Jozef Siroka

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    Jozef Siroka est journaliste au pupitre à LaPresse.ca et blogueur cinéma à temps partiel.
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    Jeudi 22 août 2013 | Mise en ligne à 18h15 | Commenter Commentaires (25)

    Critiques d’ici : François Lévesque

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    À l’emploi du Devoir depuis cinq ans, François Lévesque est une des plumes les plus polyvalentes du quotidien de la rue De Bleury, signant dans le cahier des arts des textes touchant le cinéma, la littérature, l’actualité culturelle ou le théâtre. «Ils me gardent très occupé» affirme sans ambages le pigiste de 35 ans, qui mène en parallèle une fructueuse carrière de romancier – son sixième («ou septième») roman sera publié à l’automne.

    Sa vocation journalistique principale, et l’objectif premier de l’entrevue qui suit, est la critique cinématographique. J’ai rencontré François il y a environ un mois dans sa résidence du Plateau, à deux pas de chez moi. On s’est croisé à quelques reprises par le passé, notamment au Festival REGARD sur le court métrage au Saguenay où, contrairement à moi, il parvenait à résister à l’appel des joies (et débordements) éthyliques nocturnes afin de mieux servir la cause de sa passion première.

    D’ailleurs, dans notre discussion d’environ une heure, que j’ai retranscrite de manière presque intégrale ci-dessous, le terme «passion» revenait régulièrement, sous diverses déclinaisons; le dernier De Palma, cinéaste préféré de mon interlocuteur, faisant partie du lot. Lors de notre entretien, il se dégageait de la part de François un amour pour le cinéma si perceptible qu’il était à couper au couteau; le septième art est choyé de compter parmi ses apôtres un cinéphile aussi dévoué, articulé et généreux.

    LE QUOTIDIEN

    La manière dont ça fonctionne en cinéma, t’as la cheffe de section, la critique en chef, qui est Odile Tremblay. On se fait annoncer toutes les sorties de film d’avance, donc à chaque semaine c’est les assignations. Odile fait ses choix, parce que c’est elle qui a le plus d’ancienneté, c’est logique. Ensuite il y a mes deux collègues, Martin Bilodeau et André Lavoie, qui vont faire leurs choix. Et moi je prends les assignations qui restent, parce que je suis le nouveau. Ça se fait dans la collégialité et la bonne entente. Les visionnements de presse sont souvent concentrés les lundis et mardis. Ça arrive souvent qu’il y a 2-3 films en même temps, donc des fois je me trouve avec un «gros film» que quelqu’un d’autre aurait voulu, mais il y a tellement de visionnements en même temps que t’as pas le choix de céder. Je m’étais justement trouvé à faire le Almodovar comme ça, La peau que j’habite; c’est pas parce que mes collègues ne voulaient pas s’en occuper. Donc t’as toujours des concours de circonstance comme ça. Peu importe le film, j’aime l’exercice critique.

    On publie la plupart des critiques dans le cahier culture du samedi, la tombée est le jeudi après-midi. J’ai tendance à écrire tout de suite après avoir vu le film, surtout si je l’ai aimé. T’es dans un état particulier quand t’as aimé un film, j’essaie de préserver ça, de transmettre ça dans le papier. Si j’attends, cet état-là va s’atténuer et ça va être difficile d’en saisir l’essence. Une critique ça peut me prendre 45 minutes. J’écris vite parce qu’il y a une forme d’entraînement. J’écris beaucoup chaque jour, donc je ne suis jamais rouillé. C’est facile écrire pour moi, ça ne veut pas dire que ça fait des bons textes, ça veut dire que c’est pas compliqué pour moi. Mais il y a certains films que tu veux particulièrement soigner le texte, parce que tu veux leur faire honneur. Je peux écrire un premier jet, le laisser reposer et revenir deux jours plus tard; là ça va davantage ressembler à mon travail littéraire.

    L’ACTE D’ÉCRIRE

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    Honnêtement non. Que ce soit un film que j’ai haï, que ce soit un film que j’ai adoré, que ce soit un cinéaste que j’aime, ou que je déteste, peu importe, j’aime l’acte d’écrire, j’aime ça passionnément, et j’aime passionnément le cinéma. C’est mes deux passions. Peu importe le film que je vois, en bout de ligne, quand j’écris je parle de cinéma. Que j’ai aimé ou pas le film, que le cinéaste soit important ou inconnu, je parle de cinéma. Pour moi c’est toujours passionnant, intéressant, grisant. C’est ce que je préfère dans la vie ; devant mon écran quand je viens de voir un film et j’écris là-dessus, je suis complètement absorbé, imprégné. Ça prolonge l’expérience d’avoir vu le film parce que tu revois des séquences, tu y réfléchis, et il y a des trucs qui reviennent que t’avais pas vraiment remarqué, et tu trouves un sens a posteriori. Le fait d’écrire ça alimente ma passion sur le cinéma, ça me place dans un état, presque un état second. Je n’enfante pas dans la douleur pantoute!

    RAPPORT AUX AUTRES CRITIQUES

    On est tous des éponges à différents niveaux, on est inspirés sans s’en rendre compte parfois par différents critiques, ou des auteurs, c’est inévitable je pense. Même pas pour chercher de l’inspiration ailleurs, par pur intérêt, par pur plaisir, oui, je lis des critiques depuis que je suis tout petit. C’est sûr que s’il y a un film que j’attends de façon exacerbée, je vais essayer de pas trop lire avant pour pas que ma surprise soit gâchée. Comme Passion de De Palma par exemple. Je voyais que les critiques en France étaient dithyrambiques, je voulais pas les lire tout de suite parce que je voulais avoir un regard complètement vierge au moment de le regarder.

    J’aime bien dans la revue Sight & Sound Kim Newman, qui est un malade de films d’horreur comme moi, qui a une culture encyclopédique qui m’intimide beaucoup. Comme moi il est ouvert à toutes sortes de cinémas, il n’est pas cantonné à son créneau. J’aime bien Pauline Kael, j’ai quelques recueils de ses critiques, j’aime beaucoup ouvrir le livre au hasard. À l’époque il y avait beaucoup plus de pages dans les journaux, donc une critique c’était pas juste une critique, c’était carrément un essai de trois pages.

    NAISSANCE D’UN CINÉPHILE (BOULIMIQUE)

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    Je suis passionné par le cinéma depuis que j’ai 5 ans. Ma gardienne avait loué Le Loup-garou de Londres avec son chum. Mon frère pis moi on l’avait achalée pour qu’elle nous laisse le regarder et, fouille-moi pourquoi, elle a accepté. J’avais été complètement fasciné par le film. Toute la dimension humoristique m’avait complètement échappé, j’étais trop jeune, mais la dimension horrifique, les rêves, la dimension onirique, ça m’avait complètement fasciné.

    Par la suite, avec mon frère, on s’est mis à regarder tous les films d’horreur qui nous tombaient sous la main, les Vendredi 13, les Nightmare on Elm Street, tout ce que tu veux. Moi, graduellement, je suis allé vers d’autres cinémas. Il y a un été Radio-Canada passait tous les Hitchcock en ordre chronologique en fin de soirée. Mon père a réalisé que j’avais vraiment un intérêt pour le cinéma qui allait au-delà de «j’aime regarder un film», et il m’avait laissé pendant le festival Hitchcock me coucher plus tard. Ça avait changé mon regard, ça avait ouvert mes horizons complètement, et puis de là j’ai poursuivi mon exploration.

    Je viens d’une petite ville qui s’appelle Senneterre, en Abitibi, 2000-2500 de population. Un club vidéo. On avait Super Écran. Mon éducation cinématographique je l’ai faite en regardant de façon boulimique tout le cinéma ou presque qui passait à la télé. Télé-Québec, Radio-Canada en fin de soirée, des chaînes américaines. Comme il n’y avait pas de cinéma répertoire dans mon coin, je lisais des bouquins qui parlaient de cinéastes comme Roman Polanski, Tarkovski. Je ne pouvais pas voir des films de ces gens-là. Je pouvais juste lire sur ces films-là et avoir hâte de les voir. Ça créait un manque, ça créait des attentes. J’enregistrais tout, je regardais tout, comme quelqu’un qui est dans le désert et arrive à une oasis: à chaque fois c’était un bonheur intense, même si le film s’avérait pas si mémorable que ça. Juste le fait d’avoir pu le voir, c’était comme une petite victoire. Ça a teinté ma cinéphilie: le manque et la consommation boulimique de films.

    LE CHEMIN DE LA VOCATION

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    Une suite de beaux accidents. J’ai fait mon cégep à Rouyn Noranda, un DEC en arts visuels. Je ne savais pas ce que j’allais faire plus tard. Je trouvais intéressant d’avoir des notions de langage visuel, de symbolique de la couleur, tout ça. C’est des choses que je savais déjà que j’aimais dans les films. La direction photo c’est une des choses pour lesquelles je me suis passionné le plus tôt. Quand j’ai vu Dressed to Kill de De Palma la première fois, j’avais 15 ans. La scène de poursuite dans le métro, où le personnage de Nancy Allen est poursuivi par la femme en imper noir… elle est poursuivie dans le métro et elle a un espèce de manteau pas possible en fausse fourrure bleu-mauve. Ça fit parce qu’elle fait une prostituée. La garde-robe convient tout à fait, mais avec l’éclairage il y a des moments où c’est très rouge, très orangé, ça fait un contraste de couleurs complémentaires (des couleurs diamétralement opposées sur le cercle chromatique). Le bleu et l’orange sont des couleurs opposées, elles se mettent en valeur l’une l’autre parce que le contraste est très fort. C’est des choses que je remarquais d’instinct dans les films qui m’intéressaient; en fait je les remarquais mais je ne les comprenais pas.

    Ensuite j’ai fait un bac interdisciplinaire en création visuelle; j’avais du théâtre, du multimédia, des arts visuels, du cinéma. Je ne savais toujours pas ce que je voulais faire. J’ai déménagé à Montréal, j’ai fait un stage sur un plateau de tournage. Je n’ai jamais voulu réaliser, j’ai jamais eu cette ambition-là. J’aime voir des films, mais je ne voudrais pas en faire moi-même. C’est pour ça que j’aime tant écrire, c’est quelque chose qui se fait seul, sans interférence. Gérer un plateau, je ne serais pas agréable probablement [rires]. Ç’a été formateur de voir comment ça fonctionne les coulisses, quand même. Après j’ai fait ma maîtrise en études cinématographique sur De Palma – références et autoréférences. J’hésitais entre Polanski, Cronenberg et De Palma.

    Je travaillais à la Boîte Noire. J’adorais ça, évidemment, je pouvais combler les gaps dans ma culture cinématographique. Je revenais avec des piles de films chaque soir. Il y un cinéaste que je voulais découvrir depuis longtemps, Joseph Losey, j’arrivais jamais à voir ses films, et là je les ai tous vus ; Accident, The Servant, Secret Ceremony, des trucs weird, j’adorais ça. Plein de vieux Altman que j’arrivais jamais à voir, comme Images et Three Women.

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    Ç’a été le fun la maîtrise en cinéma mais je ne suis pas un universitaire de nature, ma passion pour le cinéma s’étiolait dans le contexte académique, je ne suis pas quelqu’un de porté sur le métalangage. Pendant que j’écrivais mon mémoire, je me trouvais très ennuyeux, même si le sujet me passionnait. C’est la première fois que je faisais un exercice d’écriture de cette ampleur-là, soutenu. Je me suis mis à écrire des nouvelles, des petites histoires, dans les moments justement où je n’en pouvais plus de mon mémoire, que je trouvais très laborieux.

    À ma grande surprise, ces nouvelles ont été acceptées dans différentes revues littéraires. Ça m’a donné une validation: «Oh je peux faire ça!». C’était complètement inespéré. Une de ces nouvelles-là a pris la forme d’un roman finalement, qui n’a pas été publié – heureusement, parce que c’était crissement mauvais! Mais le deuxième manuscrit, c’est devenu Un automne écarlate, mon premier roman qui a été publié chez Alire. Le sixième, ou le septième, va être publié à l’automne.

    Je m’occupais de la base de données à la Boîte Noire, qui à l’époque faisait affaire avec Mediafilm pour son Guide vidéo annuel. J’ai proposé mes services à Mediafilm. Parmi mes séminaires de maîtrise il y avait le séminaire de critique de Gilles Marsolais. J’avais envoyé à titre d’exemple certaines critiques que j’avais écrites dans ce cours à Mediafilm. J’ai collaboré quelques années avec eux. C’est un bel exercice; ça te force à être concis, à synthétiser ta pensée, ç’a été très formateur. Ensuite, j’ai fait un remplacement au Devoir. Ça devait durer quelques mois, et j’y suis toujours. Il y a 5 ans de ça. Je me pince régulièrement, je me trouve privilégié.

    L’IMPORTANCE DU CONTEXTE – À PROPOS DE TWIXT

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    Coppola le dit lui-même, c’est une œuvre mineure dans sa filmographie, mais c’est quand même une œuvre très intéressante, qui s’inscrit dans le contexte de sa filmographie. Qu’il revienne au fantastique à ce stade-ci de sa carrière, ça veut dire quelque chose. C’est important de rappeler qu’il y a eu Dracula, et avant Dracula il y a eu Dementia 13, et il vient de chez Corman… Avec le métier qu’il a, et les chef-d’oeuvres qu’il a sous la ceinture, il mérite des égards même si les films qu’il fait maintenant ce n’est plus ce que c’était pendant ses grandes années. De partir avec l’a priori que Coppola a fait un espèce de film d’horreur fauché, et puis «À quoi il a pensé?», c’est court comme argument, c’est faux. Il a commencé dans l’horreur et il est revenu à l’horreur, c’est important de le placer dans ce contexte-là.

    Ça demeure un grand cinéaste à mon avis, ça demeure intéressant ce qu’il fait, et c’est pour ça que je trouve important de faire un papier… les éléments critiques dans le texte dont tu parles, c’est peu de chose en bout de ligne, c’est vers la fin. Quand j’ai vu que le film s’en venait et que c’est moi qui m’en occuperai, j’ai fait valoir à ma boss que ça serait intéressant de faire plus un petit essai qu’une critique, parler de l’oeuvre de Coppola, et de quelle manière Twixt s’insère dans cette oeuvre-là, tout simplement. Ils sont très très ouverts au journal. J’ai eu le feu vert tout de suite et j’ai fait ce texte-là parce que c’est comme ça que je trouvais le plus pertinent et le plus intéressant d’aborder Twixt.

    TOUS DES CRITIQUES (BIS) – NON À LA SCIENCE INFUSE

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    Je pense que c’est une bonne chose cette démocratisation-là, au niveau des plateformes, parce que je pense qu’il y a une sélection naturelle qui se fait. C’est pas vrai que tu consultes tous les blogs qui existent, tu finis par faire un tri. Tu vas vers des trucs stimulants, qui sont plus près de toi. Ça force aussi les critiques légitimes à nous botter le derrière, à faire le travail avec sérieux, à pas prendre notre statut pour acquis. C’est une grande chance de pouvoir faire de la critique de cinéma, ça vient avec une responsabilité, c’est un privilège qui se mérite. Il faut que ce soit sincère – t’as pas le contrôle si ça va être intelligent ou pas [rires] – c’est ce que t’as en dedans, tu peux juste le faire avec sincérité et bonne foi. La bonne foi est primordiale. Pas comparer les pommes avec les oranges.

    J’ai fait la critique du dernier Del Toro, Pacific Rim, je vais pas le comparer à Leviathan. En fait d’analyse, même si t’as plein d’arguments, et une expertise, t’en a vu beaucoup de films, puis t’as lu là-dessus, il reste que le texte que t’écris c’est ton opinion. Moi j’ai du mal avec quelqu’un qui prétend détenir la vérité. Je veux dire, ça peut être un texte super bien torché, très convaincant, mais quelqu’un d’autre d’aussi brillant pourrait écrire le contraire, et que ce soit tout aussi stimulant à lire. Personnellement, quand j’écris, j’évite d’avoir l’air de détenir la vérité, j’offre ma vision, ma perception, peut-être que là-dessus je suis de l’école de Pauline Kael et de Roger Ebert.

    Un film c’est une œuvre d’art et, veut veut pas, dans une œuvre d’art tu projettes beaucoup de toi-même. Donc forcément la lecture que t’en fais, ça dépend de qui tu es. Récemment, le film de Kathryn Bigelow, Zero Dark Thirty, on en a pas fait la même lecture [la mienne ici, celle de François ici], mais il ne me viendrait pas à l’esprit de dire : «Non mais, Jozef, t’as pas compris». Non. T’as compris autre chose que moi, c’est tout. C’est une grosse nuance, et pour moi c’est une nuance fondamentale. La perception que quelqu’un a d’une œuvre, sans dire que toutes les opinions se valent – c’est pas vrai parce qu’on a pas tous la même expertise et les mêmes informations – mais à connaissance égale, deux subjectivités se valent. Je mets beaucoup d’humilité dans mon travail, et j’essaie de ne pas faire des procès d’intention aux réalisateurs. «Le réalisateur a voulu dire ceci, a voulu dire cela». Non, je ne suis pas dans la tête du réalisateur, je ne sais pas ce qu’il a voulu dire, tout ce que je peux écrire, c’est ce que j’ai perçu.

    Souvent un réalisateur, comme un peintre, n’est pas conscient de ses influences pendant qu’il va créer la chose. J’écoute beaucoup les commentaires audio sur les DVD. Souvent, les réalisateurs, pendant qu’ils parlent, vont tout à coup remarquer quelque chose dans leurs films: ça a l’air d’une évidence, mais ils n’en étaient pas conscients pendant qu’ils l’ont fait. Faut toujours garder ça à l’esprit. Tu parles d’une œuvre d’art. C’est la proposition d’un artiste, et c’est comment toi tu la reçois.

    EMPATHIE SANS COMPLAISANCE POUR LES CRÉATEURS

    J’essaie d’aborder tous les films à niveau égal. Un cinéaste avec de l’imagination et un petit budget peut faire un super bon film. C’est pas vrai l’équation qu’un petit budget nécessairement t’handicape. Faut que tu saches quoi faire avec. C’est sûr qu’un cinéaste peut avoir une idée, un concept, qui nécessite un gros budget, et quand il ne l’a pas, oui c’est dommage. Le marché québécois est ainsi fait. Mais le film fini, quand tu l’as devant toi, non je pense qu’il faut traiter tous les films sur un pied d’égalité, peu importe leur origine. Il n’y a pas un cinéaste qui consacre trois ans de sa vie… personne, personne, part avec l’idée de faire un mauvais film. Ça aussi je le garde à l’esprit, peut-être aussi parce que je suis moi-même écrivain, créateur, et mes romans, quand ils sortent, sont exposés à la critique. J’ai peut-être tendance à signaler les points positifs, je sais pas moi : «telle actrice dans un second rôle dans tel film est formidable», mais ça ne m’empêchera pas de dire que le film est raté pour telle ou telle raison. Je sais que j’ai un style qui ne va pas plaire nécessairement à tout le monde parce que des fois on aime qu’un critique fasse un show, et puis que ce soit un derby de démolition. Moi je ne suis pas de cette école-là, je ne retire aucun plaisir à planter un film. Autant quand j’apprécie un film que quand je le trouve raté, j’essaie d’aborder la critique de la même manière : avec nuance, avec humilité et avec objectivité.

    PARACINÉMA, GENRE…

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    Quand je parle de Fantasia, par exemple – c’est décrit justement comme un festival de cinéma de genre – souvent je vais glisser «cinéma dit de genre». Pour moi «cinéma de genre» c’est une aberration en soi, c’est du cinéma. En littérature, il y a ce terme depuis quelques années que je trouve complètement ridicule : paralittérature, ou littérature de l’imaginaire, ou qu’importe, pour définir le roman policier, le roman noir, l’horreur, le fantastique; tout ce qui n’est pas de la «grande littérature». Je trouve ça complètement superflu comme dénomination. Tu peux avoir un bon roman d’horreur, tu peux avoir une bonne autofiction. C’est pas parce qu’un roman est d’horreur qu’il est nécessairement de moindre qualité. Comme parce qu’un film est un film d’horreur, ou un drame fantastique, ou un drame policier, qu’il est de moindre intérêt qu’un film d’auteur plus pointu. Je vais avoir autant de plaisir cinéphile à voir 4 mois, 3 semaines, 2 jours que Le labyrinthe de Pan. Il ne me viendrait pas à l’idée de faire une distinction terminologique entre les deux : c’est du cinéma. C’est du grand cinéma dans les deux cas, point.

    > Tous les articles de François Lévesque publiés dans Le Devoir

    Mes 10 films préférés… et plus… et dans le désordre

    - Blow Out / Scarface; Brian De Palma
    - Rosemary’s Baby / Le locataire; Roman Polanski
    - The Servant / Secret Ceremony; Joseph Losey
    - Notorious / Psycho; Alfred Hitchcock
    - The Thing / In the Mouth of Madness; John Carpenter
    - Le beau Serge / Le boucher; Claude Chabrol
    - Images / 3 Women; Robert Altman
    - Persona / Les communiants; Ingmar Bergman
    - The Apartment / Sunset Boulevard; Billy Wilder
    - The Brood / Videodrome; David Cronenberg

    Dépendant des jours, Welles, Kubrick et Tarkovski s’y retrouvent aussi… avec Clouzot et Bava. Blade Runner n’est jamais loin. Five Easy Pieces non plus.

    Les 10 cinéastes vivants que je suis avec le plus d’intérêt… dans le désordre

    - Brian De Palma
    - Apichatpong Weerasethakul
    - William Friedkin
    - François Ozon
    - Park Chan-wook
    - Bong Joon-ho
    - Kim Jee-woon
    - Ben Wheatley
    - Jacques Audiard
    - Darren Aronofsky

    Mes 10 scènes/séquences préférées, et plus, encore, et en vrac, bis. (Ou, en fait, 10 cinéastes responsables de mes scènes/séquences préférées)

    - De Brian De Palma : la séquence du bal dans Carrie, et le plan-séquence au poste de police dans Raising Cain (ou comment rendre passionnante une banale scène d’exposition)

    - De William Friedkin : le prologue irakien dans The Exorcist, et «l’introduction» du personnage de Gina Gershon dans Killer Joe

    - De Roman Polanski : la finale de Chinatown, et la finale de Ghost Writer

    - De Mike Nichols : la scène de séduction dans The Graduate

    - De Bong Joon-ho : la séquence de la garde-robe dans Mother

    - De Claude Miller : n’importe quel échange entre Lino Ventura et Michel Serrault dans Garde à vue, et le tête à tête entre Michel Serrault et Stéphane Audran dans Mortelle Randonnée (un de mes films favoris en version intégrale de 120 min.) … Ah! les dialogues de Michel Audiard!

    - De Nicolas Roeg : la poursuite finale dans les dédales de Venise dans Don’t Look Now

    - De Andrzej Zulawski : n’importe quelle scène avec Isabelle Adjani dans Possession, incluant celle de la décompensation psychotique dans le métro de Berlin

    - De Martin Scorsese : le moment où Michelle Pfeiffer cède à Daniel Day Lewis dans The Age of Innocence, et le prologue de Casino

    - De Orson Welles : le mot de la fin avec Marlene Dietrich à l’issue de Touch of Evil, et la séquence finale, d’une ironie parfaite, du Procès

    À lire aussi :

    > Critiques d’ici : Jason Béliveau
    > Critiques d’ici : Kevin Jagernauth

    De retour le 5 septembre


    • Quel billet de blogue étoffé! Bravo, c’est un plaisir à lire. C’est drôle de lire à propos du Loup-garou de Londre, j’ai vu aussi à peu près à cette âge là, avec ma gardienne de l’époque et j’ai aussi été complètement marqué! Tiens, ça me donne le goût de le revoir.

    • ah ben tient, moi aussi. la gardienne, le loup garou… je devais aller sortir les vaches de l’etable, fermer les portes… Une fois l’etable vide, j’ai jamais eu le courage de me rendre jusqu’au bout, j’ai pris la poudre d’escampette. Le lendemain, les vaches mangaient dans notre jardin. ahhh, les souvenirs.
      Superbe billet, merci!

    • Très bon billet Jozef. J’ai lu tout ça avec grand intérêt!

    • J’aime bien l’humilité dont fait preuve François Lévesque, ce qui n’est pas donné à tout les critiques de cinéma. J’abonde également dans le même sens que lui au niveau des différents genres et la distinction que plusieurs font entre le “grand cinéma” et le “cinéma de genre”.

      Mais Josef, vous manquez la nouvelle du jour….Ben Affleck en Batman….Daredevil qui devient le chevalier noir….

    • Définitivement cette série sur les critiques d’ici est très agréable. Ce qui me saute aux yeux toutefois, c’est l’absence de cinéaste d’ici dans les choix et propos de Lévesque. Je sais bien qu’il apprécie notre cinéma pour l’avoir beaucoup lu au Devoir, mais Dolan et Côté son autant à suivre que… Ozon!
      J’aime bien aussi ses petits textes pour l’agenda culturel du Devoir dont le format prête aux digressions et aux libertés heureuses.
      Encore un avis qui confirme que : dis-moi ce que tu penses de Twixt et je te dirai quel critique tu es.
      Content d’entendre parler de Losey que j’aime énormément aussi et à qui on sert souvent l’assiette patinée de l’oubli. Boom! (1968) représente pour moi une quête, un vœu, un Graal malade, un film fantôme. Quelqu’un sait l’existence d’un dvd quelque part?
      Absolument d’accord avec son point de vue sur le paracinéma (!). Depuis quelques temps, me semble-t-il, on redécouvre par de nouvelles appréciations le cinéma de Jean Rollin ou celui de Jess Franco par exemple, avec un bonheur parfois surprenant, parfois extasié. N’oublions pas que de grands cinéastes ont franchi la ligne illusoire et souhaitons qu’un jour on ne parle plus de para mais de cinéma. Réhabiliter jusqu’aux nanars. C’est d’ailleurs Lévesque qui m’apprenait récemment l’existence du film La Lunule (1973) tourné à Montréal avec Karen Black et Jean-Louis Roux en prêtre satanique!

    • Intéressant et touchant, la partie sur le père qui comprend que son fils a une passion pour le cinéma et qui le laisse veiller tard pour regarder les films de Hitchcock… Plusieurs auraient dit : «Envoye, va te coucher!»

    • J’aime bien ce qu’il dit par rapport aux critiques et la science infuse. Souvent lorsqu’un critique n’est pas d’accord avec soit la popularité d’un film ou est en désaccord avec les autres critiques qui en porte un aux nues, il se dégage dans le texte l’idée que lui ou elle seule détient la vérité par rapport au film et que les autres se sont fait berner par un cinéaste. On dirait que certains sont incapable d’accepter que le point de vue des autres pourrait être tout aussi valable que la leur.

    • in the mouth of madness… parlez en a Patrick senecale. il l’a pratiquement copié scene pour scene…

    • Empathie.
      Voilà le mot-clé ici.
      J’aime bien ce point de vue de François Lévesque. De même que sur la notion d’humilité.
      Il est vrai, malheureusement, que trop de critiques dans le domaine des arts manquent d’empathie, qui n’est pas, comme le souligne M. Lévesque, synonyme de complaisance.

    • Vous êtes d’une autre génération. J’aurais pu être votre gardien. Avec moi, vous auriez regardé un film à la TV! Je ne sais pas si c’est moi mais j’ai horreur de louer un film. Je n’ai jamais loué un VHS ou un DVD de toute ma vie. Je ne sais pas pourquoi mais ça m’horripile.

      Est-ce que votre gardienne payait le pop-corn en plus?

    • Excellent blogue Jozef !

      Bien détaillé et aussi passionnant à lire qu’à écrire pour vous ! Toujours bien de lire quelque chose sur quelqu’un de passionné écrit par quelqu’un l’étant également.

    • Très intéressant le Monsieur.

      ” C’est important de rappeler qu’il y a eu Dracula, et avant Dracula il y a eu Dementia 13, et il vient de chez Corman… ”

      Dementia 13, j’ai ça chez nous, je savais pas que c’était Coppola qui avait fait ça quand je l’ai acheter, je savais pas que Coppola venait de chez Corman non plus. On en apprend des choses sur ce blogue.

      “Souvent, les réalisateurs, pendant qu’ils parlent, vont tout à coup remarquer quelque chose dans leurs films: ça a l’air d’une évidence, mais ils n’en étaient pas conscients pendant qu’ils l’ont fait. ”

      C’est que j’avais appris de la prof au CEGEP en cinéma, un étudiant disait non non non, le cinéaste sait toujours ce qu’il fait et blablabla.

      “Un cinéaste avec de l’imagination et un petit budget peut faire un super bon film. C’est pas vrai l’équation qu’un petit budget nécessairement t’handicape. Faut que tu saches quoi faire avec.”

      Je suis d’accord avec ça, les frères Coen en sont un bon exemple, pour Fargo ils n’ont eu que 6 millions de dollars $ et c’est un film réussit, Patrick Huard a eu 6,500,000$ pour Filière 13, le film a été un flop, et Huard a dit : il aurait fallut que j’ai 500,000$ de plus pour que ce soit un bon film. Come on la, John Carpenter a fait le 1er Halloween avec 70,000$, il se servait des moyens du bord pour faire son film, utilisait la maison de ses techniciens comme décor, a fait lui-même a propre bande sonore du film,etc. L’argent fait pas foi de tout en cinéma.

    • 4 mots : passion, humilité, empathie et curiosité

      Quand le talent rejoint la sympathie; quand tu as autant envie de lire un critique pour son apport que d’aller prendre une bière avec, c’est qu’en quelque part la personne en est une de grande qualité!

      Bravo à François Lévesque pour sa passion contagieuse, et bravoà Jozef pour avoir si magnifiquement saisi et transmis l’essence de son collègue critique et dramaturge!

    • Bravo Jozef! Le Devoir et La Presse de connivence, ça nous change de la convergence.

    • Magnifique article. Pour moi, le parcours de M. Lévesque représente totalement ce qu’un critique devrait avoir comme bagage pour faire son travail. En plus, M. Lévesque me semble excessivement sympathique et terre à terre…

    • Superbe article !

    • La peau que j’habite & 4 mois, 3 semaines, 2 jours : 2 films que j’ai beaucoup aimés!

      Et la semaine dernière, Laurence Anyways m’a jeté sur le cul!

      François Lévesque dit beaucoup de bien de Passion; faudra que je le vois prochainement…

    • Passion est formidable, ceux qui n’y verront qu’un thriller échevelé au mystère de toc auront dénigré un superbe ballet aux mouvements tantôt gracieux, tantôt cruels, qui relève de l’intégrité de la part de de Palma. La scène de la voiture en est la preuve.

    • @ rafc et procosom

      Encore des films payés avec nos taxes! ;-)

    • Je suis justement en train de re-découvrir de Palma, un peu à cause de cet article d’ailleurs, un cinéaste que je néglige depuis trop longtemps, parce que j’écoutais les critiques qui n’y voient que du référentiel grotesque, sans personnalité propre. Faut-tu être aveugle rien qu’un peu! Bien hâte pour Passion, si jamais on a la chance de le voir sur un écran (je veux dire outre celui de mon salon).

    • Triste distribution en effet cinématographe. J’ai eu la chance de le voir au IFC Center en après-midi et d’attraper des spéculations nébuleuses sur des objets du film, passionnément élaborées par de vénérables cinéphiles new yorkais. C’était digne.
      La partition de Pino Donaggio, faut le dire, porte le film en entier; la puissance de la salle est pas à négliger, et ce qui met l’emphase sur la forme du ballet des échanges et des changements. Enfin… Lévesque a raison de ne pas s’informer avant certains films…

      Pour toi cinématographe, je conseille sans attendre Redacted, si ce n’est déjà fait.

      @ kurtz

      :-)

      J’ai regardé cette semaine justement Blow Out en blu ray dans toute sa splendeur criterionienne, hallucinant. -js

    • Impossible de se lasser de revoir ce film. On rigole souvent à propos des apparitions du drapeau américain dans leur cinéma (voir Argo). Blow Out est une de ses plus belles déclinaisons formelles. Les bleus profonds et les rouges aveugles sont constamment traversés par des blancs niais. La plasticité de la lumière est obscurcie, mais elle s’anime par les fulgurances répétées de ces trois couleurs constitutives. C’est sans évoquer la finale. Certainement un de ses plus beau film. On est loin de l’abstraction de Femme Fatale ou de Passion, le drame est tonitruant, étourdissant et vertical.

    • Le drame est vertical parce que intime et politique à la fois, exactement comme l’assassinat de Kennedy; le ballet de Passion, lui, reste parfaitement horizontal.

    • Curieuse coïncidence, c’est aussi le blu-ray de Blow-Out que j’ai regardé cette semaine. La finale est vertigineuse. On est soufflé en même temps par le drame, l’émotion, et par l’espèce de condensation conceptuelle de la scène. C’est virtuose à tous les niveaux, humain, technique, intellectuel. À la limite, tout de Palma est là, comme s’il mettait en abyme sa démarche esthétique, nous en représentait en image les tenants. Maintenant, c’est au tour d’Obsession, jamais vu celui-là.

    • @ kurtz

      En effet, quel gaspillage social! :)

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