
Après deux ans et demi d’activité, Sylvain Lavallée met la clé sous le clavier de son blog hébergé par Séquences. Une très grosse perte pour les lecteurs-cinéphiles du Québec. Il était pour moi une référence suprême dans la compréhension du septième art, abordant le cinéma avec une rigueur et une intelligence presque intimidantes.
La première fois que je suis tombé sur ses écrits, sur un autre blog, j’ai été soufflé; je me voyais trouver des réponses à des questions que je ne m’étais même pas posées. Plus précisément, des réflexions enfouies dans mon inconscient qui peinaient à se formuler; ses textes permettant d’y apporter de l’ordre et m’aidant ainsi à mieux jouir de ma passion.
Comme moi, Sylvain Lavallée est un véritable américanophile, faisant régulièrement référence à des sites webs ou blogs américains qui servent de point d’ancrage à ses dissertations. Il va souvent aborder le cinéma populaire pour ensuite nous frapper avec une analyse très pointue et pertinente sur le langage cinématographique, comme en fait foi par exemple son post au titre provocateur Aimer Michael Bay.
La principale force de Sylvain Lavallée, un truc qui personnellement me dépasse, est son habileté déconcertante à définir la mise en scène. Cela peut sembler élémentaire: tout critique le moindrement valable devrait savoir comment expliquer ce que fait un réalisateur, ce qui le différencie d’un autre. Mais ce n’est pas si simple que ça, pas pour moi en tout cas. Comment le cinéaste utilise ses outils artistiques (mouvements de caméra, montage, direction d’acteurs, narration, etc.) afin d’illustrer son regard particulier sur le monde, ses obsessions, sa sensibilité, sa philosophie. À ce titre, un exemple récent, ses dissections du cinéma fantastique, Filmer l’invisible, 1 et 2.
Sylvain Lavallée nous laisse avec un post très personnel, Naissance du cinéphile, «une introspection cinéphilique qui me ramène aux origines». Dans ce texte émouvant, qui se penche essentiellement sur son rapport complexe à Citizen Kane, il parle du rôle indispensable que le cinéma joue dans la vie d’un véritable cinéphile.
Je cite ici son deuxième paragraphe, mise en contexte pour la dernière phrase, et sa question fondamentale :
Mon amour du cinéma n’a pratiquement rien à voir avec Citizen Kane, le coup d’envoi a plutôt été 2001 (je soupçonne que Kubrick a été le point de départ de bien des cinéphiles de ma génération), ou plutôt, à partir de l’envoûtement premier exercé par 2001, j’ai commencé à avaler le plus d’images possibles, à les faire valser incessamment devant mes yeux grands fermés, car il s’agissait alors d’une boulimie aveugle, très peu critique, et n’ayant rien à voir avec ce que je définis aujourd’hui comme ma cinéphilie. Pour l’essentiel, je ne comprenais rien à la plupart des films que je voyais ou, pire, les images défilaient sans qu’elles se fixent en mon esprit, je ne voulais que passer aux suivantes, je sautais de film en film selon le débit indifférent de l’intensified continuity bordwellienne, si bien qu’aujourd’hui je n’ose dire que j’ai vu Le Septième Sceau de Bergman, La Grande Illusion de Renoir ou quantité d’autres incontournables de l’histoire du cinéma. Je n’ai jamais visionné autant de films qu’à cette époque, du début mon CÉGEP jusqu’à ma deuxième année à l’université, où j’engouffrais tout ce que je pouvais dénicher, jusqu’à seize films durant une fin de semaine selon ma légende personnelle (je n’arrive plus à savoir aujourd’hui si c’est vrai), et alors que je faisais partie officiellement des fantômes de la Cinémathèque, l’un de ces types qui est toujours là, assis dans le même siège, qui ne semble pas avoir d’existence en dehors de ces deux salles, et dont la peau blanchâtre brûlerait au soleil si par malheur les projections devaient se terminer en milieu de journée — mais à quoi pouvaient bien me servir toutes ces images si je les oubliais aussitôt consommées, si elles fondaient à la lumière avant qu’elles ne puissent vivre en moi?
Sylvain Lavallée ne bloguera plus pour Séquences, mais il ne prend pas sa retraite pour autant. Il est présentement en «questionnement» et promet de revenir. Ce ne sera jamais trop tôt!
En attendant, je vous invite à consulter ses archives. La première page est ici.

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winslow
13 septembre 2012
17h57
Que je sois le premier à lui lever mon chapeau! Un des trois quatre blogs (j’irais jusqu’à dire critiques) québécois essentiels. En esperant que cette retraite de la blogosphère soit brève et qu’il continue à nous rendre visite ici (si mes talents de déductions sont bons…).
unholy_ghost
13 septembre 2012
18h24
Un vrai talent, chapeau.
rafc
13 septembre 2012
20h48
Sensible comme dernier texte. J’y vois un peu le portrait d’une génération de cinéphile (la mienne?) en même temps qu’un réel respect exprimé envers l’amour de l’art, l’acceptation des phases inévitables qui le ponctue. Ayant tendance à considérer une période de questionnement comme un temps heureux et souvent riche, je ne suis pas inquiet pour la suite. …et les écrits restent. Merci.
joe_bleau
13 septembre 2012
21h35
Avertissement: Fais-nous jamais ça!!!
the_greatest
13 septembre 2012
23h56
Lire son libellé de son amour au cinéma me rappelle ma propre expérience.
Bien sûr que je ne suis pas tombé en amour avec ma maitresse cinéma en regardant par la lucarne le Citoyen Kane. Pas plus d’ailleurs en 2001, à regarder justement 2001. Non, mon amour des images mouvantes date de bien plus loin.
J’avais à peine l’âge de sortir sur le perron la couche au cul et je restais scotché à mon sofa à regarder ou écouter (québécisme) des petites et/ou grandes vues. Ça commence avec les petits bonhommes de Walt Disney, puis vient les comédies et films d’action. Ensuite, les drames, puis les films qui requièrent une attention plus particulière. Ceux qui vous troublent, qui restent marqués à l’esprit. Que ce soit, par l’histoire même, par sa structure narrative éclectique, par son jeu singulier ou par des prises de vue à couper le souffle, lorsqu’on goûte à ce doux parfum de cinéphilie, on en devient accro !
Il y a très certainement une adaptation à faire pour bien différencier cinéphilie et sa sœur cinéphagie. Comme Lavallée, j’en ai bouffé de la pellicule, devrais-je plutôt dire de la bande magnétique. Lors de mes études cinématographiques, il n’était pas rare que je regarde deux ou trois films en guise de « devoir » et un autre pour me divertir le soir venu.
Il est dommage de perdre une voix comme celle de Lavallée. Les critiques font partie intégrante de l’expérience filmique. On se plaît à se complaire lorsqu’une critique est du même avis que soi, on se plaît tout autant à pestiférer lorsqu’une autre critique va dans le sens contraire de sa perception. Parfois, comme vous Jozef, les critiques et autres analyses m’aident à formuler ma pensée face à un film dont je restais perplexe ou simplement que je peinais à trouver des réponses.
Cependant, force est d’admettre que Séquences n’est possiblement pas le site qui récolte la plus grande fréquentation. Les textes du blogue à Lavallée étaient-ils lus par millier ou par centaine ?
À l’ère des médias sociaux qu’on tente de nous vendre comme étant la meilleure invention depuis le Coke Cristal, une constance ressort; vous devez passer par les mêmes vieux médias mainstream si vous voulez rejoindre les gens à grande échelle. Très peu épique ce viral 2.0…
Laurent.Proulx
14 septembre 2012
03h21
J’aimerais qu’il analyse les anciens films de guerre comme les Rambos
hlynur
14 septembre 2012
04h55
@the_greatest
«Cependant, force est d’admettre que Séquences n’est possiblement pas le site qui récolte la plus grande fréquentation. Les textes du blogue à Lavallée étaient-ils lus par millier ou par centaine ?»
Effectivement, ça ne semblait pas se bousculer au portillon pour lire le blogue de Séquences.
Comme plusieurs éminents critiques, il fut malheureusement condamné à l’anonymat de son érudition.
@Laurent.Proulx
probablement qu’il faudrait exiger une injonction pour qu’il effectue un retour.
bunuel
14 septembre 2012
08h05
Pas grave, il.nous reste toujours Herby Moreau !
fractalius
14 septembre 2012
10h18
grosse perte, mais grosse découverte pour moi.
dusk
14 septembre 2012
21h04
Dommage. Tant qu’il resurgisse…. ses 2 articles sur un des mes préféré, Carpenter, étaient épique. Tout comme la grande partie de ses entrées d’ailleurs….
scories
14 septembre 2012
21h55
Il ne faudrait pas trop sous-estimer le plaisir de regarder Citizen Kane dans un cours de cinéma au cégep!
Sinon en ce qui me concerne, je me souviens avoir ressenti un émoi cinématographique assez particulier vers la fin de l’enfance en regadant ‘Pelle le Conquérant’.
centaure
17 septembre 2012
15h19
Un blogueur de cinéma admirateur de Terrence Malick qui cesse de bloguer, est toujours une lourde perte!
Alors Josef, ne nous faites pas le même coup!
En espérant revoir des textes de M. Lavallée plus tôt que tard.