Jozef Siroka

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    Jozef Siroka est journaliste au pupitre à LaPresse.ca et blogueur cinéma à temps partiel.
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    Lundi 23 septembre 2013 | Mise en ligne à 17h00 | Commenter Commentaires (5)

    Le petit vieux dans la petite salle de classe à St-Jérôme

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    Pour le témoin pressé, ou peu averti, qui aurait lorgné à travers la porte d’une salle de classe anonyme du cégep de St-Jérôme, il y a une quinzaine d’années, le tableau qui s’offrirait à lui serait des plus banals, tristounet même: un petit vieux assis sur une vulgaire chaise d’écolier, en plein milieu d’une pièce aride, s’adressant d’un ton monocorde à un modeste auditoire composé d’ados plus ou moins passifs. Mais comme on dit, les apparences sont souvent trompeuses; à l’intérieur de ce cadre des plus humbles réside une des expériences les plus marquantes de ma vie de cinéphile.

    Avant de retourner dans cette salle de classe, permettez-moi une petite mise en contexte. Je me trouve sur un terrain de football à Ste-Thérèse, inondé par la lumière d’immenses projecteurs, en pleine tempête de neige, juché sur les épaules d’un géant en mouvement, essayant de capter tant bien que mal avec ma petite caméra numérique l’action qui se déploie devant moi; des dizaines de figurants qui simulent une scène de chaos révolutionnaire se déroulant dans un futur dystopique, mettant le feu un peu partout, courant dans toutes les directions.

    La réalisatrice manque à l’appel, ayant probablement succombé au stress. C’est finalement moi qui prend le contrôle de la production, et je suis extatique, tout en remerciant les dieux du cinéma. En effet, alors qu’on s’apprêtait à tourner la scène, la fameuse grosse scène qui a nécessité tant de préparatifs, le malheur s’est abattu sous la forme d’une pluie pointue et glacée de fin d’hiver. Au moment de rebrousser chemin, maudissant l’injustice aveugle de la nature, les gouttelettes se sont soudainement, et miraculeusement, transformées en gros flocons de neige, tous plus photogéniques les uns que les autres…

    Je ne me rappelle pas du titre du court métrage en question, réalisé dans le cadre d’un cours lors de ma dernière session au cégep, et encore moins de l’intrigue, si ce n’est que le protagoniste était joué par le maire de Ste-Thérèse, et qu’il débitait un langage inventé, accoutré d’un costume d’escrime que j’avais déniché. Dans tous les cas, le film était sélectionné pour concourir dans un festival collégial à St-Jérôme. Parmi les activités au programme se trouvaient des ateliers culturels auxquels on pouvait s’inscrire. Sur le formulaire, divers représentants de l’industrie, des acteurs, des directeurs photo, des décorateurs, des costumiers… et puis mon regard se fige sur un nom: Michel Brault.

    La joie a vite laissé place à l’anxiété: ferais-je partie des heureux élus qui participeront à ce rendez-vous incontournable? On nous suggère de cocher trois noms, au cas où notre premier choix serait trop en demande. Mais dans mon esprit, toute forme d’alternative est impensable: il y a Michel Brault et, loin derrière, tous les autres. En fin de compte, mon inquiétude était non fondée; une dizaine d’étudiants, 15 tout au plus, m’ont imité. En revanche, l’atelier de James Hyndman affichait salle comble… L’élite du cinéma de demain n’en avait semble-t-il que très peu pour son passé, aussi illustre son représentant fut-il.

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    Au choc du désintérêt de la grande majorité de mes collègues pour un géant du cinéma – et pas seulement québécois, mais international – s’est cependant rattaché le bonheur inestimable de vivre une rencontre d’autant plus intime. J’avais devant moi, et pratiquement juste à moi, un des grands pionniers du septième art, sans qui la Nouvelle Vague française ne serait pas ce qu’elle est devenue, celui qui «a apporté une technique nouvelle de tournage que nous ne connaissions pas et que nous copions tous depuis», aux dires de Jean Rouch, co-réalisateur de l’un des documentaires les plus influents de l’histoire, Chronique d’un été (1961), filmé en partie par Brault.

    Un monologue d’une heure environ, conté avec un ton posé respirant la sagesse, résumant l’ensemble de sa carrière. Un merveilleux et mémorable privilège, auquel je n’aurais probablement pas goûté si la température n’avait pas baissé ne serait-ce que de quelques dixièmes de degrés lors de cette soirée turbulente sur le terrain de football de Ste-Thérèse… Après son allocution, je suis allé voir Michel Brault, toujours assis sur sa petite chaise, lui poser quelques questions relatives à Mon oncle Antoine. J’aimerais bien vous dire ce qu’il m’a répondu, mais je dois admettre que je n’ai rien entendu de ce qu’il m’a dit, le bourdonnement d’excitation ayant complètement accaparé mon ouïe.

    On me demande souvent quels sont mes films québécois préférés. À vrai dire, je n’aime pas trop la prémisse de cette question. Le fait de segmenter les films par leur nationalité corrompt inévitablement le discours sur notre appréciation absolue du cinéma, la seule qui vaille la peine d’être discutée. Par contre, si vous me demandez tout simplement quels sont mes films préférés, il y a de fortes chances qu’au gré de notre conversation on aboutisse sur des titres issus de l’âge d’or de l’ONF, fin des années 50, début des années 60, dont Les raquetteurs, de Michel Brault et Gilles Groulx, constitue l’un des plus grands accomplissements.

    À lire aussi :

    > Le court du week-end: La lutte


    • Avec la perte de Michel Brault, nous perdons un grand cinéaste mais assurément, notre plus grand directeur photo.

    • Chose certaine, il ne faut pas s’intéresser à Brault en commençant par le film Quand je serai parti vous vivrez encore, un film sur les Patriotes. Il ne soutient pas la comparaison avec le 15 février 1839 de Falardeau.

      Par contre, les Ordres réussit encore à générer des émotions. Grand, grand film. Je n’ai pas encore vu Pour la suite du monde. Mais il est clair que les traditions du Québec maritime sont mortes, enterrées et oubliées. Suffit de s’arrêter dans quelques villages qui longent le Chemin du Roy pour se rendre compte qu’à part des plaques qui soulignent XYZ, il ne reste rien.

      J’aurais aimé savoir pourquoi Brault et Perreault (qui écrit très bien en passant) et Groulx ont décidé un moment donné de partir filmer caméra à l’épaule alors que ça ne se faisait pas. Est-ce qu’ils savaient qu’ils inventaient un genre, qu’ils transgressaient des règles? Ou si bedon ils se sont adaptés à leurs besoins, de genre nécessité fait force de loi? On parle d’une époque où « l’élite » francophone s’exprimait avec un accent français pointu ou s’inventait un accent anglais. Les Raquetteurs, c’est le Québec théocratique de Duplessis, les collèges classiques, l’avenir s’ouvrait sur la soutane ou les jobs de bras pour le monde ordinaire.

      C’est intéressant d’apprendre que, plus ou moins dans les mêmes années, Félix influençait les auteurs compositeurs interprètes comme Brassens et Brel à chanter leurs propres compositions alors que dans le domaine du cinéma Brault défrichait une façon de faire marquante pour toutes les générations qui allaient suivre. Deux réformateurs majeurs sortis d’une société aussi conformiste que le Qc c’est quand même extraordinaire.

    • Merci pour votre très beau texte M. Siroka,qui est un bel hommage bien senti. Mais surtout quel plaisir de visionner ”Les Raquetteurs”. Du début jusqu’à la fin, on est porté comme par une sorte de ravissement. Incroyable la diversité des points de vue adoptée par la caméra, sans parler du montage vif et précis, plein d’allant. Mis surtout, plus loin que toute ironie, quel formidable document d’époque!
      Au sujet de Brault, on mentionne avec raison ”Les Ordres”, mais j’avoue avoir une tendresse toute particulière pour “Entre la mer et l’eau douce”.

    • “Pour la suite du monde”, quel grand film.

    • Je ne connais pas beaucoup le cinéma québécois, pardonnez-moi, mais Pour la Suite du Monde est pour moi le chef d’œuvre d’ici.

      @ atchoum

      Courrez le voir, il y a beaucoup plus que les traditions du Québec maritime. On s’en reparlera, si vous le voulez.

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