Jozef Siroka

Archive du 15 janvier 2013

Mardi 15 janvier 2013 | Mise en ligne à 17h00 | Commenter Commentaires (43)

Zero Dark Thirty : combattre le mal par le mal

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«We also have to work, though, sort of the dark side, if you will» – Dick Cheney

Beaucoup d’encre a coulé ces derniers temps à savoir si les créateurs de Zero Dark Thirty – essentiellement la réalisatrice Kathryn Bigelow et son fidèle scénariste Mark Boal – épousent une philosophie pro-torture ou non dans leur nouveau film. En d’autres mots, s’ils sont du «bon» ou du «mauvais» côté de l’histoire. Pendant ce temps-là, les questions cinématographiques étaient à peu près balayées sous le tapis. Une manière d’approcher le film qui peut se comprendre, puisqu’un de ses sujets principaux, l’efficacité ou non de la torture, constitue un débat d’une extrême importance aux États-Unis; comme le remarque l’expert sur le moyen-orient Steve Coll dans un récent article publié dans le New York Review of Books, le soutien public vis-à-vis les «techniques d’interrogatoire renforcées» est en hausse significative. Ce même public a d’ailleurs répondu à l’appel le week-end dernier : Zero Dark Thirty est arrivé à la tête du box-office. Qu’on le veuille ou non, Hollywood façonne les mentalités.

Ceci étant dit, il est temps de parler cinéma. La thèse de Bigelow-Boal est exposée dès les premières minutes du film. Il y a d’abord un prologue audio-seulement dans lequel on entend de vrais enregistrements d’appels d’urgence de gens emprisonnés dans une des deux tours du World Trade Center, le 11 septembre 2001. Ces derniers, en proie à la panique, cherchent réconfort auprès des opérateurs, qui font de leur mieux pour les rassurer, tout en sachant que l’espoir est mince. On coupe à un «black site» de la CIA, quelques années plus tard. Un détenu nommé Ammar se fait interroger et brutaliser par ses tortionnaires américains sous le regard complice de notre héroïne, Maya (Jessica Chastain). Une fois à l’extérieur, Maya demande à son collègue quand est-ce qu’Ammar sera libéré, et se fait répondre : «He’s never getting out». On juxtapose ici l’horreur vécue dans les tours à celle d’un black site. Ces deux lieux prennent le rôle de tombes; oeil pour oeil, dent pour dent.

On sait aujourd’hui que les stratégies et tactiques déployées par l’administration Bush-Cheney après le 11-Septembre avaient autant, sinon plus, à voir avec un désir de vengeance qu’avec une volonté de retrouver les coupables. Combattre le mal par le mal. C’est ce sentiment qui est exploité dans Zero Dark Thirty. Le chemin vers le côté sombre est d’abord illustré visuellement dans le film. À l’extérieur sur le terrain du black site, sous un soleil éblouissant, Maya observe l’interrogatoire d’Ammar à travers un écran. Insatisfaite, elle demande d’être physiquement présente à la séance, et assure qu’elle en a le courage. Dans le plan suivant, on voit Ammar, de dos, enchaîné en position christique dans une pièce très sombre, avec comme seule source de lumière le cadre d’une porte ouverte filmé à l’aide d’un effet fordien en arrière-plan, avant de voir la porte se refermer derrière Maya, qui vient d’apparaître. Bigelow en profite également pour établir l’identification entre le spectateur et son héroïne, nous conviant à l’accompagner «derrière l’écran», à nos risques et périls.

Pendant la première moitié du film, on voit régulièrement Maya se rendre sur des black sites ou dans des centres de détention illégitimes, comme Guantanamo ou Bagram, afin d’y interroger des détenus. Lorsqu’elle n’est pas en déplacement, elle observe dans son bureau pakistanais des vidéos d’interrogatoires musclés, dans l’espoir de recueillir des informations pouvant mener à Oussama Ben Laden. En particulier à un certain Abu Ahmed qui, elle en est convaincue plus que tout autre, est la clé pour retracer l’homme le plus recherché sur la planète. La caractérisation des détenus est dépeinte sans nuance : ils sont tous coupables d’une manière ou d’une autre, et ils sont des sources d’information potentielle. Il suffit de savoir comment l’extirper. La torture semble être un bon moyen. Lorsque Maya se retrouve seule avec Ammar, passablement amoché, déshydraté et affamé, il l’implore «Please help me». Et elle lui répond stoïquement «You can help yourself by being truthful». Dans une autre scène, on voit Maya poser des questions à un détenu, et lorsqu’elle n’est pas satisfaite, elle tape une brute sur l’épaule, qui procède à asséner des coups de poings. Plus tard, un autre détenu affirme à Maya qu’il va tout lui dire, parce qu’il ne veut pas être torturé. Paraît-il que le titre provisoire du film était : Dr. Cheney or : How I Learned to Stop Worrying and Love Torture

Je ne sais pas si Bigelow-Boal sont pro-torture (ils refusent de se positionner clairement, répétant que «représentation ne signifie pas approbation»), mais leur film l’est sans contredit. Débattre là-dessus serait un peu comme débattre sur la couleur du ciel. Selon l’ancien journaliste du Washington Post, Dan Froomkin, dans un essai critique sur Zero Dark Thirty, les cinéastes devaient se trouver dans une «impasse» quant à la représentation de la torture. S’ils avaient démontré qu’elle n’a pas mené à la capture de Ben Laden (ce qui est le cas), ils auraient risqué de compromettre la sympathie du public envers l’héroïne. «Hollywood heroes can be flawed, but they can’t be war-criminal flawed. So they made a totally pragmatic choice, not a moral one — at least in their mind». Le critique de New York Magazine David Edelstein, qui considère Zero Dark Thirty comme le meilleur film de l’année, met précisément le doigt sur le bobo dans un excellent essai sur la controverse publié lundi :

Watching the torture in Zero Dark Thirty, we might well be disturbed, dismayed, disgusted, etc. But the movie says that if it hadn’t gone down like that, we wouldn’t have gotten Bin Laden, which would be worse than disturbing. It would be emasculating — and, for an American audience, intolerable.

chuck3J’ai mis le mot «émasculé» en gras parce qu’il s’agit à mon avis d’un indice fondamental pour comprendre l’esprit du film. Cette volonté de montrer une Amérique virile, où la supériorité de sa force de frappe est un gage de sa supériorité morale, s’inscrit dans la lignée des films militaristes produits par The Cannon Group à l’ère Reagan. Zero Dark Thirty est un 80s Action Movie camouflé par une exécution cinématographique sophistiquée, ce qui expliquerait en partie l’emballement de la critique à son égard. Un film doté d’une telle puissance artistique ne peut possiblement être comparé aux Missing in Action ou Invasion USA de ce monde! L’approche réaliste, sobre, ambigüe et amorale de Zero Dark Thirty tranche avec le patriotisme caricatural et les grossièretés scénaristiques qu’on retrouve dans les films de gros bras dont on aime bien se moquer. Pourtant, lorsqu’on gratte sous le vernis, on remarque plusieurs parallèles.

Zero Dark Thirty emploie un procédé commun aux 80s Action dans l’illustration de son protagoniste : un homme (dans notre cas, une femme) qui réussit à sauver le monde grâce à sa détermination surhumaine mue par un sentiment de vengeance. Pour Maya, trouver Ben Laden n’est pas qu’une question de sécurité nationale, qui s’inscrit dans les paramètres de son emploi; c’est surtout personnel. En effet, le film commence vraiment à aller de l’avant après la mort d’une de ses collègues et amie aux mains de terroristes qui commettent un attentat suicide dans une base américaine. Après l’incident, Maya regarde un de ses collègues, et lui dit, le feu dans les yeux : «I’m going to smoke everyone involved in this op and then I’m going to kill Osama bin Laden».

Un autre procédé commun est l’aspect «seul contre tous». Le protagoniste se fait continuellement mettre des bâtons dans les roues lors de sa mission, et pas seulement par ses ennemis mais – et c’est souvent encore plus révoltant – par ceux qui sont censés être ses alliés. Ainsi, dans Zero Dark Thirty, on tombe sur quelques personnifications du Stupid Chief, pour user le langage du 80s Action. Il y a d’abord le patron de Maya à son bureau pakistanais, qu’elle engueule royalement parce qu’il ne met pas l’effort nécessaire pour la traque de Ben Laden. Elle va jusqu’à le menacer de le dénoncer à ses supérieurs, jusqu’à ce qu’il plie. On retrouve ensuite un responsable de la Maison-Blanche – qui a l’odieux de parler avec un accent européen – qui refuse de prendre au sérieux les découvertes de Maya, et qui retarde l’opération des Navy Seals à Abbottabad, lieu de la cachette de Ben Laden.

Ce même responsable de la Maison-Blanche avertit la CIA que, sous la nouvelle administration Obama, les «techniques d’interrogatoire renforcées» ne sont plus permises, ce qui est illustré dramatiquement comme un important obstacle. Un patron de Maya, présenté comme un personnage sympathique, se plaint violemment d’avoir perdu des ressources importantes parce que les détenus sont dorénavant «protégés par les avocats jusqu’au cou». Et lorsqu’on voit le président dans le film, c’est à travers une entrevue à 60 Minutes, dans laquelle il condamne la torture. Maya et ses collègues répondent à cette déclaration avec, au mieux un air indifférent, au pire, avec mépris (c’est difficile de savoir, parce que Bigelow semble demander à ses acteurs de faire leur meilleure impression de zombis dans cette scène). Le responsable de la Maison-Blanche, et par extension Obama, symbolisent l’incompétence, la paresse et, surtout, l’émasculinisation de la bureaucratie, véritable souffre-douleur des «films de droite».

L’effort de Maya est finalement reconnu lors d’une réunion avec le grand patron de la CIA, interprété par James Gandolfini. Lorsqu’il demande qui a réussi à retrouver Ben Laden, Maya répond, les bras croisés et avec un air défiant : «I’m the motherfucker who found this place, sir». Chuck Norris n’aurait pas su mieux dire! En gros, la traque de Ben Laden est jouée comme l’affaire d’un seul individu, pas d’un effort de groupe, ce qui correspond à l’individualisme tant valorisé par la philosophie conservatrice.

Les larmes de Maya

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Après environ deux heures d’intrigue internationale complexe, Bigelow fait quelque chose de très intéressant : elle libère le spectateur de la pléthore d’informations verbeuses qu’il vient de vivre, et le «récompense» avec une séquence de cinéma total. Le raid sur la forteresse de Ben Laden à Abbottabad adopte une approche infiniment plus sensuelle que tout ce qui précède; on pourrait quasiment parler d’un moyen-métrage distinct qui a été greffé à la fin de son film. Pendant ces quelque 30 minutes, on oublie presque Maya, qui apparaît à peine pendant toute l’opération, sauf dès le début, lorsqu’elle accoste un Navy Seal pour lui dire : «Bin Laden is there. And you’re gonna kill him for me», au cas où on aurait oublié qui est le boss…

Le soleil couché, les soldats embarquent dans deux hélicoptères dernier cri construits pour échapper aux radars ennemis et pour se déplacer le plus silencieusement possible. On a l’impression de voir d’immenses anges exterminateurs qui descendent dans la vallée de l’ombre. D’hallucinantes images nocturnes panoramiques, le son sourd et musclé des hélices, la musique élégiaque et menaçante d’Alexandre Desplat; on est loin du raid wagnérien d’Apocalypse Now. Pour Bigelow, la destruction de l’ennemi ne s’apparente pas à un opéra lyrique, plutôt à un adagio funèbre. Et c’est absolument saisissant.

Une fois la forteresse encerclée, le commando procède méthodiquement à tuer les «suspects», deux fois plutôt qu’une, dont un certain bonhomme avec une longue barbe poivre et sel. Même si on connaît le dénouement de l’opération, la technique déployée par Bigelow – notamment une caméra subjective utilisant des lentilles night vision, accentuant non seulement l’identification mais aussi la participation du spectateur – nous garde sur le bord de notre siège. L’action est mise en scène de manière très sérieuse et réfléchie, évitant heureusement toute démonstration de sensationnalisme ou de triomphalisme.

On est tellement impressionnés par le geste cinématographique, qu’on en vient à faire abstraction de l’illégalité de l’opération, et même d’oublier momentanément le conflit moral qu’on a vécu plus tôt. L’art donne un visage très séduisant au mal. Est-ce dangereux?

Le dernier plan du film nous montre Maya en larmes. Que doit-on y voir? Qu’elle regrette d’avoir compromis ses valeurs? Que sa vie n’a plus de sens maintenant qu’elle a complété une mission qui l’a obsédée pendant une décennie? Difficile à dire, puisque le film a refusé tout le long de traiter de sa psychologie, nous la montrant aussi opaque qu’un drone Predator. Mais c’était peut-être ça le but : derrière le côté obscur se cache une humanité, mais elle ne doit jamais se révéler au grand jour, et ce, pour notre plus grand bien.

À lire aussi :

> Zero Dark Thirty : divertissement ou propagande?

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