Jozef Siroka

Archive du 15 novembre 2012

Jeudi 15 novembre 2012 | Mise en ligne à 14h30 | Commenter Commentaires (107)

Retour sur la scène de la douche dans Schindler’s List

28jfzhg

«Vous pensez que ça parle de l’Holocauste? Ça parlait de succès, n’est-ce pas? L’Holocauste c’est environ six millions de personnes qui sont tuées. Schindler’s List c’est 600 personnes qui ne le sont pas.»

- Stanley Kubrick

Pour faire suite à la discussion de lundi, s’il y a un film qui symbolise le fossé entre le discours académique et le goût populaire, c’est bien Schindler’s List (1993). La version de l’Holocauste signée Steven Spielberg est classée septième sur le Top 250 d’IMDb, a valu au cinéaste son premier Oscar du meilleur réalisateur, et lui a ouvert tout grand les portes de la «respectabilité».

Schindler’s List est un film si culturellement intouchable que ceux qui ne parviennent pas à l’apprécier avec la vénération requise se font admonester par la police de la bonne conscience; une fatalité qu’un épisode de Seinfeld a su brillamment tourner en parodie.

Derrière les portes des universités, ou sous la plume d’intellectuels du cinéma, c’est une autre histoire. Il est presque chic de dénigrer l’oeuvre de Spielberg, et en particulier Schindler’s List. Je me rappelle du fiel que provoquait la mention de ce film chez certains de mes professeurs à Concordia; les termes «manipulation», «révisionnisme» ou «immoralité» revenant régulièrement dans leurs arguments.

Plusieurs cinéastes témoignent également de leur dédain envers Schindler’s List, comme Terry Gilliam, Jean-Luc Godard (le «plus jamais ça» radical de l’après-guerre s’est transformé en un «c’est toujours ça» très convenu), Claude Lanzmann, réalisateur du fameux documentaire de 9 heures Shoah (1985), ou Kubrick, qui a été forcé d’abandonner son projet de film sur l’Holocauste après avoir pris connaissance de celui de Spielberg, qui lui aurait fait une concurrence disproportionnée.

Dernier cinéaste à joindre la chorale anti-Scindler’s List : Michael Haneke. Le double palmé autrichien a critiqué l’approche de Spielberg lors d’une table ronde de scénaristes organisée par le Hollywood Reporter. Dans l’extrait ci-dessous, il parle du défi de transposer sur pellicule les horreurs de l’Histoire, et de l’impossibilité d’humaniser leurs figures les plus cruelles. Je traduis une portion de l’entrevue plus bas.

La responsabilité implique de permettre à son public de demeurer indépendant et libre de manipulation. [...] C’est pour ça que j’ai un problème avec le film de Steven Spielberg sur les camps de concentration, par exemple. L’idée, la simple idée d’essayer de tirer et de créer du suspense à partir de la question à savoir si, de la pomme de douche, en ressortira du gaz ou de l’eau, cela est pour moi innommable. Le seul film sur l’Holocauste qui, pour moi, est responsable est Nuit et Brouillard d’Alain Resnais.

Cette condamnation de l’infâme «scène de la douche» renvoie à un argument d’André Habib – un de mes anciens professeurs – dans sa critique gargantuesque de Polytechnique de Denis Villeneuve, que j’avais discutée ici il y a trois ans.

Faire du suspense à partir d’une tuerie sans précédent, en faire la source d’un ressort scénaristique, est l’équivalent obscène de ce que Spielberg a filmé dans Schindler’s List quand, au lieu du Zyclon B attendu avec frémissement par les spectateurs et les victimes concentrationnaires, c’est plutôt de l’eau qui sortait des becs au-dessus de leurs têtes. Et tout le monde (le public, les victimes) était soulagé. Employer exactement les mêmes mécanismes scénaristiques que ceux qu’aurait employé un suspense hitchcockien pour filmer une banale histoire d’espionnage et pour traiter le génocide de 6 millions d’individus, c’est ce qu’on peut appeler de l’obscénité.

Personnellement, je ne crois pas que Spielberg soit un cinéaste malicieux. Dans ce cas-ci, il a abordé de front un sujet extrêmement délicat, qu’il a filtré à travers son regard personnel, c’est à dire à l’aide d’un langage hollywoodien – manichéisme, sentimentalisme, sensationnalisme, nécessité de résolution – qui lui a si bien servi dans le passé (et dans le futur) mais qui peut mal s’accorder à un événement qui dépasse toujours l’entendement humain et qui, selon certains, requiert un traitement dénué d’artifices. Approche vis-à-vis de laquelle un esthète de la trempe de Spielberg ne peut faire autrement que de résister, pour le meilleur et pour le pire.

Pour revenir au seul film «responsable» sur l’Holocauste, du point de vue Haneke, je devance le «court du week-end» avec Nuit et Brouillard (1955), et ce, dans une édition Criterion optimale.

Lire les commentaires (107)  |  Commenter cet article






publicité

  • Catégories

  • Blogues sur lapresse

    publicité

  • Calendrier

    décembre 2014
    L Ma Me J V S D
    « nov    
    1234567
    891011121314
    15161718192021
    22232425262728
    293031  
  • Archives

  • publicité