Handel ont peut-être trouvé un moyen de lui donner une résonance thématique plus forte que je ne l’aurais imaginé.

    Bédé av. Ciné

    Avant que Noah obtienne son feu vert, le scénario a pris la forme d’une bande-dessinée du même nom écrite par Aronofsky et Handel, et illustrée par le bédéiste québécois Niko Henrichon. Le premier tome de cette tétralogie, intitulé Pour la cruauté des hommes, est paru il y a deux ans. Voici son synopsis et, plus bas, un extrait vidéo :

    Cet homme s’appelle Noé. Loin de l’image de patriarche que l’on accole au personnage de la Bible, il ressemble plutôt à un guerrier. On dirait un Mad Max sorti du fond des âges. Dans le monde de Noé, la pitié n’a pas sa place. Avec sa femme et ses trois enfants, il vit sur une terre aride et hostile, en proie à la grande sécheresse. Un univers marqué par la violence et la barbarie, livré à la sauvagerie des clans qui puisent leur raison de survivre dans la guerre et la cruauté.

    Mais Noé n’est pas comme les autres. C’est un combattant et c’est aussi un guérisseur. Il est sujet à des visions qui lui annoncent la fin prochaine de la Terre, engloutie par les flots d’un déluge sans fin. Noé doit prévenir ses semblables. Si l’homme veut survivre, il lui faut mettre un terme aux souffrances infligées à la planète et «traiter le monde avec miséricorde». Cependant, personne ne l’écoute. Le tyran Akkad, auquel Noé est allé rendre visite dans la cité de Bal-llim, l’a chassé et condamné à la fuite. Après avoir consulté son grand-père Mathusalem, Noé décide alors de rallier à sa cause les terribles Géants et d’accomplir la tâche que le Créateur lui a confiée…

    Outre Crowe, le casting comprend Anthony Hopkins dans le rôle de Mathusalem, qui mourut une semaine avant le Déluge, à l’âge de 969 ans. On retrouve également Jennifer Connelly, dans la peau de Naameh, l’épouse de Noé, ainsi que Emma Watson et Ray Winstone.

    Noah devrait prendre l’affiche le 28 mars 2014.

    > Pour en savoir plus : Un long papier publié par le Directors Guild of America qui discute du tournage du film, de ses effets visuels, et qui revient également sur l’oeuvre d’Aronofsky.


    • C’est quand même drôle que le supposé controversé The Last Temptation of Christ reste de très loin le meilleur film biblique jamais réalisé. Et quelle trame sonore de Peter Gabriel! Un classique.

    • J’adore voir les religieux pur et dur faire leurs vierges offensées. J’espère vraiment que la vision du réalisateur sera respectée.

      La dernière tentation du Christ est l’un de mes films préféré et le “scandale” qu’il a provoqué est en partie responsable de mon plaisir de voir et revoir ce film.

    • J’ai des gros doutes. Difficile de juger avant d’avoir de vraies images. Je me méfie du résultat, même si c’est Aronofsky. J’ai beau penser à tout ce que j’aime chez lui, les seuls images qui me viennent en tête en pensant à un film qui s’appelle Noé, c’est le trailer du film “2012″. On dirait que tous les réalisateurs qui entreprennent un projet ambitieux/épique à effet spéciaux finissent tous par se mettre à filmer des choses qu’ils sont incapables de filmer. Ils finissent par donner la caméra aux infographes qui finissent par être les seuls à comprendre comment la scène doit être orchestrée, et ca donne Tintin, Hugo, Sherlock Holmes. Quant à toute la polémique, c’est pas moi qui va m’émoustiller pour ca.

      “On y retrouve un réel sens de la culpabilité du survivant. C’est un personnage sombre, complexe.”

      Souhaitons que ce sera vrai.

    • Drôle de coinsidence… Pour ma fête je recoit un livre bio/filmo graphique de Tim Burton, ce dernier raconte à quelle point l’écrivain Edgard Allan Poe l’inspire. En m’informant sur les intérêts et travail de Poe, je tombe sur ce qui l’a inspiré à developper son genre d’écriture. Eh oui, en grande partie par la prestation du corbeau dans l’histoire de Noé. Dissons que la bible donne beaucoup de détails, à première vu anodine sur ce personnage.

      Un film qui passe à côté du corbeau pour présenter le côté sombre et complexe de Noé, passera malheureusement à côté de son objectifs.

      J’espère que le film élaboreras un peu sur les insinuasions du corbeau. A savoir, est-ce qu’elles étaient fondés?

    • Ça fait longtemps qu’on en entend — et qu’on en entendait plus parler — de ce film… Un autre Waterworld?

    • J’ai lu le scénario. Le véritable problème du film réside dans la quête dramatique de Noé. Il veut tout faire pour sauver la planète. Dans le dernier acte du scénario, il devient presque le protagoniste du récit. À cause de décisions très surprenantes, son personnage perd toute la sympathie que le public a investie en lui depuis le début. J’espère que Aronofsky a fait de sérieux changements à son dernier acte, sinon son film aura de sérieux problèmes à percer au box-office.

    • En deux mots: bof, Aronofsky…

    • Drôle de voir le studio qui aimerait mieux avoir un Passion of the Christ plutôt qu’un Last temptation of Christ. Comme quoi les studios n’ont pas grand chose à cirer du cinéma.

    • J’espère vraiment que sa vision sera respectée par le studio, mais en même temps le point que soulève @deadpool fait du sens… C’est le genre de truc qui peut couler un film si le public se sent trahit. On parle avant tout du respect d’une certaine structure cinématographique. Mais jouer l’underdog peut aussi attirer les foules au cinéma, qui seront curieux de voir cet ovni. Il va par contre falloir que la critique soit au rendez-vous.

      Au-delà du respect de l’histoire biblique (qui est très édulcorée), il y a de nombreux textes apocryphes tel le livre d’Enoch qui parlent des géants, des anges déchus, du fait que les hommes vivaient beaucoup plus longtemps, etc. Je trouve ça génial qu’il ose prendre cette version des “faits”. L’idée qu’il fasse crier au meurtre les chrétiens et juifs les plus pur et dur m’excite vraiment!

    • Je verrais bien Michael Bay faire un film Biblique!

      Les trompettes de Jéricho qui sonnent, le mur qui explose au ralentit avec Nicholas Cage qui marche d’un air décidé!

    • À quand un film sur l’épopée de Gilgamesh (ou le mythe d’Enki, plus ancien encore)? Après tout, c’est le récit original de la création et du déluge (et il contient en plus de belles aventures, dont un combat contre un dragon dans une caverne et la traversée de montagnes dangereuses)…

    • @menoplz

      ”Et il lâcha le corbeau, qui sortit, allant et revenant, jusqu’à ce que les eaux eussent séché de dessus la terre” La Genèse 8:7

      C’est la SEULE mention du corbeau dans la version biblique. Immédiatement après, il lâche une colombe et il n’est plus question que de cet oiseau, ce qui nous donne le symbole classique de la colombe et de la branche d’olivier. Si t’as lu autre chose sur le corbeau, ça provient pas de la bible.

      Et Aronofsky va passer à côté de son objectif si il n’inclus pas le corbeau dans son film? Ah bon.

      Il y a des spéculation mystique sur la signification du corbeau versus la colombe mais il est probable que c’est simplement que la bible mélange maladroitement deux version plus ancienne en une seule. C’est probablement pour ça que selon le texte les animaux montent dans l’arche par deux ET par 7, qu’il pleut 40 jours ET 150 jours et que Noé relâche un Corbeau (puis l’oublie!) suivi d’une colombe dans le même but.

    • Je me demande dans combien de salles il sera programmé en France. Peut-être, même pas à Lourdes à cause des inondations récentes…

    • (et avant le succès financier monstre de Black Swan)

      ah oui ?

      330 millions $ de recettes pour un budget de 13 millions $. Une info très simple à trouver soit dit en passant… -js

    • C’est exactement le genre de film que j’adore, même si 4 fois sur 5 je suis déçu du résultat final car je place la barre trop haut!

      J’aime bien Aronofsky; j’ai hâte de voir – comme l’a mentionné eturgeon – si le côté sombre et ténébreux du personnage sera réellement exploré.

    • ” (et il contient en plus de belles aventures, dont un combat contre un dragon dans une caverne et la traversée de montagnes dangereuses)…”

      C’est pas plutôt de Bilbo le Hobbit dont vous parlez…??

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