
L’intrusion de l’Histoire dans la fiction, et vice versa, semble être le thème fédérateur réunissant les films phares à la veille de la cérémonie des Oscars. Il y a eu les controverses autour des inexactitudes historiques présentées dans Argo, Zero Dark Thirty et, à un différent degré, dans Django Unchained. Aujourd’hui, c’est Lincoln qui se trouve dans le collimateur des gardiens de la conscience nationale.
Le film de Steven Spielberg, qui raconte les efforts du 16e président américain à faire adopter le XIIIe amendement et ainsi abolir l’esclavage, a été largement célébré par la critique, le public et même la classe politique; Barack Obama a organisé une projection de Lincoln à la Maison-Blanche, au lendemain de sa réélection, dans l’espoir de ramener un sentiment de respect dans les relations entre les partis rivaux.
Malgré les bonnes intentions de l’actuel président, l’exercice s’est sans surprise avéré futile, et a eu pour effet de passablement irriter au moins un de ses acolytes. Le représentant démocrate du Connecticut, Joe Courtney, s’est insurgé de voir que son État a été dépeint comme un opposant à l’amendement. Dans le film, on montre en effet que deux membres du Nutmeg State ont voté pour maintenir l’esclavage, alors que l’Histoire a retenu le contraire.
Le scénariste de Lincoln, Tony Kushner, s’est défendu en invoquant la liberté artistique. L’acclamé dramaturge s’est entretenu à ce sujet avec Maureen Dowd du New York Times, qui résume une partie de leur discussion dans sa chronique de samedi :
Le scénariste rejette complètement l’idée qu’il a diffamé le Connecticut, ou les vrais législateurs qui ont voté «Oui». Il a dit que dans les films historiques, contrairement aux livres d’histoire dans lesquels on a droit à un «compte-rendu détaillé», c’est complètement acceptable de «manipuler un petit détail au service d’une plus grande vérité historique. L’Histoire ne s’organise pas toujours en accord avec les règles dramatiques. C’est ridicule. C’est comme dire que Lincoln n’avait pas des chaussettes vertes, qu’il avait des chaussettes bleues».
Le scénariste de Zero Dark Thirty est allé dans le même sens en défendant (pour une énième fois) son droit à la fabrication. Mark Boal, qui a finalement admis croire que la torture a directement mené à la capture de Ben Laden – malgré une avalanche de reportages et de déclarations démontrant le contraire – a affirmé vendredi au Wall Street Journal :
Je pense qu’il s’agit de mon droit, en passant, si je crois que Ben Laden a été tué par des extra-terrestres, de le décrire ainsi. Et je devrais pouvoir dire que «Ceci est 100% vrai et quiconque en doute a été lui-même enlevé par des extra-terrestres»… sans une enquête du Sénat demandant d’où me vient cette notion. N’est-ce pas? N’est-ce pas légitime dans ce pays?
J’approuve entièrement les arguments de Kushner et de Boal. Un film est un film, et l’Histoire c’est l’Histoire. Le problème est quand on brouille la ligne entre les deux de manière insidieuse ou opportuniste. Pour ce qui est de ZD30, j’en ai longuement discuté, et je n’ai pas grand chose à rajouter, si ce n’est que j’ai été heureux d’apprendre que 60 Minutes a refusé de faire un portrait du film après que ses promoteurs eurent insisté sur son aspect «documentaire» et vanté l’accès des cinéastes à la CIA. Cette «première ébauche de l’histoire», pour reprendre les termes de la réalisatrice Kathryn Bigelow, n’a manifestement pas obtenu la note de passage aux yeux du réputé magazine d’affaires publiques.
Pour ce qui est de Lincoln, j’ai eu un gros malaise en apprenant ce week-end que le film sera distribué gratuitement dans toutes les écoles primaires et secondaires qui en feraient la demande aux États-Unis, dans le cadre d’une campagne sociale baptisée Stand Tall: Live Like Lincoln. Dans une lettre envoyée à Spielberg, le représentant Courtney demande au cinéaste d’apporter un rectificatif concernant son État dans l’édition DVD. Et pourquoi pas? Si on remanie des versions destinées pour la télévision à grande écoute ou pour les avions, ne devrait-on pas faire ainsi pour les films qui ont des prétentions pédagogiques? Je me demande si Tony Kushner approuverait…
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