Jozef Siroka

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    Jozef Siroka est journaliste au pupitre à LaPresse.ca et blogueur cinéma à temps partiel.
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    Mercredi 12 septembre 2012 | Mise en ligne à 9h30 | Commenter Commentaires (26)

    J’ai donc vu Creature, le plus grand flop de tous les temps…

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    Le film d’horreur Creature a pris l’affiche il y a un an dans 1500 salles en Amérique du Nord. Doté d’un budget de 3 millions $, il allait récolter 331 000 $ aux guichets, c’est-à-dire une moyenne d’environ 6 spectateurs par salle. Il s’agit du plus grand flop au box-office de tous les temps. Mais Creature est d’abord et avant tout une histoire d’orgueil mal placé. Une histoire pathétique pour un film qui l’est tout autant.

    Reculons de quelques décennies. Au début des années 1970, le président du studio Universal Pictures, Sid Scheinberg, prend sous son aile un jeune cinéaste nommé Steven Spielberg. De cette collaboration naîtra Jaws, le premier blockbuster moderne, et un des meilleurs «films de monstre» jamais faits. Les deux hommes allaient marquer l’histoire du box-office à deux autres reprises, avec E.T. et Jurassic Parc.

    Alors que son influence commença à décliner à Hollywood, Scheinberg mit sur pied en 1995 la compagnie de production The Bubble Factory avec ses deux fils, Jon et Bill. L’entreprise accumulant bide après bide, l’ancien magnat décida de tout miser sur le projet Creature, qui s’annonçait comme une trilogie sur un monstre mi-humain mi-alligator vivant dans un bayou de la Louisiane avec un appétit pour des jeunes touristes en chaleur.

    Scheinberg tenta de convaincre des majors de l’appuyer pour la promotion et la distribution de son film. Alors que lui voyait dans Creature une nouvelle version de Jaws dans les marais, la nouvelle génération de producteurs n’y voyaient qu’un straight-to-DVD, et ont poliment décliné l’offre. Piqué dans son orgueil, Scheinberg déclara en entrevue que ce type de personnes «ne pourraient jamais travailler pour lui».

    Il décida de poursuivre sa bataille contre les moulins à vent et injecta une somme considérable de son propre argent pour promouvoir le film via une technologie qui le dépassait: l’internet. Il se félicita du million de pages vues sur ses pubs en ligne hébergées par des sites spécialisés comme Bloody Disgusting, sans toutefois réaliser que ce chiffre était pratiquement sans conséquence. Dans un article publié dans le Guardian en décembre dernier, on apprend qu’un film distribué dans 1500 salles a besoin de quelque 300 000 spectateurs pour s’assurer d’un premier week-end d’exploitation satisfaisant. Ce qui équivaut à une personne sur trois ayant vu la pub en question, un ratio des plus improbables.

    J’ai vu Creature ce week-end. C’est un mauvais film. Mais pas mauvais au sens de «plaisir coupable». Tout simplement mauvais, à tout point de vue. En particulier celui de la conception du monstre, que le réalisateur n’a aucune idée comment mettre en scène. La première fois qu’on le voit, on se dit : «Tiens, un acteur qui gesticule bizarrement dans un costume de latex». On peut justifier les failles d’authenticité par la modestie du budget, mais l’argent n’a jamais été un obstacle à la stimulation de l’imagination chez les artistes de talent. Pensons à Jaws, et à l’idée géniale de ne révéler entièrement le monstre que dans le dernier acte. Scheinberg, justement, aurait pu filer ce tuyau à son réalisateur novice…

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    L’intrigue : trois couples d’une grande ville se perdent en route vers la Nouvelle-Orléans. Ils arrêtent leur VUS devant une station-service dans laquelle ils découvrent d’inquiétants rednecks ainsi qu’un autel à la gloire de Lockjaw, une légende locale que les habitants vénèrent comme un dieu. Les six jeunes, sans personnalité ni charisme, mais bruyants et arrogants, décident d’aller camper près de la maison d’origine de la créature, qui fut autrefois un homme nommé Grimley, vivant une histoire passionnelle avec sa soeur nubile. Le malheur frappa juste avant leur mariage : sa fiancée fut kidnappée et dévorée par un alligator albinos, suite à quoi Grimley traqua son assaillant, le tua avec ses propres mains et, inconsolable, le dévora à son tour…

    Ce récit, raconté par un des protagonistes, est de loin l’élément le plus intéressant et original du film. Le reste est une déferlante de lieux communs associés à l’horreur de série B : consommation de drogue et d’alcool autour d’un feu de camp, nudité gratuite, scène de lesbiennes, séparation inutile du groupe à l’annonce de la menace, villageois arriérés, crasseux et violents, plans subjectifs du monstre qui épie ses futures victimes… La seule astuce se résume au token black qui ne meurt pas au début; en fait, il devient le héros (sans oublier la «choquante» scène de masturbation incestueuse).

    La confrontation finale présente une image symbolique tout à fait non intentionnelle mais qui capture à merveille l’esprit du film. Pendant que le héros bataille avec Lockjaw, on nous montre en parallèle un gros plan d’une dépression dans le sol humide qui se transforme petit à petit en crevasse sablonneuse. La scène est interminable : on passe du monstre qui tabasse notre pauvre ado immobile et couché sur le dos, au trou qui s’agrandit péniblement. Après une bonne douzaine de coupes, présentant toujours plus ou moins la même action, on voit finalement Lockjaw disparaître dans l’abîme. C’est bien ça Creature : un projet mené sur une fondation chancelante, qui s’est inévitablement effondré sous le poids de son ambition démesurée.

    J’imagine qu’il y a une place pour de tels films, mais elle ne se trouve définitivement pas sur 1500 écrans. C’est un peu comme si on engageait le cuistot de La Belle Province comme chef du Toqué. À moment donné, il faut avoir le sens des proportions… En écoutant les petites vignettes contenues dans les extras du DVD, on voit à quel point les artisans de Creature vivaient dans un monde parallèle. Le réalisateur parlant d’un film ayant «plusieurs niveaux», et Sid Scheinberg annonçant son «potentiel extraordinaire au box-office».

    Un des acteurs parlait de l’expérience formidable qu’il venait de vivre sur le plateau de tournage, de la compétence du cinéaste et de ses acolytes, etc. Mais quelque chose clochait dans sa contenance; il y avait dans son regard un air terrifié, comme si une personne derrière la caméra braquait un fusil sur sa tête. En ce qui me concerne, l’horreur véritable de Creature se mesure à travers la fantaisie de succès, tant commercial qu’artistique, que se sont inculquée ses propres créateurs.

    À lire aussi :

    > L’auteur du pire film de la décennie s’explique


    • @js
      «Le reste est une déferlante de lieux communs associés à l’horreur de série B : consommation de drogue et d’alcool autour d’un feu de camp, nudité gratuite, scène de lesbiennes, séparation inutile du groupe à l’annonce de la menace, villageois arriérés, crasseux et violents, plans subjectifs du monstre qui épie ses futures victimes…»

      Je ne comprends pas. Une série B réussie est-elle censée réinventée la roue? Doit-elle miser sur d’autres ingrédients que ceux qui ont assuré le succès d’une recette éprouvée? Votre description concise résume et répond assez bien à mes attentes (et à ceux du spectateur lambda…) lorsque je me loue ce genre de films.

      La seule erreur de ce film me semble consisté à avoir voulu revêtir les habits sentencieux de quelque chose qu’il n’est pas. A contrario, si le film s’était pleinement assumé en tant que film de série B (et ce même sans strictement rien changer à son intrigue), il y a fort à parier que vous auriez eu autant de plaisir à jouir de ce film que vous semblez en avoir éprouvé à le détester.

      Je ne crois pas avoir détesté ce film, je dis juste qu’il est pas bon. Ce qui mintrigue c’est comment un tel film aie pu se retrouver sur 1500 écrans et le producteur qui en a jugé bon ainsi. Mais vous avez raison, je me suis mal exprimé dans mon paragraphe, un film de série B n’a pas à réinventer la roue, ce que je voulais dire en fait, c’est que le traitement apporté à ces clichés était vraiment sans intérêt… -js

    • tab****, les coquilles. C’est gênant.

    • Le budget na rien a voir avec la qualite du film et je crois que c’est encore plus vrai avec les film d’horror/scifi.
      Dans le genre petit budget/grand film, Monster (http://en.wikipedia.org/wiki/Monsters_(2010_film)) que j’ai vu hier justement est un tres bon exemple, on remplace les effets speciaux minable par une histoire solide et voila!
      A voir aussi, Stake Land (http://en.wikipedia.org/wiki/Stake_Land) pour un cour sur comment faire une histoire d’horreur solide.

    • Wow sa l’air cool, je vais le louer juste pour dire que j’ai vue le plus grand bides de l’histoire !
      Question pour JS …. Est ce que c’étais speed racer le plus gros flop avant Creature ?

    • wow….on dirait le scénario d’un épisode de Scooby Doo!

    • Dans le genre méga bide absolument révoltant, quelqu’un a déjà osé voir “Human Centipede”? Juste regarder le trailer me dégoute carrément…

      Je n’ai rien contre le série B, mais il faut s’assumer. Ce gars vit vraiment dans un monde parallèle. Il y a de ces plaisirs coupables qu’on peut assumer (je l’avoue, j’ai eu du plaisir à écouter DOA- Dead or Alive!), mais faut rester réaliste envers nos attentes.

    • @ Jozef Siroka

      Apparemment, “Creature” n’est plus le pire flop jamais sorti en salles; ce titre appartient désormais à “The Oogieloves in the Big Balloon Adventure”.

      http://ca.ign.com/articles/2012/09/03/oogieloves-failure-the-worst-wide-release-film-debut-ever

      http://en.wikipedia.org/wiki/The_Oogieloves_in_the_Big_Balloon_Adventure

      Pauvre Christopher Lloyd, tout de même…

    • @elisef
      Oui j’ai vu Human Centipede et franchement, le film est bien meilleur que le trailer ne l’annonce.
      On nous fait croire a un film gore et en fait c’est plutot un film de suspense sans grande effusion de sang.
      Oui la premisse est franchement bizarre, mais le film est interresant et beaucoup moins degeulasse que l’on pourrait imaginer.

    • Et bien, à ceux qui se rappellent Freddy vs Jason… c’était pas très fort non plus et il me semble que la distribution était quand même assez importante. Je me rappelle avoir ri un bon coup tellement c’était ridicule.

      @ perchestuart: vous voulez dire speed racer comme dans: http://www.youtube.com/watch?v=EdA0tasZVqI
      (pour les fans de family guy) ;)

    • En tout cas ça ferait un sacré bon film comme histoire, un genre de Ed Wood de Burton.

      Sinon, le synopsis de Creature me fait penser au fameux film d’horreur dans Cité de la Peur!

    • Je me demande ça prend combien de temps avant de t’apercevoir que tu t’es embarqué dans un flop. Disons en tant qu’acteur ou en tant que producteur.

      Le moment où tu te rends que le réalisateur de génie qu’on t’a vendu est en fait un lunatique et que le projet ne fait aucun sens.

      Ça doit être difficile d’avoir une idée de ce qu’aura l’air le projet final et quand tu es dans un projet tu n’as pas le choix d’y croire mais quand même. Quand tu joues dans un film comme Creature ou les dangereux, il doit surement y avoir un moment où tu te dis que ça va vraiment être de la merde.

    • Pour les amateurs, dans le même genre je vous suggère fortement un film des années 90 ADN.

      On avait loué en pensant avoir droit à un genre de prédateur (l’original) série B. Petite déception mais quand même je le propose à tous les étudiants en cinéma pour apprendre quoi ne pas faire. C’est tellement mauvais que ca en devient une comédie.

    • @Renaud
      À mon avis, c’est quand les techniciens commencent à rigoler et à se trainer les pieds.

      Dans le même genre, mais en plus conscient, Trauma vient de mettre 150 films sur YouTube.

      La bande-annonce hallucinante de Toxic Avenger en français franchouillard: http://www.dailymotion.com/video/xa2bmi_toxic-avenger-bande-annonce-fr_shortfilms?start=9

    • juste a voir l’affiche, on se doute que ça sera un bide
      la nénette américaine sans option, le faux-token (merci du lien) et le mature pour donner un peu de corps au récit.
      sans oublier le: ”terror has teeth” et de la bouche de la créature moche, on ne voit que du noir (ou a la limite des morceaux de grain de blé d’inde).

      mon plaisir coupable reste Frankenstein Conquers the World (1965).
      http://www.youtube.com/watch?v=ohrHdMo86DM

    • @ghost

      La théorie des techniciens est intéressante. Dernièrement j’écoutais une entrevue de Falardeau et il parlait des techs sur les plateaux de tournages. Ce qu’il disait allait un peu dans le sens de ton affirmation.

      Exemple, il parlait des techs de l’ONF qui sont là depuis des années et qui ne se gêneront pas pour planter le projet sur le lequel ils travaillent pendant leurs breaks cigarette. Ils doivent savoir assez vite s’ils travaillent sur une merde.

    • Je viens de voir qu’il y a une conférence de Vincent Mauger à la Bibliothèque Gabrielle-Roy de Québec à 19h le 20 septembre sur le récit interactif.

    • Pour moi, rien ne peut battre “La revanche des tomates tueuses”.

      À voir.

    • Est-ce sous l’aile de Sid Scheinberg que Steven Spielberg a tourné le premier Columbo et le téléfilm Duel, qui était tellement bon, qu’ils ont décidé de le projeter au cinéma?

    • Moi qui aime les films de série B, je vais surement l’écouter !!! Merci du tuyau !! Pour les gens qui aiment ce type de cinéma, je vous conseille celui-çi :

      http://www.youtube.com/watch?v=SHN6sR8aFbw

    • Innocence of Muslims semble aussi un grand flop…
      pathétique mais compréhensif qu’un film suscite autant de réaction.

      il ne me vient pas en tête quelques choses de similaire,,,
      je ne pense qu’au versets satanique de Rushdie.

    • @fred_flag Faut pas exagérer non plus; Monster est un film honnête (tout spécialement considérant le budget), mais c’est loin d’être bon… et on s’entend que c’est avant tout une histoire d’amour… assez du moins pour que le prod. de Temps 0 fasse un avertissement formel avant la présentation au dernier FNC.

      @unholy_ghost : Toxique le Ravageur, l’ideal typus des films d’horreur série B :)

      @ Jozef & @Renaud : très bonne question! “Une trilogie sur un monstre mi-humain mi-alligator vivant dans un bayou de la Louisiane avec un appétit pour des jeunes touristes en chaleur” Disons que j’aurais eu de sérieux doutes sur la qualité du projet après avoir lu cette phrase… et encore plus de questionnements par rapport au sérieux du projet qui parle d’une “trilogie” basée sur cette prémisse!

      Houlala, c’est beau de croire en ses moyens, mais là on parle carrément d’une perte de lucidité pour croire em un “potentiel extraordinaire au box-office”!

      «Tiens, un acteur qui gesticule bizarrement dans un costume de latex» J’adore!

      Mathieu Savoie – ProCosom.com – Montréal, QC

    • @procosom.com
      Pour 500k$ de budget, c’est probablement le meilleur ration budget/qualite de film que j’ai vu dans ma vie (Clercs vient quand meme au premier rang).
      Vrai que c’est une histoire “d’amour” mais on le classe dans sci-fi quand meme, Mon point etait que certain realisateur/scripteur devrait prendre des cours sur comment faire une histoire avant de trouver la compagnie qui fera les effets speciaux de leur film…

    • Aussi minable que Creature paraisse, yout ce qui m’est venu en tête c’est que le ‘production value’ merdique est quand même grossièrement supérieur que sur celui de ‘Innocence of Muslim’. Pourtant créature aurait coûté 3M (ce qui semble inclure la campagne internet) et pour Innocence, ‘Sam Bacile’ aurait récolté 5M. Il faut qu’il s’en soit mis 4.5M dans les poches, ça n’a juste pas de bon sens autrement!

    • @Mendell, on parle d’un box office de 115 millions pour Freddy vs Jason. Assez loin d’un flop…

    • @fred_flag

      Pour le rapport qualité-prix, je suis 100% d’accord avec vous : avec un budget en-dessous de 1 millions, impossible de faire mieux point de vue qualité/rendu/effets-spéciaux. Le rapport qualité-prix de Monsters est à peu près le même que celui de Mathieu Darche avec le CH (http://www.procosom.com/blogue/Pourquoi-sacrifier-Mathieu-Darche)… pourtant, Mathieu Darche a quand même été flushé par le CH!

      Mon parallèle : même si Monsters possède le meilleur rapport qualité-prix de l’industrie du cinéma, l’histoire [d'amour] n’en demeure pas moins un peu faible… et quoi qu’on en dise, l’intrigue demeure pour moi l’élément le plus important d’un film/livre/jeu : sans intrigue, pas de suspense; sans suspense, pas de tension/surprise/émotion/passion.

      J’ai revu Melancholia hier soir et il s’agit d’une des rares exceptions du cinéma que j’ai appréciée même si l’intrigue/finale était en quelque sorte connue d’avance.

    • @unholy_ghost : Toxique le Ravageur, l’ideal typus des films d’horreur série B :)

      Série B, vous êtes gentil…

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