
J’ai toujours trouvé très instructif lorsque les cinéastes discutent de leur propre cinéphilie. Oeuvrant dans le domaine, leur position de spectateur, sans être nécessairement «privilégiée» à la nôtre, est davantage intérieure, et leur appréciation du cinéma permet d’appliquer un contraste intéressant à leur propre oeuvre.
Le site de la collection Criterion recueille depuis quelques temps les listes de diverses personnalités du milieu – réalisateurs, acteurs, scénaristes, critiques, conservateurs – qui choisissent et parfois commentent leurs titres préférés issus de la prestigieuse maison d’édition (celle de Xavier Dolan, par exemple, est ici).
Dans une récente entrée, un membre, Joshua Warren, a eu l’excellente idée de recenser tous les films préférés de Stanley Kubrick. Les informations proviennent des rares entrevues qu’a accordées le cinéaste discret au cours de sa carrière (dont une qui date de 1963) et des témoignages de ses proches et collaborateurs. Certains choix risquent de vous étonner.
La Charrette fantôme (Victor Sjöström, 1921)
Metropolis (Fritz Lang, 1926)
Hell’s Angels (Howard Hughes, 1930)
City Lights (Charles Chaplin, 1931)
The Bank Dick (W.C. Fields, 1940)
Citizen Kane (Orson Welles, 1941)
Roxie Hart (William Wellman, 1942)
Henry V (Laurence Olivier, 1945)

La Belle et la Bête (Jean Cocteau,1946)
The Treasure of the Sierra Madre (John Huston, 1948)
La Ronde (Max Ophüls, 1950)
Le Plaisir (Max Ophüls, 1952)
I Vitelloni (Federico Fellini, 1953)
Les Fraises sauvages (Ingmar Bergman, 1958)
La Notte (Michelangelo Antonioni, 1961)
Trains étroitement surveillés (Jiri Menzel, 1966)
Au feu, les pompiers! (Milos Forman, 1967)

if…. (Lindsay Anderson, 1968)
Rosemary’s Baby (Roman Polanski, 1968)
The Godfather (Francis Ford Coppola, 1972)
Solaris (Andrei Tarkovski, 1972)
L’Esprit de la ruche (Victor Erice, 1973)
Texas Chainsaw Massacre (Tobe Hooper, 1974)
Dog Day Afternoon (Sidney Lumet, 1975)
One Flew Over The Cuckoo’s Nest (Milos Forman, 1975)
Eraserhead (David Lynch, 1977)

Abigail’s Party (Mike Leigh, 1979)
The Jerk (Carl Reiner, 1979)
An American Werewolf in London (John Landis, 1981)
Modern Romance (Albert Brooks, 1981)
Noces de sang (Carlos Saura, 1981)
Le Décalogue (Krzysztof Kieślowski, 1988)
Roger & Me (Michael Moore, 1989)
The Silence of the Lambs (Jonathan Demme, 1991)
White Men Can’t Jump (Ron Shelton, 1992)

Des classiques d’Antonioni, Bergman, Fellini, Tarkovski, Forman, oui, bien sûr, ça va. Mais des comédies populaires comme The Jerk, romantiques comme Modern Romance, ou sportives comme White Men Can’t Jump, avouez que vous ne vous y attendiez pas!
À propos de The Jerk, on apprend dans cet article de Vanity Fair que Kubrick était tellement enchanté qu’il songeait à engager Steve Martin pour une adaptation comique de Traumnovelle d’Arthur Schnitzler, qu’écrirait Terry Southern (Dr. Strangelove). Le projet n’a jamais abouti, mais comme consolation Martin a été invité, en 1979, à jouer aux échecs et à regarder une copie de 2001: A Space Odyssey dans la demeure de Kubrick. Traumnovelle allait plus tard se convertir en Eyes Wide Shut, dans un registre assez différent de celui qui a été initialement envisagé.
Dans une entrevue à Esquire, publiée en 1999, Albert Brooks révèle qu’après le flop de Modern Romance, il s’est réfugié dans son lit, quand le téléphone a sonné. À l’autre bout du fil, nul autre que Stanley Kubrick. «Il a sauvé ma vie, raconte Brooks. J’étais tellement déprimé; je ne comprenais pas la business, je ne savais pas ce qui se passait, et il m’a dit : “C’est un film brillant – le film que j’ai toujours voulu faire sur la jalousie. Vous ne comprendrez pas ce que je suis en train de dire, mais vous devez me croire: Le studio décide avant même que le film sorte comment il va performer. Ça n’a rien à voir avec vous”».
Kubrick a également agi à titre de «sauveur» auprès de David Lynch, lorsque ce dernier se sentait carrément suicidaire après le cauchemar de Dune. Les deux hommes se sont rencontrés pendant le tournage de The Elephant Man, et Kubrick a révélé qu’Eraserhead était son film préféré à vie, et qu’il l’a projeté à l’équipe de The Shining pour la mettre dans la «bonne atmosphère».
Ces petits gestes de compassion tranchent avec l’image froide et cérébrale de Kubrick qu’a retenu l’imaginaire collectif. Le plus bel exemple connu de son humanisme – en tout cas, qui m’a ému personnellement – remonte aux années 1950, plus précisément au 25 mars 1957. «Kubrick était en train de tourner une scène qui consistait en un long panoramique. Le plan était apparemment très éprouvant pour les acteurs et, à la fin de la journée, Kubrick a confié à l’un d’eux qu’il avait fait ainsi pour rendre hommage à Max Ophuls, qui est décédé la veille», nous apprend Warren.
Ophuls était un des idoles de Kubrick, et a dit à propos du cinéaste français (d’origine allemande) : «Je classerais au sommet Max Ophuls, qui pour moi possède toutes les qualités possibles. Il a un don exceptionnel pour flairer les bons sujets, et il en retire le meilleur. Il était aussi un merveilleux directeur d’acteurs. J’admire particulièrement ses techniques de caméra fluides».
Cette citation provient d’un fascinant FAQ, qu’on retrouve dans les notes de recherche de Warren. Si vous le permettez, j’en traduis quelques autres :
«Il y a très peu de cinéastes à propos desquels je dirais que je me dois de voir automatiquement tout ce qu’ils font. Je placerais Fellini, Bergman et David Lean au haut de ma première liste, et Truffaut au haut du second niveau».
Michael Herr, co-scénariste de Full Metal Jacket, dit : «Il a de nouveau regardé The Godfather [...] et suggérait à contrecoeur pour la dixième fois qu’il s’agissait possiblement du meilleur film jamais fait, et certainement de la meilleure distribution».
Sur Elia Kazan (A Streetcar Named Desire, On the Waterfront) : «Sans aucun doute, le meilleur réalisateur qu’on a en Amérique. Et il est capable d’accomplir des miracles avec ses acteurs».
À propos de Krzysztof Kieslowski et de son co-scénariste Krzysztof Piesiewicz, en particulier vis-à-vis Le Décalogue : «Ce ne serait pas hors propos d’observer qu’ils ont cette habileté très rare à dramatiser leurs idées au lieu de seulement en parler. [...] Il y parviennent avec un talent si éblouissant, qu’on ne voit jamais venir les idées et qu’on ne réalise que bien plus tard à quel point elles ont profondément atteint notre coeur».
Pour d’autres anecdotes à propos des films préférés de Kubrick, notamment Henry V, if…., Rosemary’s Baby ou Solaris, je vous invite à consulter la page de Criterion.
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