Jozef Siroka

Archive du 8 janvier 2013

Mardi 8 janvier 2013 | Mise en ligne à 17h15 | Commenter Commentaires (39)

Django Unchained : quelques notes discordantes…

django-unchained

Django Unchained. Voici un très beau titre, mais qui induit en erreur. Il y a d’abord le terme «Django», référence à une série de westerns spaghetti, et prénom du personnage interprété par Jamie Foxx, un ancien esclave en mission. Le problème est que ce dernier n’est pas la vedette du film; il joue les seconds violons au Dr. King Schultz, un chasseur de primes allemand très habile et raffiné interprété par la nouvelle flamme de Quentin Tarantino, Christoph Waltz. Un état de fait assez curieux, et qui peut même provoquer un certain malaise, compte tenu que l’oeuvre en question se prétend une fantaisie libératrice sur le passé horrifique des Noirs américains.

(SPOILERS à venir dans tout ce qui suit). Django ne devient le véritable protagoniste que lors des dernières minutes du film, alors que pratiquement tout enjeux dramatique a été évacué du récit. En effet, le principal méchant, le propriétaire d’une plantation nommé Calvin Candie (Leonardo DiCaprio), a déjà été éliminé, et ce aux mains du Dr. King, qui lui-même est tombé au combat. Django entame ensuite une sanglante fusillade contre les acolytes de Candie, avant de se rendre, dans ce qu’on peut appeler la «première conclusion» (la fin a été inexplicablement scindée en deux de manière improvisée pendant le tournage).

La «deuxième conclusion» suit une scène assez tendue dans laquelle Django, suspendu par les pieds dans une étable, se fait décrire par un terrifiant esclave domestique et ancien homme de confiance de Candie (Samuel L. Jackson) la misère qui l’attend dans la mine de charbon dans laquelle il a été vendu. Mais toute cette tension est évacuée dans la scène suivante, lorsqu’on voit les nouveaux maîtres de Django lors d’une escale sur la route : trois crétins crédules, dont Quentin Tarantino avec un accent australien (!). Django se libère par voie d’une ruse, tue ses ravisseurs, revient à la plantation, tue encore, et beaucoup, dans des moments dénués de suspense, et finit par compléter sa mission : la libération de sa femme, Broomhilda (Kerry Washington).

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Ce qui nous amène au second terme du titre : «Unchained», déchaîné. Au sens propre, dans ce cas-ci, le mot implique notre héros qui se fait libérer de ses chaînes, chose qui se produit dans l’introduction. Ça va jusque là. Mais il y a aussi le sens figuré, qui implique une bonne dose de catharsis, élément qu’on s’attend naturellement à retrouver dans tout film de Tarantino. Sauf que ce n’est pas tout à fait le cas avec son dernier. Oui, il y a nombreuses scènes d’action et de violence, certaines complètement déjantées et jouissives, mais elles jaillissent d’une fondation dramatique chancelante, atténuant l’implication émotive du spectateur (par «spectateur», je parle en mon nom, puisque j’émets ici une opinion largement minoritaire).

Prenons la raison d’être de l’odyssée de Django : la volonté de retrouver et de libérer sa femme. Cette dernière agit à titre de figurante dans le récit, on n’apprend jamais à la connaître et, plus important encore, on ne ressent jamais la véritable passion de Django pour celle-ci. La relation entre les deux, et la motivation de Django pour la sauver, sont implicites, ne sont jamais adéquatement dramatisées. Il s’agit là d’une approche très peu caractéristique de la méthode du cinéaste. Les moments les plus excitants de sa filmographie sont justement les illustrations détaillées et colorées de diverses offenses, qui justifient les proportions (parfois démesurées) des revanches : la serveuse qui ne remplit pas assez souvent la tasse de café de M. Pink dans Reservoir Dogs; le massage de pied à la femme de Marcellus Wallace dans Pulp Fiction; Melanie qui se fait assassiner par Louis pour avoir trop parlé dans Jackie Brown; la moitié des scènes dans Kill Bill, dont la plus mémorable, le flash-back animé issu des souvenirs d’O-Ren Ishii; l’exécution de la famille de Shosanna dans Inglourious Basterds

Ironiquement, c’est avec le Dr. King que Broomhilda vit sa liaison la plus substantielle d’un point de vue dramatique. Cette esclave élevée par des maîtres allemands échange dans la langue de Goethe avec le bon samaritain (qui a accepté d’unir ses forces avec Django pour la raison nébuleuse qu’il «se sent responsable pour lui») dans une chambre du manoir de Candie. Et lorsque le mari entre finalement en scène, pour une première rencontre avec sa femme depuis qu’il est un homme libre, elle s’évanouit avant de pouvoir dire un seul mot. On dirait que Tarantino fait exprès de ne pas renforcer les liens entre Django et Broomhilda à l’écran, afin de ne pas porter ombrage à la véritable histoire d’amour du film : celle entre le cinéaste et Christoph Waltz.

Calvin-Candie_skull_mobileC’est ce dernier qui a hérité du personnage le plus intéressant dans Django Unchained. Il est la boussole morale dans un film aux ramifications émotionnelles très chargées. Au-delà de son rôle diégétique, le Dr. King Schultz est lié métaphysiquement à la mythologie globale de l’oeuvre tarantinesque. Ce chevauchement se constate dans la scène du dîner où Candie explique sa théorie phrénologique raciste quant à la capacité de soumission supérieure des Noirs, en exhibant et en sciant une partie du crâne d’un esclave. La même théorie que cautionnait le régime nazi et, plus spécifiquement, dans la discussion qui nous concerne, le colonel Hans Landa, qu’a magistralement interprété Waltz dans Inglourious Basterds. Lors de l’exposé de Candie, on sent l’inconfort manifeste du Dr. King. Sa révulsion est encore plus explicite lorsqu’il se trouve dans le salon, où la soeur de Candie joue agressivement Für Elise de Beethoven à la harpe, tandis qu’il revit en flash-backs convulsifs les images d’un esclave dévoré vivant par des chiens (une juxtaposition entre la haute culture Blanche et sa culture de sauvagerie que n’aurait pas reniée le Stanley Kubrick de A Clockwork Orange). À mon avis, ces flash-backs tiennent aussi lieu de prémonitions de la part de cet Allemand qui pourrait être l’arrière grand-père d’un nazi (ou, à travers l’univers tarantinesque, de Landa lui-même), et d’une vision des horreurs à venir commises par une civilisation dite «avancée», la sienne, dont le modernisme intellectuel, industriel, scientifique ou culturel n’a su prévenir la barbarie morale qui a servi de moteur à la Seconde Guerre mondiale.

Mis à part cette séquence fascinante, le reste de Django Unchained m’a laissé sur ma faim. Dans son ensemble, le film souffre d’une structure désordonnée; redondances visuelles et narratives, éparpillement confus de personnages secondaires, et d’un rythme décousu; plusieurs scènes manquent de fini et ne communiquent pas ce sentiment d’urgence qu’on retrouve presque toujours chez Tarantino. Des lacunes qui, je crois, ont beaucoup à voir avec l’absence de la monteuse Sally Menke, qui a travaillé sur tous les films du cinéaste, jusqu’à sa mort prématurée en 2010. Son remplaçant, Fred Raskin, qui a été l’assistant de Menke sur les Kill Bill, n’avait clairement pas l’autorité nécessaire pour discipliner l’exubérant Tarantino ou, pour user d’un savant jeu de mots, savoir quand l’enchaîner pour son propre bien…

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