Jozef Siroka

Jozef Siroka - Auteur
  • Le blogue de Jozef Siroka

    Jozef Siroka est journaliste au pupitre à LaPresse.ca et blogueur cinéma à temps partiel.
  • Lire la suite »

    Partage

    Lundi 29 avril 2013 | Mise en ligne à 16h00 | Commenter Commentaires (25)

    Steven Soderbergh et la «guerre contre le cinéma»

    steve soderbergh

    Alors que la retraite approche à grand pas, Steven Soderbergh accumule les entrevues sur la situation globale du cinéma, y allant d’intéressantes déclarations sur la relation entre l’art et le monde duquel il s’inspire, et pourfendant au passage le studio system, avec lequel il a eu son lot de désagréments.

    Le prolifique cinéaste de 50 ans, reconnu pour une production hybride alternant films commerciaux et indépendants (avec toutes les nuances que ces termes impliquent), a l’avantage d’évaluer l’industrie depuis l’intérieur, et dresse un portrait moins apocalyptique que ne le font régulièrement certains intellectuels et académiciens (exemples notables ici, ici et ici).

    Samedi dernier, Soderbergh était invité par le San Francisco International Film Festival pour présenter leur événement annuel The State of Cinema Address (le discours intégral peut être écouté ici). The Playlist était sur place, voici quelques extraits de leur compte rendu.

    Sur sa conception du cinéma :

    Y a-t-il une différence entre le cinéma et les films? Ouais. Si j’étais dans Team America, je dirais «Fuck Yeah!». La manière la plus simple que je pourrais le décrire c’est qu’un film est quelque chose que vous voyez et que le cinéma est quelque chose qui est fait. Ça n’a rien à voir avec le média avec lequel il est capté, avec où se trouve l’écran, qu’il soit dans votre chambre ou sur votre iPad, ça n’a même pas vraiment besoin d’être un film. Il pourrait s’agir d’une pub; quelque chose sur YouTube. Le cinéma est une spécificité de la vision. C’est une approche où tout est important. C’est à l’opposé du générique ou de l’arbitraire et le résultat est aussi unique qu’une signature ou une empreinte digitale. Il n’est pas fait par un comité ou par une entreprise et il n’est pas fait par le public. Cela signifie que si le cinéaste ne l’a pas fait, il n’existerait pas du tout.

    Sur la «guerre contre le cinéma» :

    Le problème est que le cinéma, comme je le définis et comme quelque chose qui m’a inspiré, est menacé par les studios et, d’après ce que je peux dire, avec tout le soutien du public. Les raisons pour cela, à mon avis, sont plus économiques que philosophiques, mais lorsque vous ajoutez une quantité suffisante de peur et un manque de vision et un manque de leadership, vous avez une trajectoire qui est assez difficile à inverser. L’idée du cinéma que je défends n’est pas sur le radar des studios, ce n’est pas une conversation que personne veut avoir, ce n’est pas un mot que vous avez envie d’utiliser lors d’une réunion.

    Un désir de retourner au système pré-Heaven’s Gate:

    L’écosystème de la haute direction est faussé parce que les producteurs ne sont pas punis lorsqu’ils font des flops de la même façon que le sont les cinéastes. Des choses comme la spécificité culturelle, la complexité narrative et, Dieu nous en garde, l’ambiguïté, deviennent de véritables obstacles au cinéma ici et à l’étranger… Je sais comment conduire une voiture, mais je n’oserais pas m’asseoir à une réunion avec un ingénieur et lui dire comment en construire une.

    Lors de son discours, Soderbergh a soutenu que le modèle économique de plus en plus déséquilibré favorisé par les grands studios se fait au détriment des petits et moyens films, qui doivent récupérer au box-office des frais de marketing disproportionnés par rapport au budget même de la production. Ce fut le cas de son dernier long métrage, Behind The Candelabra, qui malgré un coût dérisoire de 5 millions $ et la présence de deux vedettes hollywoodiennes, était jugé trop risqué pour la distribution en salle (Marc-André Lussier en parle plus en détail ici.) Le film, qui se trouve en lice pour la Palme d’or, a finalement été adopté par HBO qui le diffusera le 26 mai.

    Le plus frustrant, selon Soderbergh, est que les dirigeants des studios n’ont pas l’humilité d’admettre qu’il oeuvrent dans une industrie complètement imprévisible. Il cite en exemple son propre Magic Mike, qui a obtenu de mauvais résultats lors des projections-test, mais qui a fini par engranger 167 millions $ au box-office mondial, en plus d’obtenir des critiques élogieuses. Une suite est d’ailleurs dans les plans. Channing Tatum, qui a interprété le rôle-titre d’après ses propres expériences, pourrait en assurer la mise en scène, avec Soderbergh comme mentor.

    Pour la suite de sa carrière, Soderbergh a suggéré qu’il s’adonnerait à la peinture ou à la photographie. Récemment, il s’est attelé à l’écriture d’un roman mystère intitulé Glue sur Twitter. On peut lire les sept premiers chapitres ici… Voici la plus récente bande-annonce de Behind The Candelabra :


    • “Par ailleurs, le cinéma est une industrie.”

    • en fin de compte, il se plaint du contrôle des studios qui financent les films et qui assument les frais de marketing ?

      Pauvre lui, qu’il finance lui même ses projets et qu’il assume seul les frais de marketing s’il veut avoir 100% du contrôle. Ensuite il essaiera de vendre son produit fini aux studios. Si le produit est bon, les studios vont acheter.

      Moi j’appelle ça se plaindre le ventre plein.

    • Le cinéma est le medium artistique le plus onéreux sur la planète.

      Lorsqu’il y a crise, ça fait ressortir des problèmes du genre. Et il y a crise.

    • Le grand drame du cinéma, c’est que c’est un médium qui a un potentiel de divertissement très élevé et un coût d’opportunité tout aussi élevé.

      Partant de là, pourquoi investir dans des projets artistiques coûteux quand on peut divertir pour le même prix de production et faire 10 fois plus de profit.

      Ajoutez à cela le fait que le public moyen juge les oeuvres cinématographiques à l’aune du niveau de divertissement qu’elles leur apporte.

      ex:
      “Ce film est plate, il n’y a pas d’histoire”
      - Une matante du 450 qui vient de voir Tree of Life

      Cette situation est vraie en partie pour d’autres arts. La différence, comme dit Jon8, c’est que ça ne coûte pas cher écrire un poème alors que faire un film…

      Mais en même temps, les réalisateurs se sont un peu faits embarquer par les studios et ont voulu avoir le beurre et l’argent du beurre en faisant des films onéreux qui n’ont pas pour but de divertir.

      Le cinéma québécois a longtemps reposé sur des budgets minimes et cela a donné des belles oeuvres qui vont traverser le temps : Pour la suite du monde, Le chat dans le sac, etc.

    • @kurtz qui dit : “Ce film est plate [...]”

      -Marc Cassivi qui vient de voir Lincoln.

      Ep…

    • @man1hack

      Ce que vous racontez, moi j’appelle ça n’avoir aucune vision artistique (cf. « Si le produit est bon, les studios vont acheter »).

    • “Ce que vous racontez, moi j’appelle ça n’avoir aucune vision artistique”

      Que voulez-vous, l’art c’est suggestif. Y’a des poissons qui paient des dizaines de millions pour un Picasso quand moi je n’en donnerais même pas $5 dollars.

      Même principe pour le cinéma. Il y a des gens qui paieraient $100 pour aller voir un Mallick quand, de mon côté, il faudrait me payer pour que j’aille perdre mon temps pour aller voir un de ses films.

      (exception pour “The Thin Red Line” et peut-être “Badlands” que je compte voir demain soir)

    • Intéressant comme discours mais d’un autre côté s’il y a un gars qui ne peut pas se plaindre c’est Soderbergh.

      Comme plusieurs réalisateurs il critique les studios et les producteurs mais il a atteint un stade où il n’a justement plus besoin des studios. Peu importe si un de ses films est jugé trop à risque pour aller en salle, avec sa notoriété c’est certains qu’il va faire le tour des festivals et qu’il va finir par atteindre son public.

      Je ne suis pas artiste mais de la manière dont je vois les choses le but d’un artiste c’est d’atteindre un niveau de reconnaissance et de notoriété ainsi qu’une indépendance financière qui font qu’en bout de ligne tu peux créer en toute liberté et faire seulement ce qui te tente. Soderbergh a atteint ce niveau.

    • @man1hack

      Les gens qui paient 40 M pour un Picasso le font parce qu’ils savent qu’ils pourront le revendre 50 M dans le futur.

    • “l’art c’est suggestif”

      haha! est bonne.

    • Un peu hors sujet mais pas tant que ca (étant donné qu’on parle d’art commercial VS ‘vrai’ art), il y a un documentaire intéressant là-dessus, ‘The Mona Lisa Curse’.

      La thèse du film c’est qu’il y a eu un shift en 1962 quand la Mona Lisa est venue à New York. Il y a avait eu un gros engouement à l’époque. Les gens faisaient la file pour regarder la Mona Lisa. Évidemment ils n’en avaient rien à cirer de l’aspect artistique. Ils voulaient seulement faire partie de l’évènement, dire qu’ils avaient vu la peinture. C’était une vedette, une icône de consommation de masse.

      A partir de ce moment-là le prix des œuvres a augmenté. L’art est devenu une commodité. Quelque chose qu’on transige avec des traders, des spéculateurs etc..

      Anyway, tout ça pour dire que le monde de la peinture n’est pas plus pure que celui du cinéma.

      http://topdocumentaryfilms.com/mona-lisa-curse/

    • “l’art c’est suggestif”

      Je ne sais même pas ce que ça veut dire.

    • Intéressant:

      ”Le plus frustrant, selon Soderbergh, est que les dirigeants des studios n’ont pas l’humilité d’admettre qu’il oeuvrent dans une industrie complètement imprévisible.”

      La seule chose prévisible dans cette industrie c’est que si Cameron se décide à sortir un film, ça va générer 1 milliard $ et plus au box office mondial. ;-)

      Blague à part, ce côté imprévisible (d’un succès commercial) est probablement ce qui tient encore en vie certains projets dits ”petits”… Cette foi dans le ”long shot” qui finira par payer à la surprise de tous.

    • Que Steven Soderbergh soit riche ou non et qu’il ait de la difficulté ou non à faire diffuser ses films, ça ne devrait pas avoir d’importance. Est-ce que son propos est valide? Voilà la question. Parler de sa situation, ce serait comme dire que Mme Marois ne peut pas parler d’accès à l’éducation puisqu’elle peut payer l’école qu’elle veut à ses enfants. On doit présumer que Soderbergh parle de quelque chose qu’il a vu être à l’oeuvre pour lui et pour d’autres.

      Lorsqu’on s’attarde à son propos, on y relève des observations qui me semblent juste, comme le manque de vision des gestionnaires des grandes compagnies d’audiovisuel. Harvey Weinstein est le plus connu des gestionnaires qui demandent des altérations pour des raisons purement commerciales, mais il n’est assurément pas le seul. Le cinéma pourrait être mieux.

      Quant au public, ah, grande question. Les gens qui sont partis durant la projection de “The Tree of Life” (six quand j’y suis allé), je ne les comprends pas. Peut-être ce qu’il manque est-il un esprit de curiosité face au cinéma et une culture de l’effort. Je fais un parallèle avec la lecture: on peut comprendre l’argument selon lequel il faudrait plus de grands lecteurs et qu’apprendre à lire des oeuvres complexes est un bien en soi. Il devrait en aller de même pour le cinéma. À force de regarder des oeuvres inhabituelles pour nous, on finit par élargir ses goûts et même en changer.

    • L’argent et l’art, c’est comme un couple qui se chicane souvent!

      Et comme le ratio qualité/nombre est le même pour le cinéma que les autres formes d’art, les coûts élevés de production du cinéma rendent les pertes plus visibles.

      Pour un livre poche, on dit bof et c’est aux vidanges mais pour un film poche, ça fait des vidanges de luxe qui gobent des millions.

    • @_renaud (30 avril 2013, 08h46)

      Qu’il soit dans n’importe quelle situation possible par rapport aux studios ne l’empêche pas d’avoir raison ou tort lorsqu’il parle du système. Si quiconque formule une critique qui ne part pas de sa position, nous ne pouvons pas simplement juger la position personnelle du critique pour juger le propos. Ce n’est pas tout le monde qui pense avec son nombril ― une chance!

    • Sorderbergh n’étant pas un bleu sans le sou, il pourrait aussi cesser ce verbiage inutile et s’arranger pour diffuser ses oeuvres sans le concours des grands studios, qu’il méprise de toute évidence.

      Sa prétendue «guerre conre le cinéma», comme sa (menace de) retraite à 50 ans, c’est du grand n’importe quoi. T’es un cinéaste ? Fais des p*tain de films. Et laisse le futur du cinéma aux gens du futur…

    • Je serais curieux de savoir combien Soderberg serait prêt à investir de sa propre fortune dans des films à faibles potentiels commerciaux.

      C’est toujours facile de trouver des solutions quand ce n’est pas notre argent qui est en jeu.

    • @danny66: je pense que vous n’avez pas saisi son propos. Il se plaint à cause que des gens qui ne savent absolument rien à la création de film contrôlent une bonne partie du processus en plus d’avoir droit de vie ou de mort sur un projet.

      Peu importe le travail, j’en connais plusieurs qui chialent fort quand leur boss, qui n’a pas de connaissance précise dans ce qu’ils font, commence à essayer de leur dire comment faire…

    • @_renaud

      Sur IMDB, Soderbergh est crédité comme producteur sur 33 films, séries TV et documentaires.
      Souvent des oeuvres exigeantes loin du formatage de blockbuster. Ce ne sont pas tous des chef d’oeuvre mais des projets souvent risqués.

      http://www.imdb.com/name/nm0001752/?ref_=fn_nm_nm_1

    • La plupart (95%) des gens ne veulent pas réfléchir, apprendre ou découvrir l’inconnu lorsqu’ils regardent un film; ils veulent se divertir, se faire raconter une histoire avant d’aller se coucher. Ils recherchent l’effet cathartique et œdipien de leur enfance alors que leur mère leur lisait une histoire : intrigue simple (début, milieu fin), personnages facilement cataloguables (bons c. méchants) et graphiques évocateurs et naviguant en terrain connu.

      C’est pour cette raison que le cinéma populaire est condamné à demeurer sous l’emprise des grands studios; les sommes requises pour produire la très grandes majorité des films ne laissent tout simplement pas place à l’erreur, donc on répète sans cesse la même recette!

      Je suis en grande partie de l’avis de _renaud : Soderbergh a atteint un niveau dans sa vie/carrière où il peut se permettre de réaliser ET produire des œuvres artistique uniques et auto-financées. Il a une chance inouie; peu d’artistes ont cette chance de leur vivant, en relativement bas âge qui plus est!

      S’il persiste à critiquer le système sans toutefois y remédier ou opérer en parallèle de ce dernier, alors il ne vaut pas mieux qu’un fonctionnaire qui se plaint constamment de sa job et de son organisation, mais qui plutôt que de se chercher un emploi dans le privé reste à l’emploi car il ne lui reste que 13 années avant sa retraite!

    • Les propos de Sodenbergh ce sont les lieux communs de base des auteurs à Hollywood. L’ironie, c’est que ses meilleurs films sont, et de loin, ceux fait avec les studios et non ses petits films artistiques tournés en indépendant.

    • @js

      «(…) académiciens »

      Le terme «universitaire» serait plus exact. Académicien est un anglicisme (academic). En français, un académicien, c’est avant tout le membre d’une académie.

    • @mendell
      À 50 ans, Soderbergh est un réalisateur dans la fleur de l’âge, comme un ado de 15 ans sur un skate. Pourquoi cette énergie dépensée en questionnements stériles sur l’évolution du cinéma, sur les écueils probables et sur qui devrait faire quoi chez les grands studios sinon c’est la mort au tournant, tout est foutu et tant qu’à descendre aussi bas autant se retirer ? Les studios sont-ils si puissants qu’ils l’empêcheraient de diffuser lui-même ses oeuvres, ou de le faire par l’intermédiaire de gens du milieu désirant se faire un nom et une place dans la distribution de films en s’associant à un réalisateur reconnu et fortuné, par exemple ?

      Je veux dire, la vie est-elle si misérable pour un talentueux cinéaste multimillionnaire de 50 ans ? Est-il en train de dire aux jeunes «Movies are cool but too complicated to make – keep your day jobs», alors que chacun d’entre eux a une caméra HD en poche et tous les outils possibles sur le web pour exprimer sa créativité ?

      ‘Trouvez pas ça un peu bêtement pessimiste ?

    • @danny66: Je ne m’y connais pas assez en production de films, alors je ne peux pas répondre à vos questions. Je crois par contre qu’il est en train de dire : “si tu ne veux pas te faire dire comment faire ton travail et quoi changer dans ce que tu fais, même si c’est ton nom qui est apposé dessus à la fin, ne fais pas de film”.

    Vous désirez commenter cet article?   Ouvrez une session  |  Inscrivez-vous

    publicité

  • Catégories

  • Blogues sur lapresse

    publicité

  • Calendrier

    août 2011
    L Ma Me J V S D
    « juil   sept »
    1234567
    891011121314
    15161718192021
    22232425262728
    293031  
  • Archives

  • publicité