Jozef Siroka

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    Jozef Siroka est journaliste au pupitre à LaPresse.ca et blogueur cinéma à temps partiel.
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    Jeudi 25 octobre 2012 | Mise en ligne à 19h00 | Commenter Commentaires (14)

    The Master ou le cinéaste comme objet de culte

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    Vers la fin de The Master, un des films américains les plus auto-réflexifs depuis Mulholland Drive, Lancaster Dodd (Philip Seymour Hoffman), fondateur d’un mouvement semi-religieux nommé The Cause, se fait aborder par un des ses disciples/mécènes (Laura Dern). Elle lui demande, le plus poliment du monde, qu’est-ce qui a motivé son changement de philosophie par rapport à son traitement. «You’ve changed the processing platform question from Can you recall? to Can you imagine?». Suite à quoi Dodd explose de rage, sans offrir de réponse.

    Ce changement drastique de vision, Paul Thomas Anderson l’a lui-même mené dans sa propre filmographie, ce qui a eu pour effet de troubler certains de ses plus grands admirateurs. Il est passé de (mélo) drames foisonnants et humains, racontés d’un point de vue très rapproché des protagonistes (Boogie Nights, Magnolia), à des épiques austères peuplés de personnages distants aux motivations impénétrables (There Will Be Blood, The Master).

    Dans son nouveau, et plus énigmatique film en carrière, PTA semble vouloir répliquer avec ses spectateurs la relation qu’entretient Dodd avec ses membres : acceptez ma voie, mais prière de ne pas me remettre en question (je reviens là-dessus plus en détail). Il se pose en tant que cinéaste-gourou. Et son pari a marché. Les «critiques importants» ont presque tous crié au génie, tout en admettant leur incompréhension flagrante. Parmi les plus intelligents d’entre eux, A.O. Scott du New York Times admet carrément : «There will be skeptics, but the cult is already forming. Count me in.».

    Une réaction très compréhensible : même s’il est pratiquement impossible de saisir le propos du film, son attrait sensuel est tel qu’on est tenté de renoncer à notre esprit critique, justement, de se jeter à plat ventre et se laisser traîner sur le sol par la mystérieuse force artistique du cinéaste. Je reprends ici une image mémorable du film, quand Dodd se réunit avec son plus fervent disciple, Freddie Quell (Joaquin Phoenix), qui sort d’un séjour en prison. Les deux hommes engagent une lutte amicale (voire amoureuse) sur la pelouse et Quell, hilare, finit par se faire tirer par le bout de son pantalon vers la maison/salle de cinéma.

    Ceci dit, The Master est bel et bien à propos de quelque chose. Seulement, pas ce à quoi on s’attendait. Les attentes, immenses, étaient exacerbées par tout ce brouhaha autour d’un exposé sur les origines de l’Église de Scientologie. Et s’il est vrai que le film illustre des caractéristiques similaires entre Dodd et le fondateur de la secte controversée (cette analyse en relève 22), il ne s’agit là que d’une piètre distraction. Tout comme l’a été le roman Oil! d’Upton Sinclair, qui a servi de «base» à There Willl Be Blood, alors que PTA n’en a repris que de vagues bribes dans son scénario.

    Pour revenir à la substance de la question du personnage de Laura Dern, Dodd ne demande plus à ses patients – qu’il prétend pouvoir guérir d’émotions négatives en exorcisant leur passé à l’aide de sessions d’hypnose – de se rappeler de leurs souvenirs mais bien d’user de leur imagination. C’est là une clé pour tenter de déchiffrer le film, qui joue constamment avec les notions de rêve et de réalité. Quelle est la véritable valeur d’un souvenir lorsque vient le temps de se rappeler de ses expériences marquantes? La subjectivité et la sélectivité de la mémoire font en sorte qu’on passe plus de temps à imaginer notre vie, à l’enduire de lyrisme et de poésie, plutôt que de la revivre concrètement. À travers The Master, PTA nous dit que le cinéma (de fiction), plus que tout autre forme de thérapie, nous tend le miroir le plus clair qui soit. Le défi, pour le spectateur, c’est de savoir comment s’en servir.

    Les yeux grand ouverts

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    Quell est un ancien officier de la marine qui a servi durant la Seconde Guerre mondiale. De retour à sa base navale, il est soumis à des évaluations psychologiques (il pourrait souffrir de stress post-traumatique). Une brève scène montre Quell passer le test de Rorschach dans une petite pièce nue et froide, et réagir aux images en y voyant invariablement des actes sexuels. Tout ça n’est pas bien sérieux. Vingts minutes plus tôt, le premier plan du film nous montrait un test de Rorschach infiniment plus majestueux et cinématographique : une masse d’eau écumeuse et paisible – l’océan troublé par le passage d’un navire de guerre – filmée du point de vue de Dieu en un 70 mm resplendissant (à noter que ce plan réapparaît à deux autres reprises). Ce qu’on s’apprête à voir aura autant d’interprétations qu’il y a de spectateurs.

    Ce qui rend si difficile la compréhension de The Master est la nature ambigüe et peu fiable du narrateur, Quell. (On nous indique que le film passe à travers son regard dès sa première apparition, alors qu’il porte un casque bien vissé sur la tête, et que son menton et une partie de son nez sont bloqués par une certaine structure; le plan convergeant sur ses yeux, qui regardent au loin). À plusieurs reprises, on le voit soit somnoler, s’endormir, ou se réveiller. Il est aussi constamment en état d’ébriété, se saoulant avec un cocktail improvisé composé à l’aide de produits chimiques pour le développement de photos. La première fois qu’on le voit confectionner son mélange, il se trouve dans une chambre noire (il travaille comme photographe dans un centre commercial). Quand Dodd, un enthousiaste de son tord-boyaux, lui demande ce qu’il met dans sa recette, il répond : «Des secrets». Quell boit ses propres souvenirs afin de mieux les oublier ou, du moins, les réarranger de manière plus satisfaisante.

    C’est là que le Master entre en fonction. Lors d’une de ses sessions de «traitement», Dodd pose un paquet de questions personnelles à Quell et le force à ne pas cligner des yeux tout le long – procédé extrême pour s’assurer qu’il demeure bel et bien éveillé, en contrôle de sa propre conscience. Plusieurs ont vu dans cette scène intense une métaphore sur le jeu d’acteurs. Karina Longworth du Village Voice: «The Master’s “processing” is surely modeled to some extent on Scientology’s “auditing,” but the exercises Dodd leads are not unlike what might have gone on in the era’s acting classes. Processing puts Freddie inside scenes and feelings from his past—essentially the state method acting tries to get to through affective memory. If what The Master is “about” can even be boiled down, then it might be about acting…».

    Une théorie bien valable, mais j’y ai plutôt vu une métaphore sur la relation idéale entre un cinéaste manipulateur (les meilleurs le sont plus que les autres) et son public. Robert Altman, un des mentors de PTA (il a travaillé sur le plateau de son chant du cygne, A Prairie Home Companion), disait fréquemment en entrevue qu’il craignait que les spectateurs de ses films clignent des yeux et manquent possiblement une information cruciale. Un réalisateur aussi ambitieux et confiant que PTA s’identifie à Dodd dans cette scène, comprend parfaitement ce besoin de concentration absolue, voire de soumission, chez ses disciples/amateurs. À la fin de sa session, Quell respire le bonheur tout en essuyant une larme. Plus tard dans le film, il se plie à un exercice encore plus brutal : il doit faire un aller-retour interminable entre un mur en bois et une fenêtre, et à chaque fois offrir une interprétation différente des deux surfaces. La direction empreinte de mégalomanie de PTA/Dodd fait peut-être mal, mais au bout du compte, cette dévotion s’avère libératrice.

    Doublons

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    The Master pourrait bien être une mosaïque impressionniste des souvenirs et désirs refoulés de Quell, filtrés à travers son imagination colorée (une scène en particulier insiste sur cet aspect fantasmagorique, alors que Quell observe Dodd chanter et danser entouré de femmes soudainement dévêtues). J’insiste de nouveau sur le concept du miroir cinématographique tendu par PTA, de ce conflit entre les actions et pensées du sujet vis-vis ses propres perceptions de celles-ci. Et de la lecture que le spectateur, qui n’a jamais le pied sur terre ferme, s’en fait. Un des plaisirs du film est d’identifier les diverses paires de motifs qui se reflètent de manière plus ou moins réfractaire à travers le récit. En voici quelques unes :

    > Une qui est évidente : le navire de guerre et le bateau de plaisance où Quell rencontre Dodd pour la première fois. Il passe d’un système social à un autre, complètement différent, mais ne parvient jamais à bien s’ancrer dans aucun d’entre eux.

    > Dans son premier discours, après le mariage de sa fille, Dodd parle de sa capacité à dompter les âmes perdues en imaginant un dragon féroce qu’il combat avec succès et auquel il finit par attacher une laisse. Plus tard dans le film, comme je l’ai mentionné ci-haut, Dodd tire Quell par le bout de son pantalon, après l’avoir combattu sur la pelouse.

    > Lors de son traitement, Quell se souvient de son amour de jeunesse, et on voit la jeune fille lui chanter une chanson : «Don’t sit under the apple tree with anyone else but me / Till I come marching home / Don’t go walking down lovers’ lane with anyone else but me…». À la fin du film, Dodd en chante une pour Quell aussi : «I’d like to get you / On a slow boat to China / All to myself alone…».

    > Lorsque Quell se remémore son histoire d’amour, on le voit approcher la maison familiale de sa copine à partir du côté gauche. Lorsqu’il s’y rend une seconde fois, plusieurs années plus tard, il arrive du côté droit. Il s’agit des deux seuls plans du films tournés avec un (léger) effet de ralenti.

    > Pendant sa phase de photographe, Quell brutalise un client à la corpulence similaire de Dodd, et les deux hommes finissent par se taper dessus. Plus tard, lorsqu’il prend Dodd en photo dans un studio, il l’arrange bien plus doucement, y allant même avec une tendre caresse pour replacer une de ses mèches.

    > Sur la plage, avec ses camarades de la marine, Quelle baise férocement une statue de sable en forme de femme. On le voit ensuite à deux autres reprises couché affectueusement à ses côtés. Juste avant le dernier de ses flash-backs, il fait doucement l’amour et jase avec une femme aux proportions assez fertiles.

    Il y a certainement beaucoup d’autres doublons, je ne recense ici que ceux dont je me souviens. Ceci étant, qu’est-ce qu’ils peuvent bien signifier dans une optique plus globale? Votre interprétation est aussi bonne que la mienne.

    Sous le charme

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    Je crois qu’on a assez parlé d’intertextualité, et il est venu le temps de se pencher sur les plaisirs sensuels du film, qui font de The Master un puissant objet cinématographique, et pas seulement un savant casse-tête intellectuel. Je ne vais mentionner ici que deux scènes, et j’aimerais bien connaître vos choix par la suite.

    Il y a d’abord ce flash-back entre Quell et sa copine Doris (photo). La scène est filmée très simplement. Deux amoureux assis sur un banc de parc, discutant de petites choses relatives à leur relation qui, on le saisit assez vite, n’est pas trop établie. Je ne sais pas comment PTA s’y prend, mais il crée une atmosphère de mélancolie et de regrets presque étouffante, mais aussi d’une sérénité et d’une tendresse tellement lumineuse. C’est peut-être le visage angélique de l’adolescente qui contraste avec celui, troublé, de Quell. Peut-être aussi le traitement du son, qui semble beaucoup plus sourd qu’ailleurs dans le film, comme si un danger guettait (celui de se réveiller abruptement d’un beau rêve?). Dans tous les cas, je ne cesse d’y penser.

    Il y a aussi le plan-séquence enivrant de la mannequin qui expose son manteau de fourrure aux clients d’un centre d’achats. On dirait un ballet que mènent de pair la caméra et l’actrice, le tout dans un décor somptueux composé de colonnes et de murs de marbre blanc. Le mouvement est d’une telle fluidité, d’une telle élégance, que j’imagine des virtuoses tels Orson Welles ou Max Ophüls se bousculer devant PTA pour lui tirer leur chapeau bien bas. Et comme si ce n’était pas assez, cette scène baigne dans une chanson féérique d’Ella Fitzgerald, Get Thee Behind Me Satan, qui dresse un pont en or entre le modernisme et le classicisme de la méthode du cinéaste, et qui nous transporte vers un état de grâce.

    ***

    Voici une la bande-annonce de «remerciements», avec des scènes boni qui ne se
    retrouvent pas dans le montage final :

    À lire aussi :

    > There Will Be Blood : Les rêveries du foreur solitaire


    • Vous y allez fort, Mulholland Drive! Je suis pour ma part très sceptique envers The Master, et je suis pourtant le plus grand fan de PTA, j’ai eu l’impression d’avoir en face de moi l’une des plus belles coquilles vides de l’histoire du cinéma.

      Après un premier visionnement de Mulholland Drive, on n’a peut-être pas saisi la structure du récit, mais on est capable de dire sur quoi le film porte. Ici, c’est tout le contraire, le récit est limpide, mais il est impossible de déterminer un quelconque propos, qui soit le moindrement approfondi.

      Que le narrateur ne soit pas fiable n’est pas une excuse: un narrateur pas fiable brouille le récit et la narration, pas le propos. Et s’il n’est pas fiable, il faut déterminer quel est l’intérêt de jeter un doute sur les événements montrés. Or, ici, je n’en vois pas, et de toute façon, excepté deux ou trois scènes, dans sa mise en scène je ne pense pas que le film exploite tant que ça le point de vue de Quell (il y a même des moments où il n’est pas présent).

      Toutes les interprétations sont possibles, c’est bien vrai, et c’est tout le problème: le film part de tous les côtés mais n’approfondit absolument rien, alors il est bien facile de trouver une ou deux scènes à quelque part pour supporter son interprétation. Vous voulez du Freud, de la métaphysique, une réflexion sur l’homme animal refoulé par le civilisé, sur la foi, sur l’acteur (dans la société comme au cinéma), sur les relations de pouvoir en société, sur cette société rejetant l’homme animal et enfermant l’homme civilisé dans un jeu d’apparence aliénant (l’interprétation la plus porteuse je pense), sur l’insignifiance de la vie, sur la nécessité du contact humain, on peut continuer longtemps, vous allez pouvoir y trouver votre compte. Mais peu importe quelle avenue on choisit, on finit toujours par se heurter quelque part, et assez vite.

      Bref, très frustrant, mais je me garde une petite gêne et attend un deuxième visionnement pour confirmer cette première impression.

      Hmm, pas sûr de comprendre votre réaction. J’ai pas dit que Master est aussi clair ou bon que Mulholland Drive (loin de là!), mais qu’il partageait sa nature réflexive, qu’il est en tout temps conscient de sa propre fabrique, si on veut, que son propos est autant le cinéma que tout le reste. Et certainement plus que la Scientologie. Sinon, pour ce qui est du 2e visionnement, j’ai davantage apprécié et, surtout, j’ai bien plus répondu d’un point de vue émotionnel. -js

    • J’ai été étonné d’une chose particulière qui ne s’est pas, à moins que j’aie cligné des yeux, reproduite : le très grand angle sur la plage alors que Quell casse une noix de coco. Lorsque je lui en ai parlé, mon frère m’a suggéré un nom : Kalatozov. Mais encore, ça ne règle pas tout. Le plan, pourtant « anodin », m’a frappé. Ça comme plusieurs autres choses donnent envie, comme vous, d’y retourner.

      Au premier visionnement, un développement de thème qui m’a beaucoup plu est l’impossibilité de changer. (C’est pas tant un SPOILER, si on peut parler ainsi dans le cas de ce film, mais j’avertis tout de même.) Dodd s’échine à transformer le loup en agneau par des voies qui ne conviennent pas du tout alors qu’il ne suffisait à Quell qu’un peu de tendresse ― qu’il cherche (mal) depuis le début ― pour s’apaiser. Il est saoul pareil, mais il est saoul apaisé. Dodd, homme rationnel (son gros dada, la rationalité), explose dès qu’on le touche au mauvais endroit, comme l’apprend sa « disciple/mécène ».

      Merci pour vos réflexions.

    • Mr. Siroka,

      dans votre billet, vous ne mentionnez pas le jeu des deux acteurs principaux… qu’en pensez-vous? À vous lire, je supposerais que vous avez apprécié(!)… mais à quel point? Personnellement, cela fait très, très longtemps, à mon avis, que je n’avais pas assisté à un si grand duel d’acteurs. La relation entre les deux personnages, i.e. mentor-élève, père-fils, amis-ennemis, coéquipier-adversaire, est drôlement bien développée. Dans There will be blood, le duel était inégal: DD Lewis écrasait carrément Paul Dano tellement il dominait à l’écran. Ici, selon moi, la balance est parfaite.

      Une des scènes que j’ai trouvée remarquable est celle où ils font de la moto dans le désert… le plan de vue est tout simplement phénoménal.

      En effet, à part la mention de l’article du Village Voice, je n’en parle pas. Je ne parle pas non plus de la musique, ni de la direction photo, ni de l’histoire d’ailleurs! Tous des éléments très importants. Mais j’ai dû faire un choix. -js

    • @js

      En fait, je n’étais pas sûr de comprendre c’est quoi un film réflexif, dans ma tête ça faisait un film bourré de réflexions, ou qui nous fait beaucoup penser, mais c’est justement ce que ne fait pas The Master je crois. Mais pour un film qui porte sur lui-même et le cinéma, on parle plus d’auto-réflexif.

      Et auto-réflexif, c’est certainement vrai de Mulholland Drive, mais j’en doute pour The Master: par exemple votre analyse de la session comme relation entre un cinéaste et son public. La métaphore tient, mais rien dans le film nous invite à la faire (d’ailleurs, vous vous appuyez sur une entrevue d’Altman). Il y a plein de métaphores qu’on peut coller sur ce film, mais je ne pense pas qu’il les honore.

      Même chose pour l’idée que toutes les interprétations sont possibles. Cette idée n’est pas mise en scène par le film, contrairement à dans Once Upon a Time In Anatolia, pour prendre un exemple récent (et bien meilleur à mon avis). Le film de Ceylan passe d’une perspective à l’autre, montre des personnages qui partagent leurs points de vue et écoutent celui de l’autre, et il y a surtout cette scène où une jeune fille apporte du thé aux personnages, alors que ceux-ci projettent sur elle leurs obsessions, la percevant chacun de façon différente. Le film met donc en scène l’idée qu’il y a toujours plusieurs perspectives sur un sujet, mais encore une fois ce n’est pas le cas de The Master. C’est vrai qu’il y a autant d’interprétation que de spectateur, mais ce n’est pas une idée qui est mise en scène par le film, en tout cas il faudrait plus qu’un plan de mer ressemblant vaguement à un test de Rorschach.

      Visuellement, le film est brillant, il y a plusieurs moments très forts (en plus de ceux nommés, je retiens surtout la course dans les champs brumeux et la scène en prison), la relation entre les deux personnages est très belle, mais à quoi ça mène tout ça? Je pourrais me contenter de cela, qui est déjà beaucoup, mais le film nous lance aussi plein de pistes, alors on se demande pourquoi PTA nous sort toutes ces idées s’il n’a pas l’intention de les réfléchir. Bref, ça ressemble effectivement à Dodd, de l’esbrouffe, une bouillabaise d’idées sans vision cohérente et unificatrice, servi par un maître de l’image.

      Vous avez sans doute raison, mais je me suis fié au Petit Robert: «Propre à la réflexion, au retour de la pensée, de la conscience sur elle-même – Introspection.» D’ailleurs, plaisir de vous revoir, ça faisait un bail.- js

    • Je rêve où vous commencez vraiment votre critique par “Vers la fin de The Master”?!!? Je n’ai pas osé aller plus loin. C’est votre style “Catherine Perrin”?

      Pour un texte de 2000 mots, il y a très peu de spoilers. D’ailleurs, mon texte est surtout destiné aux gens qui ont vu le film. Perso, je ne lis des analyses qu’après avoir vu le film en question. -js

    • Au-delà de votre article, quelqu’un peut m’explique pourquoi le film n’est disponible qu’en version sous-titrée française? En 2012, me semble…

      Dans le sens que vous regrettez qu’il n’y ait pas de version doublée en français? Si c’est le cas, il y a lieu à célébrer. -js

    • Je ne saurais dire exactement quel est le propos du film, mais il y a décidément une opposition entre Dodd, le maître qui domine le groupe, qui cherche à élargir son emprise sur la société, qui promeut le contrôle de soi, et Quell qui est tout instinct, émotion et sensualité, qui ne contrôle pas sa violence… Mais quel est le plus spirituel des deux: le beau parleur, toujours en action, qui ne songe qu’à attraper des mouches avec du miel et pense stratégie, ou l’éternel jouisseur, solitaire, à l’imagination débordante, qui n’arrivera jamais à accepter les murs (la scène du mur et de la fenêtre), les limites (la scène de la moto). Il y a quelque chose de primitif, d’animal et d’entier chez Quell. À côté, Dodd semble un personnage étriqué, prisonnier de ses ambitions.

      Dodd est séduit par Quell (ou par le pouvoir qu’il prévoit acquérir grâce à Quell): c’est son dragon, il veut en venir à bout et peut-être même en faire le “posterboy” de la Cause. Lors de leur première rencontre, Dodd souligne ses points communs avec l’alcoolique désoeuvré, se montre à la fois empathique et paternel. Quell est tellement à la recherche d’affection qu’il est attiré par cet homme qui le tance, mais gentiment. Pourtant sa nature est telle qu’il ne pourra jamais entrer dans le moule. D’où l’échec du maître et ses parole finales, cruelles envers Quell et qui révèlent sa frustration (dans une prochaine vie, je serai ton ennemi…).

    • Il faut arrêter avec les ost… de spoilers. Si vous ne voulez pas de spoilers, allez voir les films avant, sté. On ne parle pas ici d’une description, ni de quelqu’un qui dirait qui est le meurtrier avant que tout le monde ait vu le film. Il s’agit d’une analyse où les spoilers sont inévitables.

    • La thèse du film auto-réflexif me semble assez faible. Il va de soi qu’il y a de son auteur dans toute œuvre d’art; aussi n’a-t-on pas dit grand-chose d’une œuvre lorsque l’on a pointé en quoi la posture de son auteur s’y retrouve. Il est plus intéressant de développer sur la façon dont le film nous a touché personnellement.

      En ce qui me concerne, je veux d’abord préciser que je suis ressorti du visionnement – car je ne l’ai vu qu’une seule fois pour le moment – plutôt perdu et à cours de réflexion, mais aussi complètement séduit. Je pense que c’est le genre de film qu’il faudra laisser grandir en soi. Il y a là des traits si intensifs et si subtils que nous ne pouvons en saisir toute la portée au premier coup d’œil. En ce qui me concerne, c’est clairement le meilleur film américain depuis… There Will Be Blood !

      Avec un peu de recul, une piste de réflexion m’est toutefois venue alors je vous la partage. Étant donc complètement perdu suite au premier visionnement, je me suis demandé, pour essayer de m’y retrouver, en quoi le personnage principal – celui de Quell – avait changé; autrement dit, je me suis demandé quelle est l’aventure au juste que nous fait vivre le film. Il n’est pas évident de répondre à cette question parce que la conclusion du film n’est pas tranchée : tout y est en retenue, en subtilités, en ambiguïtés. Mais, au total, je remarque que Quell, au début du film, est un être puéril, désoeuvré, qui désire la femme sans jamais l’atteindre, qui fuit le monde (entre autres au moyen de ses mixtures) plutôt que de l’affronter, qui est contemplatif (c’est un photographe) plutôt qu’actif, esclave plutôt que maître de lui-même. Tandis qu’à la toute fin, Quell obtient ce qu’il recherchait : il est avec une femme, de chaire celle-là, et non de sable. Il a finalement décidé d’affronter la dureté du monde, de devenir un homme. D’ailleurs, parlant de devenir un homme, il est assez saillant de remarquer que sur la photo qu’a posté Jozef, Quell a l’air d’un tout petit gamin à côté de Doris, son amour de jeunesse.

      Or, la scène clé de cette transformation, selon mon souvenir, survient lorsque Quell et Dodd vont dans le désert et se livrent au jeu de la moto. Si on se rappelle bien, Dodd enseigne alors à Quell de se choisir un point et de le suivre sans dévier. Et c’est ce que fait Quell, avec un succès inespéré : jusqu’à se rendre en fait à la maison d’enfance de Doris, alors qu’il avait repoussé ce désir depuis le début du film. C’est dans cette scène que Quell apprend réellement à devenir maître de lui-même, à suivre la voie de son cœur. Et c’est parce qu’il intériorise cette leçon qu’il n’a plus besoin par la suite de son maître à penser Dodd.

      Une école du devenir-homme, du devenir-maître : voilà sous quel angle je vais écouter le film pour la deuxième fois, en essayant de dénicher tout ce qu’Anderson a pu fourrer sous ce thème.

      Le film est déroutant car logiquement, nous aurions pu nous attendre à ce que le passage de Quell dans la secte ait pour effet de le corrompre. Mais ce n’est pas le cas. Déroutant aussi parce que finalement, les deux protagonistes se ressemblent davantage que ce que l’on aurait pu attendre. Après tout, Dodd boit lui aussi, il jure, il ment, il triche, etc. Mais il a une longueur d’avance : cette longueur qui fait toute la différence entre le maître et son disciple. À quoi cette différence tient-elle ? Il faut revoir le film pour répondre à ceci. Mais rapidement, pour contenter notre curiosité, voici une chose que Dodd apprend à Quell : soit de vaincre la peur de s’avouer des choses sur lui-même, ou de se questionner sur lui-même, ou de commercer avec ses aspects plus ombragés, grâce au jeu mentionné par Jozef, où Quell doit fermer ses yeux et répondre aux questions de Dodd sans avoir le droit de protester.

    • Je ne vois pas comment on peut spoiler ce film de toute façon, en plus il est en salles depuis 3 semaines, on n’est pas dans le preview publicitaire ici.

      “D’ailleurs, plaisir de vous revoir, ça faisait un bail.”
      Merci!

    • “Tandis qu’à la toute fin, Quell obtient ce qu’il recherchait : il est avec une femme, de chaire celle-là, et non de sable.”

      Mais le dernier plan du film, c’est Quell avec la femme de sable. Quell change, oui (à la fin il se tient moins courbé, il est moins maniéré), mais au fond ça ne change rien, d’où la répétition.

      Dodd apprend à Quell de devenir maître de ses pulsions, il lui apprend à vivre en société. Ce que le film nous montre, dans la scène de prison en particulier, c’est qu’ils sont tous les deux prisonniers de leurs corps, Quell parce qu’il ne maîtrise pas ses pulsions, il est trop animal, Dodd parce que pour vivre en société il faut présenter aux autres une image de soi qui nous éloigne d’eux. Dodd est maître de son image, mais il est incompris, il doit mentir, et il doit nier une partie de qui il est (il est probablement homosexuel, et sa réthorique sur la maîtrise de ses pulsions semble venir en partie de cette impossibilité pour lui de vivre son homosexualité à cette époque, d’où aussi sa sexualité qui semble peu saine avec sa femme).

      Que l’on soit animal ou maître de soi, nous sommes toujours bien seul. L’autre est toujours à portée de mains, nous avons besoin de lui, mais dès que nous tendons la main vers lui il s’effrite comme du sable entre les doigts (nous ne sommes pas loin de Magnolia en fait).

    • @cinematographe

      Je note votre remarque concernant une image de la femme de sable qui se glisserait à la toute fin du film. Je ne m’en souviens honnêtement pas et croyait plutôt que le film se terminait avec un plan de la mer. Il est possible qu’avec un tel rappel, Anderson ait voulu évoquer la double nature du désir, qui consiste en ce que d’une part l’on peut suivre l’élan du désir dans le concret, mais d’autre part, il revêt aussi un aspect inépuisable qui donne l’impression que malgré tout, on est en quelque sorte toujours face à des rêves sablonneux. En ce sens, ma vision serait moins pessimiste que la vôtre.

      Pour le reste, j’aimerais bien savoir de quelle façon vous en arrivez à l’idée de la nature cachée de Dodd, et de son homosexualité refoulée ? Vous êtes fervent de psychanalyse ? Vous semblez lui trouver un inconfort sous-jacent mais pourtant, n’est-il pas un être relativement joyeux ?

      Je confirme, le film se termine avec la femme de sable (et commence avec l’océan). -js

    • @orangemecanique

      Joyeux? Je ne pense pas, pas de la manière qu’il ne peut prendre la critique, ou de la manière qu’il chante à Quell à la fin. Ça me semblait assez clair, dans le jeu aussi, que la bonhommie est une façade. Et la scène de la prison, les mettant côte à côte dans leur solitude, relève bien leurs ressemblances/antagonismes, l’isolement de Quell dû à son comportement trop animal, celui de Dodd par la façade calme qu’il garde (il pisse tranquillement dans l’urinoir qu’au contraire Quell vient de détruire).

      Pour l’homosexualité, c’est une supposition (j’ai vu plusieurs critiques le mentionner aussi), j’y ai pensé la première fois, de façon plus passagère, lorsqu’ils se chamaillent ensemble dans le gazon, puis à la fin surtout, avec la berceuse chantée (et peut-être aussi parce que PS Hoffman à l’habitude de ce genre de personnage!) Je ne peux pas voir dans ce moment d’adieu un simple amour fraternel, Dodd semble trop mouvementé, vraiment ému. Et c’est moins de la psychanalyse que du screenwriting 101: quand quelqu’un parle autant de la maîtrise de soi, c’est que lui-même a quelque chose à maîtriser (qu’il laisse poindre dans ses moments de colère, ou dans l’alcool de Quell qu’il est le seul à pouvoir supporter). Mais qu’il soit homosexuel ou non, je ne pense pas qu’il soit joyeux, non, il est aussi seul que Quell.

      Ma lecture est effectivement plus pessimiste que la vôtre; considérant que le film sert de miroir, comme dit Jozef, il faut croire que je suis d’un naturel pessimiste!

    • Pour moi, la scène la plus puissante du film, c’était la masturbation de Doddn quand sa femme l’aide. Je ne sais pas pourquoi, mais c’est très touchant pour moi.
      Quant à l’homosexualité de Dodd, je suis d’accord qu’il y a des notions, mais très subtiles.

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