Jozef Siroka

Archive du 27 août 2012

Lundi 27 août 2012 | Mise en ligne à 15h15 | Commenter Commentaires (19)

The Bourne Legacy, ou le confort de la nostalgie

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Il m’est arrivé un truc curieux en regardant The Bourne Legacy, la semaine dernière. J’avais l’impression d’être plongé dans un rêve fiévreux, que j’étais en train de faire l’expérience simultanée de tous les films d’action que j’avais vus dans ma vie. J’ai finalement été sorti de ma torpeur par la fin abrupte, qui me semblait complètement arbitraire, n’apportant pas de résolution le moindrement satisfaisante à tout ce qui venait de se produire. Je ne suis toujours pas capable de dire si j’ai aimé le film ou pas.

Un résumé de l’intrigue, selon mes souvenirs vaporeux :

Le héros, Aaron Cross, un super-soldat formé dans le même programme ultra-secret que Jason Bourne, n’a plus accès à des pilules qui lui permettent de nettement augmenter ses habiletés physiques et intellectuelles (une version sophistiquée des épinards de Popeye). Pour remédier à la fâcheuse situation, il rend visite à une scientifique sexy liée au programme, lui sauve la vie, la contraint à l’amener dans un laboratoire à l’autre bout du monde pour créer d’autres médicaments. S’ensuit une très longue course poursuite à moto avec un méchant sorti de nulle part, qui se termine comme on s’y attend.

Et j’oubliais, en parallèle, des dirigeants nerveux d’une branche ultra-secrète du département de la Défense américain traquent Cross dans des salles sombres remplies d’écrans, spéculant tout le long dans un jargon scientifico-militaire sur les dangers incommensurables relatifs à l’existence même de leur agent en cavale.

Rentré à la maison, j’ai entrepris de trouver des réponses à mes questions, aussi vagues étaient-elles. Mais tous mes critiques préférés ne semblaient aucunement partager ma confusion, y allant de papiers plutôt francs, du style : Le nouveau Bourne livre l’action à laquelle on s’attendait, Jeremy Renner est bon mais n’est pas une star du calibre de Matt Damon, le film n’a pas l’âme de la série originale (le terme «âme» revenait assez souvent). Mais personne ne semblait décrire l’évident, que The Bourne Legacy n’a fondamentalement aucune raison d’être. Et puis j’ai googlé quelque chose comme «Bourne no beginning, no ending, no sense», et j’ai trouvé un ami.

Il s’agit d’un article publié sur le site web de Time, intitulé Will The Bourne Legacy Usher in the Story-Less Movie?. On parle ici d’un phénomène télépathique puisque la première phrase de son texte correspond à la première phrase de mon post, que j’avais entamé au début de la semaine dernière, et que je n’ai pas eu le courage de poursuivre, jusqu’à ce que je tombe sur l’article en question.

L’auteur, Graeme McMilan, a été capable de cerner la problématique de ce film en particulier, en plus de mettre le doigt sur un certain malaise latent relatif au cinéma commercial hollywoodien des dernières années : Qu’est-ce qui explique cet appétit insatiable de la part du public de masse pour un divertissement de plus en plus uniforme, racontant des histoires sorties de la même machine à copier?

Un passage clé :

L’ingrédient secret est, je soupçonne, le confort. Cela peut sembler contre-intuitif de décrire des films comme The Bourne Legacy, The Dark Knight Rises ou The Avengers comme «confortables», exactement – ne sont-ils pas censés être des expériences frémissantes après tout? Mais c’est bel et bien ce qu’elles sont. Une écrasante majorité des blockbusters sont l’équivalent cinématographique du comfort food, nous procurant exactement ce que l’on veut avec un minimum de tracas, et usant de personnages et de concepts auxquels les spectateurs ont déjà une forme d’attachement.

The Bourne Legacy amène la formule du «comfort cinema» à son paroxysme, faisant fi de la motivation ou du développement des personnages et, surtout, de la logique narrative. Le scénariste et réalisateur du film, Tony Gilroy, n’est pas né de la dernière pluie, et on lui doit certains scénarios solides, ainsi que l’excellent thriller Michael Clayton (2007). Entreprenant ici son premier blockbuster, il s’est peut-être dit que sa responsabilité consistait uniquement à mettre en scène des séquences d’action et de suspense, de les colliger pêle-mêle à l’intérieur d’une durée de plus de deux heures, et de laisser le soin aux spectateurs de combler les trous psychologiques et les lacunes structurelles. Une forme de cinéma pop-corn à la fois interactif et abrutissant.

McMilan poursuit :

Même pour ceux qui n’ont pas porté attention à la série des Bourne jusqu’ici, on retrouve beaucoup d’éléments familiers dans ce dernier chapitre. Non seulement il y a beaucoup de visages familiers [...], mais chacun joue un personnage si indéfini qu’il finissent par être facilement reconnaissables dans leur généricisme sans même que le scénariste ait eu besoin de lever un doigt pour les définir. Presque tout dans ce film est si peu original qu’on sent que cela pourrait provenir d’un autre film; le fait qu’il n’y a pas de vrai tissu conjonctif ou de trame narrative pour lier ces scènes devient presque négligeable vis-à-vis la nostalgie accidentelle et les connexions émotionnelles qu’elles évoquent. Ce n’est pas que The Bourne Legacy est un bon film en soi, mais qu’il rappelle aux gens assez de d’autres bons films leur permettant de vivre une expérience valable.

On a catégorisé The Bourne Legacy comme étant un reboot, alors qu’il s’agit en fait d’une série de variations tout à fait transparentes de l’héritage plus ou moins récent du cinéma d’action hollywoodien. S’agissait-il là d’un procédé intentionnel de la part de Gilroy? Dans tous les cas, j’ai de la difficulté à croire qu’il n’était pas pleinement conscient des deux arguments cruciaux apportés par l’article du Time, «confort» et «nostalgie», lorsqu’il a repris les rennes d’une des franchises les plus populaires de la dernière décennie.

Un autre argument crucial, qu’on retrouve dans cet article éclairant mis en ligne sur le site io9, est la nécessité pour une société de perpétuer son folklore. En d’autres mots, les remakes, ainsi que tous ces films uniformes que l’on connaît et que l’on prend plaisir à dénigrer, résulteraient non seulement d’une nécessité économique, mais bien anthropologique. Les humains ont besoin de passer le relais de récits semblables de génération en génération, afin de constater à travers leurs variantes les changements dans notre civilisation et, de manière plus cruciale, de rendre compte de ce qui nous lie au passé.

À lire aussi :

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