Jozef Siroka

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    Jozef Siroka est journaliste au pupitre à LaPresse.ca et blogueur cinéma à temps partiel.
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    Mardi 23 octobre 2012 | Mise en ligne à 14h00 | Commenter Commentaires (16)

    Argo et Fargo, même combat

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    Incroyable mais vrai! Voici en somme la recette, rendue avec une belle vigueur, de la troisième réalisation de Ben Affleck, Argo. Le genre de récit qui, s’il n’était pas «basé sur une histoire vraie», serait perçu comme trop invraisemblable, trop hollywoodien. Et justement, dans ce cas-ci, c’est Hollywood qui vient à la rescousse de (vraies) vies.

    Argo est le nom d’un des très nombreux projets de films tentant de capitaliser sur le méga-succès de Star Wars ayant apparu sur les tablettes des studios au début de l’ère du blockbuster (le scénario était initialement intitulé Lord of Light, histoire basée d’après un roman cyberpunk prisé de 1968, inspiré par des textes hindous et bouddhistes sur des personnages maîtrisant l’ingénierie génétique et la transmigration corporelle, entre autres). Par un improbable coup du destin, Argo allait se trouver entre les mains de la CIA afin de fomenter une des opérations de sauvetage les plus colorées de l’histoire.

    Après l’assaut populaire contre l’ambassade des États-Unis à Téhéran, en novembre 1979, six employés américains ont réussi à s’éclipser par la porte arrière et à trouver refuge dans la résidence de l’ambassadeur canadien, Ken Taylor. Maintenant, fallait trouver la porte de sortie. Un agent de la CIA, Tony Mendez (Affleck), eut l’idée de mettre sur pied la production d’un film de science-fiction à saveur orientale (avec annonces dans les médias de l’industrie, et une soirée de promotion costumée avec lecture du scénario par les «acteurs»), et de faire passer les Américains pour des membres canadiens de l’équipe de tournage en repérage en Iran. Comme on le sait, le plan a fonctionné à merveille.

    Argo est un film très américain, dans le meilleur sens du terme. Une vision très optimiste de l’esprit humain, de son ingéniosité, de ses qualités rédemptrices, de sa capacité à faire le bien. La mise en scène est fluide et musclée. Les acteurs ont l’air confortables dans leurs costumes et semblent franchement s’amuser. Le film aborde un sujet sérieux, mais n’est jamais pesant. L’humour est bien dosé, surtout en ce qui a trait à Hollywood, avec des répliques moqueuses mais jamais malicieuses : «You’re worried about the Ayatollah? Try the WGA», dit un producteur cynique, en référence au syndicat des scénaristes. Le public a embarqué (le film a reçu le 2e prix du People’s Choice Award au Festival de Toronto), pareil pour la critique.

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    Il y a eu des réserves, cependant. Les vingt dernières minutes d’Argo ont été jugées controversées par certains, notamment par l’ambassadeur canadien, choqués des libertés artistiques employées par le film. Selon les documents déclassifiés, l’évasion des six américains a été «lisse comme de la soie»; ils n’ont eu aucun problème à passer le contrôle à l’aéroport et à s’envoler vers la liberté. Sur écran, c’est infiniment plus dramatique. Je vous épargne les détails et spoilers, mais le chemin entre leur résidence clandestine et l’avion de Swiss Air semble plus périlleux qu’une escapade dans le Mordor, avec course poursuite caricaturale sur le tarmac en guise de dessert.

    Pourquoi Affleck en a rajouté autant à une histoire vraie déjà si riche en suspense, et même en invraisemblance? C’est ici que mon analyse vire vers la spéculation. Alors que l’avion prend son élan sur la piste de décollage, le personnage d’Affleck voit à travers le hublot des voitures de sécurité iraniennes s’approcher dangereusement. Son air est impassible, comme si le stress énorme qu’il venait de vivre lui causait des hallucinations auxquelles il ne réagit qu’intérieurement. Par ailleurs, Affleck ne se présente pas dans ce plan uniquement comme Tony Mendez, mais aussi comme le réalisateur d’un film hollywoodien nommé Argo. Il cautionne sa propre fantaisie artistique. Il est à la fois spécialiste d’exfiltration et cinéaste; dans les deux cas, un manipulateur de réalité.

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    Je vois Argo comme l’autre versant de la médaille «film basé sur une histoire vraie» complétée par son proche cousin de titre, Fargo (1996). Le drame policier des frères Coen avertissait dans son prologue, blanc sur noir : «THIS IS A TRUE STORY. The events depicted in this film took place in Minnesota in 1987. At the request of the survivors, the names have been changed. Out of respect for the dead, the rest has been told exactly as it occurred.» Cette accroche était complètement fausse, et servait à se moquer du vernis de prestige que s’accordent certaines productions de ce genre, à rappeler que le cinéma est un univers fabriqué, peu importe la source de l’histoire. (À noter que Tarantino a argumenté dans le même sens avec Inglourious Basterds et son «Once upon a time in Nazi-occupied France», que j’ai examiné ici).

    Comme le dit avec justesse Jim Emerson du blog scanners :

    C’est la prérogative de l’artiste de transformer l’histoire en fiction – et parfois la version du film supplante les manchettes et les diffusions par satellite dans l’imagination populaire et, pour le meilleur et pour le pire, le film devient essentiellement l’histoire. Comme The Player de Robert Altman, un autre film très connu sur la composition des récits au cinéma, Argo finit par devenir le serpent qui mange sa propre queue (qui n’est même pas une queue quand on y pense, vraiment; c’est juste un serpent).

    En mettant en scène une fin typiquement hollywoodienne, Affleck pousse la mise en abîme à sa logique extrême. Si on s’accorde sur le fait qu’un scénario en apparence aussi cheesy que Lord of Light a permis de sauver la vie de six individus, pourquoi ne pas l’honorer en répliquant sa nature démesurée. Argo est basé sur l’histoire vraie de la libération de six employés de l’ambassade des États-Unis, soit, mais il se base aussi sur la liberté de création des artisans du septième art.

    Voici une petite vidéo promotionnelle sur l’origine du film :

    À lire aussi :

    > The Social Network : quand la fiction dépasse la vérité
    > Inglourious Basterds : le cinéma comme combustible
    > Le piège du film biographique


    • J’ai vu ce film samedi dernier et j’ai adoré sa fin enlevante même si je doutais que ça se soit passé ainsi, d’une façon aussi serrée et catastrophique. Le reste du film est à l’avenant et c’était un très bon divertissement. Ben Affleck remonte dans mon estime de plus en plus. On commence à oublier ses débuts comme acteur dans des films très très moyens. Bravo pour un thriller politique intéressant et passionnant.

    • @nathalie67

      Quand même, Good Will Hunting…

    • Je n’ai pas encore vû Argo mais Affleck en tant que réalisateur ne m’a pas encore déçu. Bon, en tant qu’acteur, c’est une toute autre histoire….

      Quant à la réalité dans la fiction, s’il fallait s’arrêter à la justesse du cinéma pour représenter l’histoire, il y a tout un paquet de film qui n’aurait jamais été réalisés. Les Spartacus, Mutiny on the bounty, Serpico, Exorcist, Raging Bull, Goodfellas, Braveheart, Catch me if you can, The new world, Zodiac et autres n’était pas là pour raconter l’histoire telle qu’elle s’est produite mais plutôt pour utiliser l’histoire pour amener une vision artistique de ces événments. Et je ne mentionne même pas The Perfect storm puisqu’il ne méritait même pas d’être attaché à des faits vécus. Si on veut des faits, il y a les documentaires, tant que ce n’est pas du Michael Moore….

    • À vue de nez, Argo est un film de 2012 qui capte un évènement historique par un prisme du présent: Il n’y a plus d’embassade canadienne en Iran… La poursuite est une figure privilégiée du cinéma… …

      Mais documentaires ou pas: ce sont des faits cinématographiques égaux devant l’Histoire; ils peuvent être vécus et analysés.

    • En fait, Affleck a été dans certain bon films, mais à date, le gars est 3 en 3 coté réalisation. 3 films solides. Gone Baby Gone et The Town laissaient voir du talent, mais avec Argo, c’est la consécration d’un réalisateur accompli.

      Oui, le film prends des libertés malheureusement plus dramatique avec la réalité, et Ken Taylor a un role réduit des évenements (le gars a été quand même le “location scout” de la célèbre opération ratée Eagle Claw des Delta), mais bon, c’est un film.

      On est quand même loin des absurditées historiques de Braveheart…

    • Ce que je veux dire au fond, c’est que les faits cinématographiques (tant ceux de la fiction que ceux du docu) nous font comprendre l’Histoire autant que les faits véridiques; tout les documentaires sont un peu du “Michael Moore”, mais leur valeur historique n’en est pas nécessairement entachée.

    • Pour ceux que ça intéresse, l’article de Wired qui a (en partie) inspiré le film est à lire ici.

    • Les films «historiques» sont là pour nous parler du présent.

      On en apprend toujours plus sur le moment où ils ont été produits que de l’époque où se situe l’action.

      Pourquoi pensez-vous que les producteurs de Argo veulent montrer, juste avant les élections aux USA et en pleine crise de crainte d’une bombe iranienne, que la CIA peut fourrer les Iraniens?

      Jozef, votre titre «Argo et Fargo même combat» est franchement ironique.

      Fargo n’a rien d’un film «patriotique», bien au contraire!

      «Combat» par rapport au sujet que j’aborde, qui est la légitimité des cinéastes d’user de libertés artistiques, peu importe les sources des histoires. Ça me semblait clair, visiblement pas. Sinon, votre analyse politique est très douteuse… -js

    • @goupil

      Pourquoi donner des ambitions politiques aux producteurs de Argo? Ceux de Zero Dark Thirty sont plus clair là-dessus, mais ceux de Argo, moins sûr. La date de sortie est plus souvent un gamble pour maximiser les recettes vs la compétition présente ainsi que le type (et la qualité) du film.

    • L’histoire veut qu’à l’époque, les producteurs se soient tournés vers Jack Kirby, légendaire père fondateur du “Marvel universe” (et co-créateur des Capt. America, Thor, X-Men, Avengers et combien d’autres…) pour fournir les planches des décors futuristes pour “Lord of light”.

      Voici ce que Kirby disait à propos de ce projet: “This film is going to have a tremendous impact in the world, it will show enormous strength. It will allow the Eastern man and the Western Man to relate to each other. And once mankind relates, they will never again have to fight. They will understand each other’s needs and idiosyncrasies.”

      Dans son esprit, c’était quelque chose…!

      http://www.lordoflight.com/exclusive.html

    • Quand il est écrit que “c’est basé sur une histoire vraie”, c’est qu’il n’y a rien de vrai.

    • @goupil
      “Pourquoi pensez-vous que les producteurs de Argo veulent montrer, juste avant les élections aux USA…“ Votre question est mal posée. Pourquoi pensez-vous qu’ils veulent le montrer fin octobre? Parce-que c’est le lancement officiel des films à Oscars. C’est tout. On a eu The master il y a environ 3 semaines. Warner a sûrement penser aux Oscars pour Cloud Atlas mais ça sent le flop magistral à plein nez. on aura aussi Hitchcock, Killing them softly et Life of Pi en novembre, Lincoln et Django unchained en décembre.

    • Pourquoi ne pas faire coïncider deux intérêts?

      Affleck appartient à la frange démocrate militante d’Hollywood, n’est-ce pas?

      D’après les descriptions que j’en ai lu dans ce post et les liens, Argo vante le style de politique étrangère US davantage axée sur la diplomatie et la CIA que sur le bombardement et/ou l’envoi des «boys».

      C’est clairement ce que prône Obama vs le «bomb bomb bomb» républicain.

      Si cela coïncide avec la pré-saison des Oscars, pourquoi ne pas jouer sur les 2 tableaux?

      Je ne vois pas ce qu’il y a de douteux là-dedans.

      Le cinéma hollywoodien est depuis toujours un instrument de la politique interne et étrangère USA.

      C’est pour compléter le volet «win the hearts» qui manque au Pentagone.

      En passant, je n’ai aucune sympathie pour le régime iranien en place.

      Mais j’ai beaucoup de respect pour le peuple et la civilisation persane-iranienne, qui perdure depuis 3000 ans d’histoire. Tout comme la culture juive et grecque classique…

      Sans parler de la Chine!

      Notre mode de pensée occidentale hérité des révolutions américaine et française n’a pas 300 ans…

    • @Goupil

      Il ne faut pas tout interprêter par la lorgnette politique. Afleck porte son chapeau de réalisateur dans ce dossier et ses distributeurs ont leur chapeau de capitaliste. Oh, je ne suis pas sûr que Afleck a vraiment son mot à dire quant à la date de sortie, on me corigera si j’ai tort.

      Si ‘ils’ voulaient faire de la politique, ils auraient sorti ce film encore plus prêt des élections, disons vendredi prochain ou même le 2 novembre. Ce ne sera déjà plus très frais dans les esprits le 4 novembre.

      Sauf qu’évidemment, d’un point de vue commercial, sortir son film d’espionnage une semaine avant le prochain James Bond, c’est un peu stupide!

      Et de toute façon, je te rapelle que la gestion démocrate de la crise iranienne a toujours été vilipendé et que Carter est réputé un président faible. Quel militant démocrate saint d’esprit voudrait ramener cet épisode dans une conversation politique dans le but d’aider Obama?

      Non, Afleck a choisi de faire ce film parce que c’est une bonne histoire qui l’inspirait et ses distributeurs ont choisi le début octobre pour le montrer parcequ’ils croient que ce film a des chances rafler quelques nomination mais il ne l’ont pas montré plus tard pour ne pas se faire bouffer par Skyfall.

    • @-55-
      «Il ne faut pas tout interprêter par la lorgnette politique.»

      Je vous conseille le livre de Jean-Michel Valantin :

      «Hollywood, le Pentagone et Washington, les trois acteurs d’une stratégie globale»

      Très intéressant et bien documenté. Ce n’est vraiment pas dans le style conspirationniste. L’auteur a un doctorat en études stratégiques et sociologie de la défense. Et il connait bien son cinéma hollywoodien.

    • Je reviens sur mon commentaire précédent à propos des planches sollicitées de l’illustrateur Jack Kirby, puisque je viens de tomber sur cette information. Ça en dit long sur le souci de l’intégrité face à l’histoire présentée dans le film…

      “In the film, Affleck’s character is seen hiring an artist to create concept art and storyboards for his fictional movie. Later the art is used in a pivotal scene, as it plays a major part in the diplomats convincing the Iranians that their cover is legit.

      In reality no artist was commissioned by Mendez as he already had production drawings Jack Kirby created for “Lord of Light,” which is the actual title of the script the CIA used for “Argo.” The film doesn’t even acknowledge Jack Kirby’s artwork, and of course doesn’t use any of his original drawings.”

      Le regretté Jack Kirby se fait avoir encore une fois, jusque dans sa tombe, et ce par un fan avoué de comics, Ben Affleck. Après s’être fait baisé de son vivant par Marvel, et encore une fois mort puisque les héritiers n’ont droit à AUCUNE retombées des films à succès comme “Avengers”, “Hulk” ou X-Men” (pour ne nommer que ceux-là), Kirby se fait avoir à nouveau.

      Ça vient de régler mon envie de voir ce film. Très, très déçu de Affleck…

      Pour ceux et celles qui veulent avoir la VRAIE histoire à ce propos, et voir les VRAIES planches, elle sont sur le site suivant, et elles sont époustouflantes…

      http://www.comicbookmovie.com/fansites/nailbiter111/news/?a=69299

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