Jozef Siroka

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    Jozef Siroka est journaliste au pupitre à LaPresse.ca et blogueur cinéma à temps partiel.
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    Vendredi 19 avril 2013 | Mise en ligne à 18h00 | Commenter Commentaires (8)

    Le court (et l’entrevue) du week-end : Rueda

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    Il y a quelque temps sur ce blog je demandais si les films de skate pouvaient être du cinéma. En d’autres mots, si ces oeuvres audio-visuelles parviennent (ou tentent) de transcender le fétichisme de la planche à roulettes pour viser un moyen d’expression plus universel, plus accessible. En voyant Rueda, mes doutes se sont dissipés plus rapidement qu’un solide kickflip; le skate est peut-être l’objet principal du film, mais le cinéma en est définitivement le moteur, la motion en parfaite symbiose avec l’émotion.

    Quand il a rencontré Frank Lavallée, le héros quasi tragique de son court métrage, le réalisateur Jeremy Comte lui a demandé s’il considérait le skate comme un sport ou un art. «Both» qu’il lui a répondu. Un art de vivre, sans contredit. Une passion qui l’a frappée de plein fouet quand il était enfant, alors qu’il harcelait ses parents pour avoir l’objet de ses rêves, ne foulant depuis ce temps la terre ferme que par stricte nécessité. S’en sont suivis des concours de freestyle et une relative notoriété sur le web. C’est d’ailleurs sur YouTube que Comte l’a découvert, avant de le contacter via Facebook pour lui faire part d’un projet.

    Le jeune cinéaste de 22 ans, qui a commencé à faire des vidéos de skate dès la jeune adolescence, et qui a lui-même acquis un certain statut dans le milieu grâce à son court primé Feel the Heel (qui a fait la ronde des festivals dans 33 pays), avait initialement l’intention de mettre en valeur les habiletés de Lavallée dans une vidéo de quelques minutes. Les deux hommes ont finalement passé deux ans ensemble. Comte a construit le film dans sa tête au gré de conversations intimes et poignantes, et de démonstrations de moves virtuoses.

    4655832_300«Ça peut lui prendre un an avant de réaliser un truc, en même temps, faut pas juste qu’il le fasse, il faut qu’il y ait du style, il faut que ça soit une danse, il faut que ce soit fluide», m’a dit Jeremy Comte à propos de son sujet lors d’un rendez-vous dans une taverne sur le Plateau, son propre skate à ses pieds. Un sympathique gaillard aux cheveux en bataille et au sourire facile.

    C’était vraiment important pour moi de ne pas seulement faire un film de skate, je voulais repousser les limites, je voulais intégrer de l’expérimental, de la fiction la dedans, pour que ce soit vraiment planant. Il y a un passage quand on est dans le garage avec lui quand il travaille, et puis on s’imagine Cuba, puis il y a Cuba qui arrive; ce n’est plus rendu du doc, ce n’est plus rendu un film de skate, c’est rendu autre chose.

    À l’aide d’une commandite d’Amnesia, Comte s’est rendu à La Havane avec une équipe de trois personnes pour une semaine de tournage intensif. Il s’agit de la séquence la plus expérimentale du film. Le schisme avec l’environnement montréalais – le garage sombre dans lequel «travaille» Lavallée, l’hiver et ses «six pieds de neige» qui l’empêchent de pratiquer sa passion – se manifeste d’abord à l’aide d’une transition technique : on passe du numérique (froid) au 16 mm (chaud), du 16/9 au 4/3. La pellicule subit des brûlures, est surexposée; toute cette perturbation formelle appuie l’idée du désir bouillant de fuite, de liberté de la part du protagoniste.

    Le principe documentaire est également mis sens dessus dessous. Le nouvel environnement dans lequel on se trouve n’est en effet pas «documenté» à proprement parler, mais fait le portrait des fantasmes intérieurs de Lavallée lui-même, qui agit à la fois comme participant et observateur. Baignant dans une lumière des plus chaleureuses, de brèves vignettes oniriques et impressionnistes de la vie quotidienne montrent des visages respirant le bonheur, la créativité, l’amour et la fraternité. La nature et les humains, idéalisés, vivent en parfaite harmonie; on est en plein éden malickien.

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    Et puis, retour à la réalité, retour dans un monde régi par des règles que Lavallée a de la difficulté à adopter, qui ne se conforment malheureusement pas à son principal talent. Il vit une graves crise existentielle, qui était en sourde gestation depuis un certain temps. La leçon de Rueda selon Jeremy Comte :

    On passe tous à travers des moments difficiles, et quand on passe à travers ces moments-là ce qui est important c’est de se dire qu’il y a une lumière au bout. Lui ce qu’il a de la misère a accepter c’est que le skate, il ne pourra pas en vivre, c’est fini. Ce qu’il faut qu’il fasse c’est qu’il l’accepte. Ce qui le rend déprimé c’est qu’il est pas capable d’accepter ce fait-là. Une fois qu’il va l’avoir accepté, il pourra passer à autre chose et il va toujours aime le skate, sans l’oublier.

    Il le dit à la fin, «Moi ce que je réalise en ce moment, que maintenant cette passion-là, c’est toujours en dedans de moi, je vais toujours continuer à en faire du skate, jusqu’à ce que mon corps me le permette, mais par exemple aujourd’hui faut que je le donne, faut que je partage cette passion avec les autres, c’est tout ce que je peux faire.»

    Rueda s’adresse à tous ceux qui vivent une profonde passion dont l’entretien obsessionnel se fait parfois au détriment de notre propre bien-être général. Personnellement, le film m’a beaucoup parlé, et m’a rappelé les moments de désespoir intenses que j’ai vécus avant d’avoir la chance inouïe de vivre de ma passion. Jeremy Comte, qui complète présentement un bac en cinéma à Concordia, et qui est plongé jusqu’au cou dans des projets, notamment un court de fiction très personnel sur le thème de la trahison, ressent également dans Rueda un écho de son propre cheminement.

    Des fois je me suis questionné parce que c’est pas mal de stress et de pression, les chances de réussir, quand on est réaliste, cest assez difficile d’en vivre, de la fiction ou du doc. Je suis prêt à prendre le risque, si je ne le fais pas, je vais toujours me questionner.

    N’importe quel métier pourrait me convenir, pourvu que je sois heureux, juste être heureux. Le cinéma je sais que c’est ça que je veux faire depuis que j’ai 12 ans. Ça résume tout, tu prends n’importe quoi, puis c’est possible avec le cinéma, j’adore tout ce qui est illusion, tout ce qui est magie, le cinéma ça permet de rentrer dans un univers, puis de rentrer dans une histoire.

    Je réalise que c’est le cinéma qui me drive le plus, que c’est le cinéma qui me fait le plus apprendre sur ma personne, qui me fait évoluer le plus, et qui me challenge tout le temps, c’est super important dans un métier.

    Pendant le tournage, Lavallée a dit à Comte un truc assez fascinant : «Je pourrais prendre une silhouette de quelqu’un, et en le voyant faire du skate, je pourrais te dire c’est quel genre de gars à travers son style». Je seconde tout à fait : en sachant quels types de films les gens apprécient, on peut avoir une bonne idée de leur personnalité. À tous ceux qui vont beaucoup aimer Rueda, il y a des bonnes chances qu’on puisse bien s’entendre…

    RUEDA – Short Documentary on Frank Lavallee from Jeremy Comte on Vimeo.


    • ..Tristesse d’avoir une passion qui ne nous fait pas vivre alors que pendant ce temps, il y a «Honey Boo Boo», les «Kardashian’s», «Occupation double» et autres préoccupations hautement philosophiques.

      Mais il faut bien vivre, n’est-ce pas? Alors on met le rêve au placard, on espère que cela sera temporaire, et on va travailler. Drôle de coïncidence, hier j’étais à des funérailles et, «parle parle, jase, jase» voilà qu’un ami de trente ans, comme disent les Français quand ils parlent de vieilles amitiés, me dit: «Tu sais, je n’ai jamais eu qu’une job. Je n’ai jamais travaillé dans ce qui me passionnait vraiment» Et pourtant, le bougre, il a eu une assez belle carrière. Mais, comme il me l’a si bien dit: «Fallait que je gagne ma vie.» Des fois, le remisage peut durer longtemps.

      Bref, un beau film, bien plus profond que ce à quoi on pourrait s’attendre d’un truc dans lequel il n’est question que de planche à roulettes, n’est-ce pas? Une leçon sur la difficile conciliation entre la passion et la nécessité de gagner sa croûte.

      Bravo au cinéaste et bonne chance à ce planchiste hors-normes. Et merci à vous M. Siroka. Décidément, vous ne manquez jamais de nous surprendre ni de nous étonner.

    • Très beau.

    • Rueda ou combien de Frank Lavallée pour un Tony Hawk?

    • Beaux ralentis, intéressant mix du tube latino “Lloraras” dans la partie cubaine (quel soleil!), et pour ce qui est de la dépression de Frank Lavallée, due à l’étiolement de son rêve face à la brutalité du monde mercantile, on peut avancer que le fait qu’il fasse l’objet d’un film est quand même une belle reconnaissance. On ne sait pas quelles portes cela lui ouvrira par la suite.

    • ..@hlynur,20 avril,23h44: «Rueda ou combien de Frank Lavallée pour un Tony Hawk?»

      Merci pour la référence. Je ne connaissais pas Tony Hawk, ni grand monde dans le domaine de la planche, en fait.

      Et votre question m’a rappelé une question du même type que je me suis déjà posée après quelques échanges avec des serveurs et serveuses dans des restos de L.A.:«Pour un Brad Pitt*, combien de serveurs en attente du ”break” qui leur ouvrira enfin la porte d’un plateau de tournage?»

      (*Ses débuts sont difficiles et il doit faire de multiples petits boulots pour survivre. Il a notamment été déménageur, chauffeur livreur, ou encore, déguisé en poulet, serveur pour une chaîne de restaurants et chauffeur de stripteaseuses.)

    • Quel film touchant! L’émotion ne m’a pas quittée, ce Jérémie Comte a du talent. Pour ce qui est de Frank Lavallée, après de nombreux skates cassés en deux, des paires et des paires de souliers éventrés, il n’y a aucun doute, il maîtrise son art. Qu’il ne s’inquiète pas, on voit son âme et on saisit bien le feu qui l’anime, dans chacun de ses mouvements. Et on saisit la solitude et la détermination qu’exige cette discipline.
      Par des paroles simples, sans le vernis fignolé d’un script qu’on lui aurait dicté, il nous communique avec une émouvante sensibilité troublée, le combat qu’il doit mener pour repenser son rêve.
      La caméra saisit bien les élans de son corps et l’angoisse de cet être libre.

    • @hlynur
      Tony Hawk a connu nombre d’années de vaches maigres dans le grand creux qu’a connu le skate vers les années 1990. Même en étant skateur professionnel depuis 1979, considéré comme l’un des meilleurs en rampe (et aujourd’hui comme un des plus importants, tous terrains confondus), en courant les événements et les démos, en fondant une entreprise dans le domaine, il ne gagnait pas assez pour vivre, c’est sa femme de l’époque qui était le pilier financier de la famille. Mais effectivement, beaucoup en rêvent, très peu en vivent.

    • Jérémy Comte réussit bien à filmer autrement le skate que de façon utilitaire, pour montrer la prouesse physique, entre autres par le motif du (parfois one wheel) manual spin (sur deux roues en tournant). Juste pour ça, c’est déjà un bel exploit.

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