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    Jozef Siroka est journaliste au pupitre à LaPresse.ca et blogueur cinéma à temps partiel.
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    Jeudi 14 février 2013 | Mise en ligne à 14h15 | Commenter Commentaires (15)

    Stanley Kubrick, cinéphile éclectique

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    J’ai toujours trouvé très instructif lorsque les cinéastes discutent de leur propre cinéphilie. Oeuvrant dans le domaine, leur position de spectateur, sans être nécessairement «privilégiée» à la nôtre, est davantage intérieure, et leur appréciation du cinéma permet d’appliquer un contraste intéressant à leur propre oeuvre.

    Le site de la collection Criterion recueille depuis quelques temps les listes de diverses personnalités du milieu – réalisateurs, acteurs, scénaristes, critiques, conservateurs – qui choisissent et parfois commentent leurs titres préférés issus de la prestigieuse maison d’édition (celle de Xavier Dolan, par exemple, est ici).

    Dans une récente entrée, un membre, Joshua Warren, a eu l’excellente idée de recenser tous les films préférés de Stanley Kubrick. Les informations proviennent des rares entrevues qu’a accordées le cinéaste discret au cours de sa carrière (dont une qui date de 1963) et des témoignages de ses proches et collaborateurs. Certains choix risquent de vous étonner.

    La Charrette fantôme (Victor Sjöström, 1921)

    Metropolis (Fritz Lang, 1926)

    Hell’s Angels (Howard Hughes, 1930)

    City Lights (Charles Chaplin, 1931)

    The Bank Dick (W.C. Fields, 1940)

    Citizen Kane (Orson Welles, 1941)

    Roxie Hart (William Wellman, 1942)

    Henry V (Laurence Olivier, 1945)

    Laurence-Olivier-in-Henry-007

    La Belle et la Bête (Jean Cocteau,1946)

    The Treasure of the Sierra Madre (John Huston, 1948)

    La Ronde (Max Ophüls, 1950)

    Le Plaisir (Max Ophüls, 1952)

    I Vitelloni (Federico Fellini, 1953)

    Les Fraises sauvages (Ingmar Bergman, 1958)

    La Notte (Michelangelo Antonioni, 1961)

    Trains étroitement surveillés (Jiri Menzel, 1966)

    Au feu, les pompiers! (Milos Forman, 1967)

    feu-pompiers-L-3

    if…. (Lindsay Anderson, 1968)

    Rosemary’s Baby (Roman Polanski, 1968)

    The Godfather (Francis Ford Coppola, 1972)

    Solaris (Andrei Tarkovski, 1972)

    L’Esprit de la ruche (Victor Erice, 1973)

    Texas Chainsaw Massacre (Tobe Hooper, 1974)

    Dog Day Afternoon (Sidney Lumet, 1975)

    One Flew Over The Cuckoo’s Nest (Milos Forman, 1975)

    Eraserhead (David Lynch, 1977)

    eraserhead-1977-03-g

    Abigail’s Party (Mike Leigh, 1979)

    The Jerk (Carl Reiner, 1979)

    An American Werewolf in London (John Landis, 1981)

    Modern Romance (Albert Brooks, 1981)

    Noces de sang (Carlos Saura, 1981)

    Le Décalogue (Krzysztof Kieślowski, 1988)

    Roger & Me (Michael Moore, 1989)

    The Silence of the Lambs (Jonathan Demme, 1991)

    White Men Can’t Jump (Ron Shelton, 1992)

    The Jerk55

    Des classiques d’Antonioni, Bergman, Fellini, Tarkovski, Forman, oui, bien sûr, ça va. Mais des comédies populaires comme The Jerk, romantiques comme Modern Romance, ou sportives comme White Men Can’t Jump, avouez que vous ne vous y attendiez pas!

    À propos de The Jerk, on apprend dans cet article de Vanity Fair que Kubrick était tellement enchanté qu’il songeait à engager Steve Martin pour une adaptation comique de Traumnovelle d’Arthur Schnitzler, qu’écrirait Terry Southern (Dr. Strangelove). Le projet n’a jamais abouti, mais comme consolation Martin a été invité, en 1979, à jouer aux échecs et à regarder une copie de 2001: A Space Odyssey dans la demeure de Kubrick. Traumnovelle allait plus tard se convertir en Eyes Wide Shut, dans un registre assez différent de celui qui a été initialement envisagé.

    Dans une entrevue à Esquire, publiée en 1999, Albert Brooks révèle qu’après le flop de Modern Romance, il s’est réfugié dans son lit, quand le téléphone a sonné. À l’autre bout du fil, nul autre que Stanley Kubrick. «Il a sauvé ma vie, raconte Brooks. J’étais tellement déprimé; je ne comprenais pas la business, je ne savais pas ce qui se passait, et il m’a dit : “C’est un film brillant – le film que j’ai toujours voulu faire sur la jalousie. Vous ne comprendrez pas ce que je suis en train de dire, mais vous devez me croire: Le studio décide avant même que le film sorte comment il va performer. Ça n’a rien à voir avec vous”».

    Kubrick a également agi à titre de «sauveur» auprès de David Lynch, lorsque ce dernier se sentait carrément suicidaire après le cauchemar de Dune. Les deux hommes se sont rencontrés pendant le tournage de The Elephant Man, et Kubrick a révélé qu’Eraserhead était son film préféré à vie, et qu’il l’a projeté à l’équipe de The Shining pour la mettre dans la «bonne atmosphère».

    kubrickCes petits gestes de compassion tranchent avec l’image froide et cérébrale de Kubrick qu’a retenu l’imaginaire collectif. Le plus bel exemple connu de son humanisme – en tout cas, qui m’a ému personnellement – remonte aux années 1950, plus précisément au 25 mars 1957. «Kubrick était en train de tourner une scène qui consistait en un long panoramique. Le plan était apparemment très éprouvant pour les acteurs et, à la fin de la journée, Kubrick a confié à l’un d’eux qu’il avait fait ainsi pour rendre hommage à Max Ophuls, qui est décédé la veille», nous apprend Warren.

    Ophuls était un des idoles de Kubrick, et a dit à propos du cinéaste français (d’origine allemande) : «Je classerais au sommet Max Ophuls, qui pour moi possède toutes les qualités possibles. Il a un don exceptionnel pour flairer les bons sujets, et il en retire le meilleur. Il était aussi un merveilleux directeur d’acteurs. J’admire particulièrement ses techniques de caméra fluides».

    Cette citation provient d’un fascinant FAQ, qu’on retrouve dans les notes de recherche de Warren. Si vous le permettez, j’en traduis quelques autres :

    «Il y a très peu de cinéastes à propos desquels je dirais que je me dois de voir automatiquement tout ce qu’ils font. Je placerais Fellini, Bergman et David Lean au haut de ma première liste, et Truffaut au haut du second niveau».

    Michael Herr, co-scénariste de Full Metal Jacket, dit : «Il a de nouveau regardé The Godfather [...] et suggérait à contrecoeur pour la dixième fois qu’il s’agissait possiblement du meilleur film jamais fait, et certainement de la meilleure distribution».

    Sur Elia Kazan (A Streetcar Named Desire, On the Waterfront) : «Sans aucun doute, le meilleur réalisateur qu’on a en Amérique. Et il est capable d’accomplir des miracles avec ses acteurs».

    À propos de Krzysztof Kieslowski et de son co-scénariste Krzysztof Piesiewicz, en particulier vis-à-vis Le Décalogue : «Ce ne serait pas hors propos d’observer qu’ils ont cette habileté très rare à dramatiser leurs idées au lieu de seulement en parler. [...] Il y parviennent avec un talent si éblouissant, qu’on ne voit jamais venir les idées et qu’on ne réalise que bien plus tard à quel point elles ont profondément atteint notre coeur».

    Pour d’autres anecdotes à propos des films préférés de Kubrick, notamment Henry V, if…., Rosemary’s Baby ou Solaris, je vous invite à consulter la page de Criterion.

    À lire aussi :

    > The Shining : la fin originale dévoilée
    > Le premier film de Stanley Kubrick bientôt en vidéo
    > Stanley Kubrick, photographe
    > Kubrick réinventé à l’heure du web


    • Les esprits libres, comme Kubrick, non pas d’a-priori quand vient le temps de juger d’une œuvre. Cette article en fait encore une éclatante démonstration.

    • “Kubrick a également agi à titre de «sauveur» auprès de David Lynch, lorsque ce dernier se sentait carrément suicidaire après le cauchemar de Dune. Les deux hommes se sont rencontrés pendant le tournage de The Elephant Man, et Kubrick a révélé qu’Eraserhead était son film préféré à vie, et qu’il l’a projeté à l’équipe de The Shining pour la mettre dans la «bonne atmosphère».”

      Kubrick flirte d’ailleurs avec le surréalisme et l’insonscient dans son Shining. Beaucoup d’idées, dont l’homme ours, viennent sûrement de cette “bonne atmosphère” dont il s’est inspiré et qui font de son film une chose curieuse.

    • «Il a de nouveau regardé The Godfather [...] et suggérait à contrecoeur pour la dixième fois qu’il s’agissait possiblement du meilleur film jamais fait, et certainement de la meilleure distribution».

      you said it, brother!

      Truffaut je suis étonné.

    • Ce billet résume sans doute pourquoi j’admire Kubrick.
      Lui, ce que les compagnies de production, ou ce que les critiques en pensent, il s’en balance! Évidemment, il assez de notoriété pour en donner à un autre réalisateur (Lynch) ou un autre film (Modern Romance). Ce qui est bien…c’est qu’il le fait! (Prendre le téléphone pour appeler Brooks par exemple). Ça n’aura pas sauvé un film, mais ça l’a aidé Brooks psychologiquement.

      Des fois, dans les critiques et les professionnels (sur tous les sujets) sont trop techniques et pas assez émotifs.

    • Je préfère quelqu’un qui est capable de s’assumer dans ses goût à ceux qui, comme Dolan, sente le besoin d’étaler leur “compréhension supérieure” du cinéma.

    • Bien content d’enfin trouver un citation sur l’admiration de Kubrick par rapport à David Lean. C’est effectivement un de mes cinéastes préférés qui a influencé et qui continu à influencer plusieurs autres cinéastes (Ridley Scott, Baz Lurhman, Joe Wright, James Cameron, Steven Spielberg, Terrence Malick, etc.)

      Cependant, il est rarement cité lors des top 10 des réalisateurs favoris.

      Il est vrai que ses films ont un côté «old school» qui ont parfois mal vieillis (surtout ses films épiques). J’imagine que c’est pourquoi la jeune génération de cinéphiles l’admire si peu. Peut-être que je me trompe, après-tout?

      Dommage qu’il soit mort juste avant la réalisation de Nostromo, qui devait être son film testament. Lean rêvait d’adpter le roman de Joseph Conrad et de travailler avec Marlon Brando. Il était sur le point de réaliser son rêve. D’ailleurs, Brando aurait dit du scénario de Nostromo qu’il s’agit du meilleur scénario qu’il avait lu des 10 dernières années.

      Possiblement l’un des meilleurs film jamais fait.

      Je me demande quel film de Lean, Kubrick préférait…

    • White Men Can’t Jump et The Jerk sont les deux surprises du palmarès de Kubrick.

      The Jerk c´est vraiment drôle

    • @centaure

      Bien d’accord avec vous quant à David Lean. L’un des films les plus sous-estimés des années 70 quant à moi est Ryan’s Daughter, une superbe variation autour du Madame Bovary de Flaubert où le traitement de la nature rappelle Kurosawa et anticipe Malick. Et vous pouvez ajouter Brian De Palma à votre liste qui considère The Bridge On The River Kwai comme son film préféré et qui prétendait, dans une entrevue dont je ne me rappelle plus la source, que le seul film qu”il aurait aimé réaliser était Lawrence Of Arabia.

    • The Jerk c’est du grand art!! On a juste a voir la diversité de films que Kubrick a réalisé pour voir qu’il est un homme éclectique!! Merci pour le lien!

    • L’éclectisme des goûts de Kubrick est logique, si on considère que le réalisateur s’est évertué, au cours de sa carrière, à marier la forme d’un cinéma américain plus populaire avec la poésie d’un cinéma européen plus pointu. Tenez: Eyes Wide Shut, c’est du Bergman qui serait passé dans le moule américain. Tom Cruise et Nicole Kidman, c’est Liv Ullman et Max Von Sydow en plus glam ! ;) C’est pour cela que l’influence de Kubrick est aussi proéminente: il est un passeur entre ces deux types de vision. Je ne me serais jamais intéressé à Bergman, Tarkovsky et compagnie s’il n’y avait un Kubrick pour m’ouvrir les yeux.

    • teamstef ou “comment résumer en 3 phrases ce que moi j’exprimen en 2 paragraphes”

      Nice done! :-)

    • Entrevues avec Stanley Kubrick à France culture
      http://www.franceculture.fr/emission-a-voix-nue.html-0?page=8

      “Ces entretiens INEDITS avec Michel Ciment, ont été enregistrés en 1975, 1980 et 1987 lors de la sortie des films Barry Lindon, Shining et Full Metal Jacket.

      Jamais diffusés, ils constituent un témoignage précieux du réalisateur américain qui accordait très peu d’interview.

      Stanley Kubrick y évoque, tour à tour et dans la durée, trois de ses plus grands films : Barry Lindon, Shining et Full Metal Jacket, en évoquant l’influence de la littérature dans son imaginaire, le réalisme dans son œuvre ou encore la difficulté de montrer la guerre… “

    • Vous avez oublié la série des missions d’Apollo 11 et 12 montés de toutes pièces par ce grand metteur en scène, un contrat hors du commun de la part du gouvernement Nixon à l’époque … Bonne découverte !

    • Super post!! Merci!

    • @ anonymous99
      N’importe quoi! :-)

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