Jozef Siroka

Archive du 11 décembre 2012

Mardi 11 décembre 2012 | Mise en ligne à 16h00 | Commenter Commentaires (57)

Zero Dark Thirty : divertissement ou propagande?

ZERO-DARK-THIRTY_510x317

Après les fleurs, le pot. Avant même de sortir en salle, le drame de guerre de Kathryn Bigelow, Zero Dark Thirty, a reçu une quantité astronomique d’accolades du milieu de la critique professionnelle, pour se voir immédiatement plongé dans une polémique très médiatisée accusant ses créateurs d’approuver le système de torture établi par le gouvernement américain.

C’est le chroniqueur du New York Times Frank Bruni qui a déclenché la discussion, qui risque d’enflammer public et experts pour les mois à venir. Dans l’introduction de sa chronique du dimanche, intitulée Bin Laden, Torture and Hollywood, il affirme que Dick Cheney adorerait le film. Le vice-président sous George W. Bush était le principal porte-voix des infâmes «enhanced interrogation techniques», que son administration jugeait nécessaires afin de protéger le pays contre la menace terroriste.

Ces mêmes techniques que ZD30 dépeint comme cruciales à la capture d’Oussama Ben Laden. En parlant des trente premières minutes du film, qui montrent un suspect se faire malmener par des agents de la CIA, Bruni analyse : «La séquence de la torture suit immédiatement un prologue audio à glacer le sang dans lequel on entend des voix d’Américains piégés dans la tour infernale du World Trade Center. C’est présenté comme une revanche. [...] Pas de waterboarding, pas de Ben Laden: c’est ce que Zero Dark Thirty semble suggérer».

Bigelow s’est défendue d’être pro-torture en disant en entrevue au New Yorker, cette semaine, que «le film n’a pas d’agenda, et qu’il ne juge pas». Son scénariste, Mark Boal, d’ajouter : «Nous essayons de souligner que le waterboarding et d’autres tactiques sévères faisaient partie du programme de la CIA». Le problème n’est pas d’avoir mis en scène la torture sanctionnée par le gouvernement, mais d’avoir établi une corrélation entre la torture et la capture de Ben Laden.

L’information que le suspect qu’on voit dans les trente premières minutes fournit à ses tortionnaires mène au messager de Ben Laden, dernier et crucial élément du puzzle qui a permis de localiser et d’exécuter l’homme le plus recherché sur la planète. Or, ce n’est pas comment les choses se sont produites. Et ce ne sont pas des gauchistes anti-guerre qui le disent, mais bien le gouvernement des États-Unis. En effet, un rapport très attendu de 6000 pages de la commission du Renseignement du Sénat dévoilera que la torture n’a fourni aucune information valable dans la «guerre contre le terrorisme».

Le point de vue le plus fiable sur ce débat provient de Peter Bergen, un journaliste hautement respecté, spécialiste d’Al-Qaïda, qui a d’ailleurs rencontré Oussama Ben Laden en personne lors d’un reportage en 1997. Bergen a également été un consultant sur Zero Dark Thirty. Il dit dans sa chronique publiée lundi par CNN :

L’histoire fascinante racontée dans le film capte beaucoup de vérités par rapport à la recherche du leader d’Al-Qaïda, mais déforme aussi l’histoire de manière à ce que des millions de spectateurs américains potentiels pourraient recevoir l’image trompeuse que les techniques d’interrogation coercitives usées par la CIA sur des détenus d’Al-Qaïda – telles le waterboarding, l’abus physique et la privation de sommeil – ont été essentielles à la capture de Ben Laden.

Voici un entretien que Bergen a eu avec Anderson Cooper, hier soir à CNN. On peut également y entendre l’invité complémentaire, l’ancien agent de la CIA Bob Baer, déplorer que : «C’est la version avec laquelle on va vivre pour nombre d’années à venir. La prochaine fois qu’on ira en guerre, les gens auront ce film en tête; aussi bon que le film puisse être, ce n’est simplement pas comment ça s’est passé.»

Échos de Leni Riefenstahl

Pour revenir à l’entrevue du New Yorker, le scénariste Mark Boal tente de désamorcer les critiques en se prévalant de sa licence artistique : «C’est un film, pas un documentaire». Sur ce point, je suis entièrement en accord. Si vous me lisez depuis un certain temps, vous savez que j’ai horreur de tous ces arguments superflus visant à évaluer la valeur de films inspirés par des faits réels selon leur conformité à quelconques notions d’objectivité historique. Comme je le dis souvent, le cinéma et l’art en général n’ont pas de comptes à rendre à l’Histoire. L’intérêt de l’oeuvre des cinéastes, et artistes de toute sorte, qui usent de l’Histoire comme plateforme de travail, est leur interprétation de celle-ci, qu’il peuvent décliner à leur guise; de manière impressionniste, sensationnaliste, naturaliste, poétique, hagiographique, romantique, bédéistique, moderniste, brechtienne, etc.

tumblr_m8dqm3Wvrg1qcga5ro1_500Ce qui me met mal à l’aise avec Zero Dark Thirty, cependant, est la volonté de ses créateurs de justement viser une vérité «objective». Dans le même article du New Yorker, Kathryn Bigelow (à gauche sur la photo) semble contredire son scénariste en affirmant : «Nous avons entrepris une approche journalistique du cinéma». Dans une longue entrevue publié par le Los Angeles Times jeudi dernier, Boal dilue d’ailleurs sa prétention artistique : «Je voulais approcher l’histoire comme un scénariste mais faire mon devoir en tant que reporter».

En agissant à la fois comme journalistes et cinéastes, Bigelow et Boal croyaient pouvoir prévenir les attaques sur plusieurs fronts à la fois mais, à vouloir le beurre et l’argent du beurre, ils ont fini par créer beaucoup de confusion et causer de l’irritation. Quand le suspect torturé livre de l’information cruciale menant à la capture de Ben Laden, est-ce le journaliste ou le cinéaste qui parle? Comme le résume si bien Bergen : «Cette scène viscérale est, bien sûr, beaucoup plus dramatique que la scène dans laquelle un analyste de la CIA dit qu’elle a déterré de l’information dans un vieux dossier qui s’avère une clé pour trouver Ben Laden».

Leur approche mélangeant réalité et fiction n’aurait pas causé cette commotion si le sujet n’était pas aussi important et émotionnel. Pour certains, cette double intention de divertir et d’informer le public peut, dans ce cas-ci, s’apparenter à de la propagande. Dans sa chronique publiée dans le Guardian, Glenn Greenwald, ancien avocat des droits civiques et véritable héros intellectuel de la gauche, va jusqu’à comparer Kathryn Bigelow à la réalisatrice du Triomphe de la volonté :

Selon Bigelow, elle ne fait que représenter, et non prôner. Sans comparer les crimes impliqués, cela a toujours été la controverse entourant la cinéaste allemande Leni Riefenstahl, largement saluée comme une des cinéastes les plus brillantes et innovatrices du 20e siècle, mais aussi largement vilipendée pour avoir produit des films qui glorifiaient le nazisme et excluaient tous ses crimes. Une de ses principales défenses – je ne faisais que montrer ce qui se passait, sans juger – a été rejetée avec véhémence par la plupart des commentateurs, parce que (au mieux) cela ignorait naïvement les effets évidents qu’elle a produits, et parce qu’elle avait une responsabilité de juger ces crimes.

Si Bigelow n’avait que représenté les épisodes qui se sont réellement passés, alors sa défense qu’elle ne juge pas et qu’elle n’a pas la responsabilité de le faire se prêterait davantage au débat. Mais le fait qu’elle représente des mensonges comme des faits, sur un sujet aussi vital que ces crimes de guerre, tout en se félicitant de son «approche journalistique», rend son comportement indéfendable, même répréhensible. Est-ce vraiment possible de dire: c’est un grand film malgré qu’il glorifie la torture en usant des mensonges flagrants?

Cette dernière question est fondamentale. David Edelstein, le critique en chef de New York Magazine, se l’est posée pour finir par répondre par l’affirmative. Comme plusieurs de ses collègues, il a placé Zero Dark Thirty au sommet de son Top 10 de 2012, tout en affirmant que le film «confine à la frontière de la répréhension politique et morale». Dans sa critique complète, il va même jusqu’à dire que le film est «à la limite fasciste». Un qualificatif, on s’en souvient, employé pour décrire un autre film acclamé : The Dark Knight Rises. À la différence, cependant, qu’on parlait d’un bonhomme déguisé en chauve-souris, et non d’un des évènements les plus marquants du 21e siècle…

On aura l’occasion de reparler de Zero Dark Thirty plus en détail – et pas seulement en lien avec ses implications politiques – après les fêtes. Sortie : 11 janvier. Voici la bande-annonce :

À lire aussi :

> Zero Dark Thirty : «La plus grande chasse à l’homme de l’histoire»
> The Hurt Locker : Un film de guerre apolitique?

Lire les commentaires (57)  |  Commenter cet article






publicité

  • Catégories

  • Blogues sur lapresse

    publicité

  • Calendrier

    juillet 2014
    L Ma Me J V S D
    « juin    
     123456
    78910111213
    14151617181920
    21222324252627
    28293031  
  • Archives

  • publicité