Jozef Siroka

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    Jozef Siroka est journaliste au pupitre à LaPresse.ca et blogueur cinéma à temps partiel.
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    Mardi 2 octobre 2012 | Mise en ligne à 15h15 | Commenter Commentaires (18)

    Touchez pas au grisbi : le plus français des films noirs

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    Même si le terme «film noir» a été conçu par des critiques français, au milieu des années 1940, il s’agit d’un courant cinématographique que se sont largement approprié les Américains. Et ce, de très belle façon. S’ils est surtout associé au genre du film de gangsters, le film noir fait d’abord référence à un style – prises de vues et éclairage expressionnistes, prépondérance des scènes de nuit – à des lieux – environnement urbain, espaces exigus (bar de quartier minable, ruelle humide, intérieur d’une voiture, bureau ou logement modeste) – et à un état d’esprit – désillusion d’après-guerre, solitude, fatalisme (souvent personnifié par la figure de la femme fatale, qui agit comme déclencheur ou indicateur de l’inévitable ruine et/ou insignifiance des projets du héros).

    Les pionniers de la Nouvelle Vague étaient des véritables passionnés du film noir et ont importé ses codes, qu’on pense à À bout de souffle de Godard, à Tirez sur le pianiste de Truffaut, à la majorité de l’oeuvre de Jean-Pierre Melville (qui n’était pas, à proprement parler, issu de la Nouvelle Vague, mais qui était un «sympathisant»). Comme le dit avec justesse le critique Terrence Rafferty, les personnages de ces films paraissent «jouer aux policiers et aux voleurs, ils sont plus farceurs que criminels, des gangsters entre guillemets». Il y a toujours cette distance artistique qui, aussi ingénieuse et moderne soit-elle, empêche de mettre de l’avant certaines vertus du film noir qui, dans les meilleurs des cas, servent à illustrer certains des portraits humains les plus poignants sur grand écran.

    Mais il y a des exceptions dans le cinéma français, la plus éloquente étant Touchez pas au grisbi (1954) de Jacques Becker, cinéaste décédé trop tôt en 1960 à l’âge de 53 ans. On est loin des guillemets, et davantage dans le domaine de l’ethnographie de moeurs. L’année de la sortie de son film, Becker décrit ainsi son approche en entrevue: «Je suis Français, je travaille sur des Français, je regarde des Français, je m’intéresse aux Français».

    S’inspirant de cette tirade, Rafferty nous pond une des lignes les plus révélatrices que vous lirez sur le film en question : «Dans Touchez pas au grisbi, les vrais hommes mangent du pâté». Le critique du New York Times fait référence à la fameuse scène quand le caïd Max (Jean Gabin) s’installe dans sa salle à manger avec son ami de toujours, Riton, et procède à préparer la table: il dépose les assiettes, les verres, le vin blanc, déballe des biscottes et ouvre un pot de pâté (à moins que ce ne soit du foie gras). C’est là que réside la force de Becker, et qui relie sa filmographie aux sujets et thèmes disparates; son attention aux détails de la vie quotidienne.

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    Max est dans le pétrin. Il a réalisé avec succès la fameuse «dernière job», le vol de huit lingots d’or à l’aéroport, mais Riton, le maillon faible du duo, a tout foutu en l’air en en parlant à sa jeune maîtresse. Inévitablement, cette dernière (jouée par une jeune Jeanne Moreau), a passé le mot à un gangster de la nouvelle génération (Lino Ventura, dans son premier rôle). Pendant leur repas, qui a des allures de Cène, Max fulmine: «C’taffaire-là, c’était ma dernière affaire à moi. On la faisait, puis on était tranquille. Y’a longtemps qu’j'l’attendais, t’sais. Y’a longtemps qu’j'en ai marre de toutes nos p’tites conneries et d’tout not’cirque. J’veux prend’ma r’traite, moi, tu comprends pas, non.»

    Malgré ses remontrances, il éprouve une réelle tendresse envers son ami. Les deux hommes sont filmés à l’intérieur du même plan, assis côte à côte à table, comme un vieux couple qui en a vu d’autres. Plus tard, il lui sortira un pyjama et de la literie propres et bien repassés, telle une mère attentionnée. Max pratique l’amour dur, mais il a un rapport plus fort avec Riton qu’il n’a jamais su ou essayé de répliquer avec les femmes. Il est bien trop conscient de sa condition, et de l’impossibilité de forger une relation durable et sincère avec le sexe opposé. Quoique il se permet de jouer le jeu à l’occasion, avec ses flirts impromptus et aventures d’un soir, mais toujours sous le couvert de son masque de «gangster avec de l’attitude».

    touchez-grisbi-L-XWw9UHCe jeu de rôle, Riton ne l’a jamais compris. Une faille qui devient de plus en plus grave avec les années qui passent. François Truffaut a dit de Touchez pas au grisbi qu’il s’agissait du meilleur film sur la cinquantaine, et il faisait sans doute référence à la merveilleuse scène du cabaret où Max convainc son ami de quitter les lieux, que ça ne vaut pas la peine d’attendre les jeunes filles profiteuses qui les font patienter, qu’ils sont rendus trop vieux pour ça. Ce que Riton ne sait pas, c’est que Max vient de surprendre sa compagne dans les bras d’un autre homme. Au lieu de briser le coeur à son ami, il lui fait de la philosophie. C’est un peu ça la vraie amitié.

    Et puis ce qui fait de Touchez pas au grisbi un grand film c’est tout simplement Jean Gabin. L’acteur français, célébrissime durant l’avant-guerre, avait perdu un peu de son statut durant les années 1940, jusqu’à ce que Becker l’embauche et lui donne un de ses plus grand rôles. En le regardant, je pensais à la fois au visage marqué par la vie d’un Spencer Tracy ou d’un Humphrey Bogart, et à la posture élégante d’un Gary Cooper ou d’un Cary Grant. Mais son côté épicurien, son machisme presque caricatural, sa franchise sèche, son pessimisme lyrique, en font ici un spécimen éminemment français.

    Le légendaire critique André Bazin a déjà qualifié Gabin de «héros tragique par excellence». Et pour cause. À noter son jeu vers la fin du film, lorsqu’il échange une dernière fois avec Riton; une expression impassible mais si prenante qui résume toute la saisissante fatalité humaine que l’on retrouve dans les meilleurs films noirs.


    • dans le mille avec ce sujet – j’ai écouté Le Samouraï de Jean-Pierre Melville hier, avec un Delon littéralement à court de mots… est-ce qu’il balance plus de 15 répliques dans ce film?
      l’univers du film noir doit aussi passer par l’ambiance du film, ses silences et son esthétique. les décors doivent donc y jouer un rôle crucial!
      Merci Jozef pour cet ajout… je vais fouiller pour retrouver ce film

      Parlant de silences, il y en a tout plein dans Grisbi! En passant, le film est édité par Criterion. -js

    • Je ne veux pas jouer au passéiste mais quand même… Lino Ventura, Jean Gabin et Jeanne Moreau sur la même photo… Wow… C’était chouette avant, non?!?
      Maintenant, on a Depardieu qui pisse dans les avions…

    • Waaa, je viens de recevoir une décharge de flashbacks…

    • Pour ceux qui aiment Becker. Il faut visionner LE TROU. Le plus grand film de prison de tous les temps. Ni plus ni moins. Je ne taris pas d’éloge. Et avec raison.

    • Si vous aimez le genre, et surtout, le vocabulaire truand, il faut lire “Le savoir vivre chez les truands”, d’Albert Simonin, l’auteur de la nouvelle à l’origine de “Touchez pas au Grisbi”. Et puis c’est d’ailleurs l’auteur à l’origine de l’inspiration de deux autres films plus comiques que noirs, “Le cave se rebiffe” et surtout l’incroyable “Tontons flingueurs”, où il y a également une fameuse scène de pâté…

    • Il y a aussi, aussi bon, Du rififi chez les hommes, de Jules Dassin, père de Joe.

    • Mais sinon son chef-d’oeuvre, tourné aux states, c’est Night and the city.

    • Melville “sympathisant” de la Nouvelle Vague. C’est peut-être pour ça que je viens seulement de le découvrir! Contrairement aux autres de cette époque précédé par leur réputation et l’enflure intellectuelle qui vient avec, j’apprécie toute l’oeuvre de Melville qui évolue alentour.

      C’est sans prétention. Sur le bord de la caricature avec une réplique genre “ma poupée”, Des effets spéciaux qui rappellent des fois Les Sentinelles de l’air genre “hélicoptère survolant un train”.

      Pas de dialogue et un climat morose qui me fait voir, néanmoins, la vie en rose.

    • @hlynur – Le Trou – quel film puissant et magnifique…

    • Et le thème musical de ce film est un des beaux thèmes de films noirs

      http://youtu.be/OPN38Zdy9xM

    • @HLYNUR
      effectivement le trou que j’ai découveert à 15 ans fut un choc terrible(pour les amateurs de bd j’ai découvert au meme age” la foire aux immortels” de enki bilal génie de la bd : autre choc culturel) et représente totalement la nouvelle vague .Meme le magnifique prophete de jacques audiard (autre film de prison) n’est pas au meme niveau.

      Pour l’anecdote la carrière de ventura au cinéma s est jouée à une rencontre le 1er jour du flim avec gabin (voir you tube) et a forgé une forte amitié entre 2 caractères bien trempés et 2 “coups de fourchette” de légende(voir toujours you tube)

      @unholy
      Jai vu pour la 1ere fois il y a 1 mois le”rififi chez les hommes” de dassin et voir un étatsuniens ne parlant pas un mot de français tourner un film aussi français m’a scotché

      enfin pour finir sur becker je vous conseille aussi le sublime “casque d’or” avec signoret et reggianni(ah! la scène de danse dans le bal musette….et la scène finale de la guillotine!!!!) qui fut un échec total à sa sortie ,mais on a l’impression de voir les guinguettes de auguste renoir et une représentation sublimée du petit peuple de paris

      mr siroka la caractéristique principale du cinéma français n’est elle pas qu’on est tout le temps entrain de parler bouffe,de manger ou de boire dans un bistrot ??

      Oui tout à fait, et la «légèreté des moeurs» aussi je dirais; c’est une réelle torture d’aller voir un film français au cinéma l’estomac vide et/ou célibataire… -js

    • “c’est une réelle torture d’aller voir un film français au cinéma l’estomac vide et/ou célibataire…”

      Excellent!

    • Hier à la Boîte noire, je me suis contemté de regarder le coffret de l’unique copie “Touchez pas au grisbi” qui est en location seulement mais que j’ai voulu quand même acheter! Le préposé au comptoir m’a fait savoir que la vente en était épuisée et discontinuée, ce que j’ai aussitôt mis en doute. Ai-je raison? Par contre j’ai mis la main sur l’édition spéciale de “Donnie Brasco” que j’avais commandé. Je ne suis donc pas reparti bredouille.

      Yvon Turcotte

    • @unholy_ghost,

      Le mieux c’est de regarder un film français les nuits d’insomnies… Le sommeil est facile à trouver.

    • Comme c’est intéressant.

    • @Unholy_ghost,

      Ne joue pas les marioles où je vais vous faire une grosse tête… Ha !

    • Hier soir, je me suis endormi comme un bébé dès la 50e minute de The Raid (redemption)…

    • @walt68

      Raclure de bidet, le jour où l’on mettre les cons sur orbite, t’as pas fini de tourner mon vieux…

      ;-)

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