Jozef Siroka

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    Jozef Siroka est journaliste au pupitre à LaPresse.ca et blogueur cinéma à temps partiel.
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    Mercredi 9 octobre 2013 | Mise en ligne à 15h30 | Commenter Commentaires (9)

    Retour sur le montage «invisible» de Rope

    Rope

    Alors que l’on continue de s’extasier devant les plans-séquences renversants de Gravity, il est approprié de se pencher sur un des géniteurs de cette technique de mise en scène flamboyante qui, aujourd’hui, est somme toute devenue commune. Je parle de Rope (1948) d’Alfred Hitchcock, long métrage de près de 80 minutes qui donne l’illusion d’avoir été tourné en une seule prise. Sauf que… le film contient en réalité 11 plans.

    Hitchcock était contraint de morceler son film puisque les caméras à l’époque ne pouvaient tourner plus de dix minutes en continu. Il a ainsi joué d’astuce pour maintenir le leurre d’un seul plan-séquence. Afin de masquer certains raccords, il rapprochait la lentille vers le dos de ses acteurs jusqu’à ce que pénombre s’ensuive. Étrangement, l’histoire populaire n’a retenu que cet aspect de sa méthode de camouflage, alors qu’en réalité la moitié des coupes ont eu recours au bon vieux montage invisible, processus datant des débuts du cinéma narratif hollywoodien, qui consiste à ne pas perturber la perception spatiale et temporelle du spectateur.

    Comme le remarque bien le commentaire de WikiPedia sur le film : «Le paradoxe est que les coupes masquées sont extrêmement visibles et ont été largement commentées, alors que les coupes franches sont passées inaperçues et ne sont presque jamais relevées dans les commentaires sur le film.» Enfin, jusqu’à tout récemment. Le blogueur Vashi Nedomansky, un monteur professionnel (et pour l’anecdote fils d’un ancien joueur de la LNH), a examiné le montage de Rope dans la vidéo ci-dessous, tout en relevant dans son analyse :

    Je n’ai jamais réalisé qu’il y avait cinq coupes franches cachées à la vue de tous! Il est également intéressant de noter que les 10 raccords alternent de manière systématique entre coupes franches et fondus. Était-ce fait pour maintenir un rythme de montage subconscient? Était-ce accidentel? Je trouve difficile à croire que Hitchcock aurait laissé quoi que ce soit au hasard…

    Même si Rope est aujourd’hui salué comme une des expériences formelles les plus radicales et audacieuses à sortir du studio system, Hitchcock n’était pas particulièrement fier de son travail, allant même jusqu’à traiter son film de «truc absolument idiot», lors de son fameux entretien avec François Truffaut, ajoutant : «L’idée était absurde car cela m’empêchait d’appliquer mes propres théories sur le montage et son utilité dans la narration de l’histoire.»

    > Pour d’autres anecdotes au sujet de Rope, notamment sa représentation très franche de l’homosexualité, consultez cette page d’AlloCiné.


    • Merci pour ce rappel technique concernant « Rope ». Sans doute un des films de Hichtcock, avec «The trouble with Harry ?», que j’aime le moins. Mais ça se regarde malgré l’emprunt au théatre qui est évident dans «Rope ». Le livre d’entretiens avec Truffaut est une mine d’infos sur le grand maître et sa façon de travailler. (Il y avait semble-t-il un « plan de travail » pour les nuages qui bougeaient en arrière plan! Le film a coûté un million de dollars… dont 300 000 pour James Stewart ! Aucune mention sur l’allusion homosexuelle du film dans l’entretien avec Truffaut).

    • france inter, audio des entretiens (traduits) en audio: http://www.franceinter.fr/reecouter-diffusions/660620

      Addendum je viens de me rendre compte que c’est pas traduit, c’est une interprète qui rit quand c’est drôle lol

    • Ce film est en effet souvent cité comme un exemple de montage invisible poussé à l’extrême mais au-delà des raccords, il y a d’autres aspects liés au montage tels que le rythme ou le fait de pouvoir montrer plus d’une action à la fois qui sont mis en cause dans ce film. Par exemple, lors de la scène où la bonne range la corde dans le tiroir de la cuisine, la porte battante masque et montre des parties de l’action. La musique que joue Farley Granger s’intitule Mouvements perpétuels, un clin d’oeil sans doute à la notion de plan-séquence. Enfin, le fameux coucher de soleil remplace d’une certaine façon le plan de coupe. La sirène qui annonce l’arrivée de la police à la fin met également le son à contribution pour suggérer un montage alterné. Il y a d’autres exemples qui montrent que le montage peut être évoqué à l’intérieur même du plan, bref, un film riche à maints égards.

    • Surprenant en effet que ces coupes franches aient passé inaperçues pour la plupart des spectateurs.

    • Merci à mephistau pour le lien. (Je ne savais pas pas ces entretiens étaient disponibles, tout à fait intéressant et émouvant d’entendre parler Hitchcock et Truffaut).

      Vrai que quand j’ai vu le film pour la première fois j’ai fait plus attention au coupe « transition » (rapprochement sur le dos de l’acteur), je crois que je ne me suis pas rendu compte des autres coupes. L’intérêt de Hitchcock était de ne pas avoir d’interruption comme au théâtre pour une histoire qui commence à 19 h 30 et qui se termine à 21 h15… Sans doute qu’aujourd’hui, techniquement, il serait possible de faire ce genre de film sans coupe mais ça serait un tour de force.

      (Mais où se cache Hitchcock dans ce huit clos, lui qui apparaissait dans tous ses films ? Dans le générqique de début, il marche dans la rue :-)

    • @ melo_carmelo

      Hitchcock était un fin manipulateur des médias à une époque où il n’y en avait pas légion comme aujourd’hui. Il a fait la promotion du film avec la prouesse technique d’un seul plan séquence.

      Alarmés, les connaisseurs en cinéma le relançaient en disant que les bobines ne pouvaient filmer aussi longtemps. Hitchcock rassurait ces gens en leur disant qu’il mentait un peu à la plèbe et, qu’en fait, il cachait ses coupes en passant devant du noir. Les critiques étaient rassurées. Et le mensonge s’est perpétué. Si je me souviens bien, Hervé Bazin en a fait la promotion. L’expo Hitchcock dans tous ses états au Musée des beaux-arts de Montréal reprenait même cette menterie !

      Une des raisons qui a poussé Hitchcock à faire des coupes franches est qu’il ne voulait pas que les bobines de projections commencent par du noir. Les projectionnistes jouaient fréquement aux monteurs et auraient pu croire que le noir au début de la bobine était du film leader, de la pellicule noire qui servait à accrocher la bobine à l’engrenage. Hitchcock craignait que les projectionnistes coupent de la fiction en pensant que c’était du film leader. Il s’est donc assuré que chaque bobine de projection commence par un plan qui montrait autre chose que juste du noir.

    • Rope est une belle expériementation de Hitchcock tout comme Lifeboat.
      Parlant du plan séquence, n’était-ce pas André Bazin qui avait une théorie sur le fait que cela nous ramène plus proche de la réalité et de la vie. Cela permet aussi d’oublier le fait qu’on écoute un film et que cela plonge le spectateur plus directement au sein du récit. Il détruisait presque complètement les théories du montage de Eisenstein.
      Je vais tenter de retrouver cet écrit et vous le partagerai.

    • CORNE DE BRUME;
      Mister Hitch est un réalisteur et producteur indépendant/ n’a JAMAIS fait partie d’aucun des grands studios d’Holly/ il leur proposait « ses » projets/ dont « Rope » (basé sur un récit de Patrick Hamilton qui s’inspirait d’un fait réel du meurtre d’un étudiant commis par deux de ses camarades)/ nous sommes en 1947 et Hitch va d’un studio à l’autre/ aucun des Majors ne veut
      « embarquer » dans le projet/ il est la « risée » des studios (« va t’faire pendre avec ta « corde » », vous voyez l’genre, hein ?)/
      finalement arrive la Warner Bros. et le flamboyant Jack Warmer met « ses conditions »;
      pas de « tapettes » à l’écran (il est INTERDIT par le code Hayes de tout personnage gay )
      (d’accord, d’accord, je vais ré-écrire le scénario)/
      ce que fit Mister Hitch mais…engagea « la plus tapette » des scénaristes de Hollywood
      (et vlan !)/ engengea deux acteurs gays de notoriété reconnu de tout Holly pour les deux PREMIERS rôles (et vlan !)/ Mister Hitch demande au comédien principal (Farley Granger, 23 ans) de jouer un air au piano (et joue une toune de Francis Poulenc, gay de notoriété (et vlan !)
      Bravo Mister Hitch

      La notion de réalisateur «indépendant» à l’époque était pour ainsi dire inexistante. Que Hitchcock «proposait» ses projets, oui d’accord, mais il reste qu’il travaillait sous la gouverne de producteurs. Il a été «engagé» par David O Selznick, qui l’amena à Hollywood, où il fut au cours des années «prêté» à d’autres studios. Par contre c’est vrai qu’il a poussé plus fort que tout autre réalisateur de studio à l’époque pour maintenir un contrôle artistique sur ses films. À propos, une citation de Hitchcock sur sa relation avec le boss :

      Selznick was the Big Producer. … Producer was king, The most flattering thing Mr. Selznick ever said about me—and it shows you the amount of control—he said I was the “only director” he’d “trust with a film”.

      -js

    • …est-il trop tard pour ajouter;
      voir sur Youtube (et c’est gratuit !)= Alfred Hitchcock’s Rope (1948) (1/12)

      …à la votre !

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