Jozef Siroka

Archive, mai 2013

Photo : Bernard Brault, La Presse

Photo : Bernard Brault, La Presse

Comme son titre l’indique, la série «Critiques d’ici» propose des entrevues avec des critiques et/ou blogueurs de cinéma au Québec. Cette première entrée diffère cependant des autres à venir tant par la forme que par le fond. D’abord, elle a été rédigée avec un style journalistique plus «classique» que mes posts habituels, étant donné qu’il s’agissait d’un projet initialement prévu pour le journal. Ensuite, si le sujet est un résident de la Belle Province, son public consiste principalement de lecteurs américains, britanniques et australiens. La série devrait se renouveler mensuellement.

LE GUIDE CINÉMA À L’ÈRE NUMÉRIQUE

Réussir à gagner sa vie en ne parlant que de cinéma, tout en jouissant d’une indépendance quasi-absolue: voici une proposition idéale pour la majorité des cinéphiles, mais qui tient presque exclusivement de l’utopie. Pas pour Kevin Jagernauth, cependant, qui a réussi exceptionnellement à conjuguer sa passion pour le septième art avec sa carrière professionnelle.

Ce natif de l’Ontario, qui s’est installé à Montréal il y a une dizaine d’années, est depuis 2009 le rédacteur en chef du blogue The Playlist, un site web spécialisé dans l’industrie du cinéma qui figure parmi les plus populaires et respectés du genre sur la toile.

«Je suis mon propre patron, a dit Jagernauth. J’écris ce que je veux écrire, j’assigne des tâches à d’autres rédacteurs, je n’ai pas vraiment de comptes à rendre à personne, tout relève de ma responsabilité». Consacrant en moyenne 50 heures par semaine à son travail, le jeune homme de 33 ans a sous sa gouverne une douzaine de collaborateurs, la plupart résidant aux États-Unis.

L’aventure The Playlist a débuté en 2000, sous la forme d’un magazine électronique musical. En 2007, le site s’est converti en un blogue traitant de bandes originales de films, et était hébergé par Blogger, la fameuse plateforme en ligne gratuite. Jagernauth, ancien membre du groupe math rock Weights & Measures (qui comprenait notamment Jeremy Gara, l’actuel batteur d’Arcade Fire) et pigiste de longue date, s’est joint à l’équipe l’année d’après.

Durant cette période, l’identité de The Playlist a pris une nouvelle tangente, préconisant une couverture plus large de l’actualité cinématographique. Le travail des blogueurs a vite capté l’attention de IndieWire, un important quotidien en ligne dans la communauté du cinéma indépendant, qui a intégré le site dans son organisation, lui assurant une visibilité nettement plus accrue et, non la moindre des choses, une sécurité financière.

Accent sur l’opinion

La page d’accueil de The Playlist emprunte le format classique des blogues, c’est-à-dire une série d’entrées présentées de façon antéchronologique, chacune accompagnées d’une image ou d’un photomontage. Les sujets abordés sont très variés et éclectiques, et regroupés nommément dans cinq catégories : «Prix», «Articles de fond», «Nouvelles», «Entrevues» et «Critiques».

La valeur ajoutée de The Playlist, qui lui permet de se distinguer des publications traditionnelles comme Variety ou The Hollywood Reporter, se mesure par la ribambelle d’hyperliens contenue dans chacune des quelque 30 entrées quotidiennes, l’inclusion fréquente de documents audio et vidéo, un ton coloré et parfois humoristique et, surtout, l’importance accordée au point de vue éditorial, qui déteint, à divers degrés, sur la totalité de l’information publiée.

«Les gens nous lisent parce qu’on essaie de donner le plus de contexte possible, affirme Kevin Jagernauth. Nous essayons d’être détaillés, de ne pas répéter la même histoire, d’y greffer notre opinion. Si un acteur se joint à un film, quels sont les autres projets qu’il a choisis, qu’est-ce que ça fera à sa carrière? J’essaie d’écrire pour quelqu’un qui ne sait pas qui est cette personne. Parce que c’est très facile, quand on le fait tous les jours, de juste assumer que tout le monde sait les mêmes choses que soi.»

Le rédacteur en chef est néanmoins conscient que cette approche très personnelle peut constituer un couteau à double tranchant. «Nous avons bien sûr notre opinion, mais nous ne laissons jamais cela interférer avec notre reportage. Si vous avez une opinion, mais que vous vous trompez sur les faits, ça devient obsolète».

Ce que j’aime du contenu de The Playlist est l’accent placé sur l’humour (post exemplaire ici), qui évite autant que possible le cynisme amer, du genre : Hollywood c’est toute de la marde, c’est essentiellement une machine à faire le plus possible d’argent, etc.

«Des fois on le pense, mais on le garde à l’extérieur des articles. Parce qu’avec cette attitude, comme on peut le voir sur certains blogs, c’est ennuyeux. Si vous pensez ça des films, n’écrivez pas dessus. Il y a tant de choses vexantes à propos de l’industrie, ça peut être les Oscars, Battleship, le truc le plus stupide jamais créé… C’est plus plaisant d’en rire que de se fâcher.»

L’ancien et le nouveau

L’avènement et la popularité sans cesse grandissante des blogues cinéma a engendré de la suspicion, voire de l’hostilité, chez certains représentants de la vieille garde. Le critique en chef de Time Magazine, Richard Schickel, a déclaré 2009 : «Ce que je vois dans l’écriture filmique sur internet, ce sont des gens d’une ignorance sans pareil à propos du [cinéma] qui s’expriment sur le cinéma».

Ce type de dénigrement n’est pas du genre à décontenancer Jagernauth, qui ne voit pas tant une rivalité entre les publications papier et numériques, mais plutôt une forme de complémentarité.

«Je ne me considère pas comme un journaliste, dit-il. Un journaliste est à l’extérieur en train de rapporter la nouvelle. Je suis davantage un agrégateur. Ce que les gens obtiennent lorsqu’ils visitent notre site est une sorte de vue d’ensemble rationnalisée de ce qui s’est produit dans l’industrie au cours d’une journée, ou d’une semaine.

«Ceci étant dit, il fut un temps où les quotidiens et les blogues étaient très séparés, et maintenant ils sont en train de se fusionner. Le Los Angeles Times a désormais un excellent blogue qui s’appelle Hero Complex [site spécialisé en cinéma fantastique et de science-fiction]. Les deux mondes sont en train de se rejoindre».

De retour mardi prochain.

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Lundi 27 mai 2013 | Mise en ligne à 13h45 | Commenter Commentaires (70)

La citation du jour

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Je tiens à remercier tous ceux qui se sont montrés étonnés, choqués, écœurés que Kechiche n’ait pas eu un mot pour moi à la réception de cette Palme. Je ne doute pas qu’il avait de bonnes raisons de ne pas le faire, tout comme il en avait certainement de ne pas me rendre visible sur le tapis rouge à Cannes alors que j’avais traversé la France pour me joindre à eux, de ne pas me recevoir – même une heure – sur le tournage du film, de n’avoir délégué personne pour me tenir informée du déroulement de la prod’ entre juin 2012 et avril 2013, ou pour n’avoir jamais répondu à mes messages depuis 2011. Mais à ceux qui ont vivement réagi, je tiens à dire que je n’en garde pas d’amertume. Il ne l’a pas déclaré devant les caméras, mais le soir de la projection officielle de Cannes il y avait quelques témoins pour l’entendre me dire “Merci, c’est toi le point de départ” en me serrant la main très fort.

- Julie Maroh, l’auteure du roman graphique Le bleu est une couleur chaude qui a inspiré le nouveau lauréat de la Palme d’or, a attendu aujourd’hui pour mettre cartes sur table. À lire sur son blog.

Ce qui expliquerait peut-être pourquoi Kechiche a choisi de ne pas garder le titre lyrique de l’oeuvre originale, et a opté pour le plus fonctionnel La Vie d’Adèle

Et tant qu’à faire dans les hypothèses, le fait de ne pas avoir inclus de générique de fin serait-il un moyen pour le cinéaste de rajouter l’insulte à l’injure commise envers son équipe technique?

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Samedi 25 mai 2013 | Mise en ligne à 17h00 | Commenter Commentaires (177)

Le chef-d’oeuvre obscur du Festival de Cannes

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Après les 250 minutes qu’a durée la projection, Wesley Morris s’est levé et a applaudi, les larmes aux yeux. Il n’avait jamais applaudi pour un film dans sa carrière de critique professionnel… Et dire qu’il est passé si proche de manquer cette expérience personnelle inédite.

On peut le comprendre: il venait de passer deux heures dans une salle sombre à regarder un film morose en noir et blanc – Nebraska d’Alexander Payne – il faisait enfin beau dehors et, pour être honnête, quatre heures d’un drame de moeurs philippin réalisé par un cinéaste dont il n’avait jamais entendu parler… Mais son instinct l’a poussé vers la porte, et il s’est sagement laissé entraîner.

Le film s’intitule Norte, la fin de l’histoire, de Lav Diaz. Il a été présenté dans la section parallèle Un certain regard. Le synopsis :

Un homme est injustement emprisonné pour meurtre alors que le véritable meurtrier se déplace en toute liberté. L’assassin est un intellectuel frustré par le cycle sans fin de trahisons et d’apathie de son pays. Le prisonnier est un homme simple qui commence à trouver la vie en prison plus supportable lorsque qu’il lui arrive quelque chose d’étrange et de mystérieux.

Vous pardonnerez la tournure déclarative du titre de mon post, mais j’ai un profond respect et une confiance presqu’absolue envers l’opinion de Wesley Morris. Collaborateur à l’excellent blogue Grantland depuis le début de l’année, cet ancien critique du Boston Globe a remporté le Pulitzer en 2012. Doté d’une des plus belles plumes de la profession, ses textes représentent l’alliage idéal entre accessibilité et érudition, avec un dosage d’humour bien adéquat.

Depuis le début du festival, je lis quotidiennement son journal cannois avec un plaisir difficile à contenir. Son entrée sur Norte apparaît dans la deuxième partie de son Jour 9. Il va sans dire que je vous suggère fortement de lire l’article, tout en insistant sur un point en particulier, qui touche à l’évolution de l’identité du Festival de Cannes, et qui en inquiète plus d’un. Morris souligne en conclusion :

C’est le genre de chef-d’œuvre que la compétition principale n’a pas encore présenté, une œuvre stupéfiante sur la vie, la mort et l’art qui n’est pas crûment politique, futilement violente, ou complètement égocentrique. C’est un crime pour les réalisateurs du jury – Spielberg, Kawase, Ang Lee, Cristian Mungiu, et Lynne Ramsay – de ne pas avoir eu l’occasion de le voir. C’est le seul film que j’ai vu qui adresse leurs préoccupations cinématographiques raisonnablement divergentes. Si l’alignement de la compétition a vraiment été adapté pour leur convenir quelque peu, dans le cas de Diaz on leur a rendu un mauvais service scandaleux.

Le palmarès d’Un certain regard a été dévoilé aujourd’hui. Norte, la fin de l’histoire a été ignoré. En gros, si les applaudissements de Morris n’ont su être convertis en prix, ils auront au moins fait écho dans l’esprit de quelques cinéphiles curieux et, en cela seulement, il aura rendu un fier service au septième art.

***

> Un bref entretien avec Lav Diaz à lire ici.

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