Jozef Siroka

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    Jozef Siroka est journaliste au pupitre à LaPresse.ca et blogueur cinéma à temps partiel.
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    Mardi 6 novembre 2012 | Mise en ligne à 17h30 | Commenter Un commentaire

    Le rêve américain selon Werner Herzog

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    En cette journée d’élections aux États-Unis, il m’est venu à l’esprit mon film de fiction préféré de Werner Herzog : Stroszek (1977), une interprétation étrange, accablante et parfois hallucinante du «rêve américain». Un trio d’éclopés de la vie formé d’un musicien de rue récemment libéré de prison, Bruno Stroszek, de sa copine prostituée au coeur d’or et de leur vieux voisin excentrique, décide promptement de quitter l’enfer berlinois à la conquête de la terre promise. Comme on s’y attend, la lune de miel sera de courte durée, et leur aventure se transformera rapidement en cauchemar.

    Stroszek est généralement perçu comme une critique acerbe du système américain, mais Herzog assure que ce n’est pas tout à fait le cas. Le cinéaste allemand, qui habite Los Angeles depuis 1995, témoigne de son affection envers les États-Unis, qu’il considère comme «le pays le plus exotique du monde», dans le livre-entrevue Herzog on Herzog de Paul Cronin :

    J’aime vraiment les lieux comme le midwest américain, par exemple le Wisconsin, où on a tourné Stroszek. C’est le genre de région d’où proviennent les plus grands talents. Orson Welles vient du Wisconsin, Marlon Brando du Nebraska, Bob Dylan du Minnesota, Hemingway de l’Illinois; ces endroits dans le «milieu de nulle part», sans mentionner le Sud qui a engendré le génie de Faulkner et de Flannery O’Connor. Pour moi c’est le coeur même de l’Amérique. On y voit toujours l’autonomie et la camaraderie, les coeurs chaleureux, les gens terre à terre, alors que trop en Amérique ont abandonné ces magnifiques vertus de base.

    Le film parle plutôt de l’état d’esprit du personnage-titre, ostracisé par une société – qu’elle soit de Berlin ou du Wisconsin – qu’il ne comprend pas et qui ne cherche pas à le comprendre non plus. Les grands espaces vides et arides du midwest accentuent ses sentiments de désespoir et de solitude. Stroszek est un grand rêveur, au même titre que la plupart des personnages herzogiens, de Aguirre à Timothy Treadwell, et réussit à braver les immenses obstacles sur son chemin et à supporter les souffrances de la vie grâce à une détermination romantique qui frise (ou dépasse) la folie. Il demeure son propre héros, et c’est tout ce qui compte; au diable les conséquences.

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    Stroszek c’est aussi l’histoire incroyable de Bruno S., que Herzog a découvert en regardant un documentaire sur des musiciens de rue. L’homme a passé plus de vingt ans en institut psychiatrique, et y a vécu d’horribles sévices. Herzog a vu quelque chose en lui, et l’a engagé pour tenir la vedette de L’Énigme de Kaspar Hauser (1974), film basé sur un personnage historique du 19e siècle qui a été découvert sur une place publique à Nuremberg, pratiquement incapable de parler et de marcher, et qui dit avoir été emprisonné dans un donjon la majeure partie de sa vie.

    Stroszek est encore plus autobiographique, et le récit reprend des anecdotes de la vie de Bruno S.. Par exemple, quand il raconte à sa copine prostituée que, lorsqu’il était enfant et qu’il mouillait son lit, on le forçait à tenir son drap pendant des heures pour qu’il sèche sinon il serait battu, ça lui est vraiment arrivé lors de son séjour à l’institut. Herzog rappelle d’ailleurs qu’il se sentait mal de lui demander de tourner une scène dans laquelle il se fait malmener par des proxénètes, parce que cela lui rappellerait la violence qu’il a connue durant sa jeunesse. Et Bruno de rétorquer : «Je vais être un bon soldat, j’ai été blessé bien pire par le passé».

    Herzog, qui affirme que Bruno S. est le meilleur acteur avec qui il a travaillé, vantant son «humanité et la profondeur de son interprétation», raconte comment s’est déroulée leur seconde et dernière collaboration :

    Je voulais faire Woyzeck (1979) à l’époque et j’ai promis à Bruno qu’il jouerait le rôle-titre. Il ne connaissait pas la pièce, mais je lui ai expliqué et il aimait l’idée. Mais tout à coup j’ai réalisé que ce serait une erreur majeure. C’était clair pour moi que c’est Kinski qui devait jouer ce rôle, j’ai donc immédiatement appelé Bruno pour lui laisser savoir. On doit avoir le courage de dire ce genre de choses sans hésitation. Il y avait un silence stupéfié à l’autre bout du fil. «J’ai déjà réservé mes vacances. Que dois-je faire?» a-t-il dit. C’était clair que ça signifiait beaucoup pour Bruno d’être dans ce film, et je me sentais si honteux et embarrassé que je lui ai dit, «Tu sais, Bruno, on fera un autre film à la place». Et il a dit, «Quel film?». J’ai dit, «Je ne sais pas encore. Quel jour est-on? Lundi? Samedi tu recevras le scénario. Et je vais même y donner un titre qui sonne comme Woyzeck. Il s’appellera Stroszek». J’ai senti une sorte de soulagement à l’autre bout du fil, mais après avoir raccroché je me trouvais lundi après-midi avec un titre et la tâche d’écrire une histoire pour Bruno. J’ai livré le scénario samedi. Je considère toujours ce film comme un de mes meilleurs.

    Voici une scène mémorable de Stroszek : la vente aux enchères de la maison mobile du trio. L’encan est mené par un véritable commissaire-priseur, champion du monde de la vente aux enchères de bétail. Dans le commentaire DVD, Herzog décrit cet exercice d’élocution acrobatique comme une «poésie du capitalisme» :

    À noter que Werner Herzog n’en a pas fini avec son exploration de la société américaine, avec l’annonce récente d’une adaptation d’un roman de D.B.C. Pierre, Vernon God Little, lauréat du Booker Prize en 2003. Le récit se déroule au Texas, lieu de son dernier documentaire, Into the Abyss. On y suit les tribulations d’un ado de 15 ans soupçonné d’être l’auteur d’une fusillade mortelle dans son école dont est en fait coupable son ami qui s’est suicidé après l’acte.

    À lire aussi :

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    > Into the Abyss : méditation poignante


    • Le plus hallucinant dans ce tournage est ce supposé plan qu’avait Herzog et le Errol Morris d’aller vérifier à un cimetière qui se trouvait dans ce coin-là si Ed Gein avait aussi déterré le corps de sa mère comme il l’avait déjà fait avec d’autres corps dans d’autres cimetières. Pas surprenant qu’Herzog s’acoquine si bien avec des types comme Bruno S. et Kinski ; il est aussi fou qu’eux.

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