Jozef Siroka

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    Jozef Siroka est journaliste au pupitre à LaPresse.ca et blogueur cinéma à temps partiel.
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    Jeudi 19 juillet 2012 | Mise en ligne à 19h00 | Commenter Commentaires (14)

    Un miracle sauvage, 24 images seconde

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    Voir Beasts of the Southern Wild c’est retomber en amour avec le cinéma pour la première fois. Voici une expérience – d’images, de sons, d’émotions – si pure que je sens que toute forme d’analyse ne contribuerait qu’à la diminuer. Ce que j’ai à exprimer sur ce film, ce que les autres critiques en pensent, même ce qu’en disent ses propres créateurs et artisans, tout ça n’est pas bien pertinent. Ce qui est significatif, ce qui est nécessaire (pour tout cinéphile honnête du moins), c’est la communion entre cet unique objet cinématographique et le spectateur. On est dans le domaine du miracle sur pellicule.

    Même si Beasts of the Southern Wild défie toute caractérisation facile, on peut, pour les besoins de la discussion, l’inscrire dans le courant du «réalisme magique». C’est-à-dire l’inclusion d’éléments surnaturels à l’intérieur d’une représentation hyper naturaliste du monde. Cette approche artistique emploie souvent des enfants comme protagonistes (un exemple fameux serait Le Temps des Gitans de Kusturica), qui se servent de leur imagination fertile afin de sublimer un quotidien rude et désespérant. C’est le cas de l’héroïne du film, Hushpuppy, une fillette de 6 ans débrouillarde au regard parfois défiant, qui vit dans un hameau perdu sur la côte de la Louisiane avec son père, Wink, un homme au passé chargé, alcoolique et instable, qui pratique l’amour dur avec sa fille unique.

    Pour Hushpuppy, son village, surnommé The Bathtub, est «le plus bel endroit sur la planète», là où il y a «plus de festivités que partout ailleurs au monde». La pauvreté, l’alcoolisme et la maladie (mentale et/ou physique) qui afflige ses habitants ne semble en effet pas empêcher les fréquentes célébrations au menu, dont d’appétissants festins de fruits de mer communaux, des parades de feux d’artifices ou des courses de bébés (!). L’illustration du lieu et des moeurs, aussi folklorique soit-elle, n’est jamais condescendante. Le réalisateur Benh Zeitlin, un new-yorkais d’origine, pose un regard chaleureux mais nuancé sur ce style de vie; on accepte le fait que ces gens éprouvent un profond attachement et un amour à leur communauté, mais on n’aimerait pas nécessairement y vivre. La vision utopique des sujets est dissociée d’un quelconque désir d’identification du spectateur. Comme le dit Whet Moser de ChicagoMag, le Bathtub est un «paradis en enfer».

    Digne héritier de Malick

    La stratégie narrative et le discours éthique de Zeitlin rappellent à plusieurs égards l’approche de Terrence Malick (incidemment, les deux hommes ont signé leur premier long-métrage à l’âge de 29 ans). La similitude la plus frappante se trouve dans la narration en voix off de la part de Hushpuppy, qui fait écho à celle des protagonistes de l’oeuvre de Malick, en particulier les adolescentes de ses deux premiers films, Badlands et Days of Heaven. On y retrouve la même candeur intelligente, une déclamation très terre à terre, un émerveillement cosmique épousant les convictions panthéistes des cinéastes. Lorsque Hushpuppy songe : «I see that I am a little piece of a big, big universe, and that makes it right» ou «The whole universe depends on everything fitting together just right. If one piece busts, even the smallest piece… the whole universe will get busted», on est carrément en territoire malickien, cette prise de conscience universelle alliant l’infiniment petit et l’infiniment grand par l’entremise d’un personnage à la fois omniscient et parfaitement intégré à son milieu immédiat (un des passe-temps de Hushpuppy est d’écouter le battement du coeur des «créatures» qui l’entourent, que ce soit des humains ou des animaux, elle ne fait pas de distinction).

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    Il est difficile de saisir quel est le véritable propos de Beasts of the Southern Wild. À mon avis, et c’est là une opinion hautement personnelle, le film est une célébration des paradoxes de la vie. Pratiquement tout ce que l’on voit porte l’empreinte de contrastes. Il est d’abord d’ordre visuel: par exemple, ce qui sépare le monde de Hushpuppy de la civilisation, située l’autre bord de la rivière, prend la forme d’une importante rangée de digues. Cette séparation a plusieurs connotations symboliques. Du point de vue du récit, on voit là une démarcation entre le monde matériel et le monde spirituel. Du point de vue de la production, on constate un mur entre Hollywood et le processus créatif foncièrement indépendant adopté par Zeitlin. Enfin, d’un point de vue psychologique, on parle de la mince ligne qui sépare l’enfance du stade adulte. En d’autres mots, il s’agit du cheminement de notre héroïne, et des obstacles auxquels elle doit faire face, pour finalement devenir «l’homme de la situation», comme son père le souhaite désespérément.

    C’est sur le terrain glissant de la psyché de l’enfant que Zeitlin se montre le plus solide. L’instabilité est sa principale source créatrice, comme en fait foi sa propension à filmer sur l’eau (son court Glory At Sea a pour sujet un paradis sous-marin). Le cadre de sa caméra est constamment en mouvement, toujours à la chasse de ses fabuleux acteurs non-professionnels et instinctivement évasifs, débordant d’une énergie crue parfois difficile à contenir, mais oh combien vivifiante. Beasts of the Southern Wild est un flamboyant film d’aventures intérieures, emporté par des images lumineuses et une musique envoûtante, qui capture l’essence d’une imagination qui n’a pas encore été corrompue par les affres de la «vraie vie».

    À plusieurs reprises, mais surtout vers la fin, en particulier dans un bordel rendu magique à grâce au regard innocent de Hushpuppy, le film nous fait vivre des émotions aussi primaires que profondes, mais qui nous déstabilisent étant donné qu’elles sont ancrées derrière les (ou à la limite des) fameuses digues psychologiques qu’on a enjambées il y a fort longtemps de cela. Comment Zeitlin a-t-il réussi à y accéder? La question demeure ouverte, et les réponses sont probablement futiles. Tout comme ce que je viens d’écrire d’ailleurs. Allez voir ce film, c’est tout ce qui compte.

    À lire aussi :

    > Le court du week-end : Glory At Sea


    • On voit que ce film vous a touché au coeur (moi aussi). J’aime particulièrement votre idée de la distanciation de l’utopie simpliste dans laquelle on souhaiterait vivre: effectivement, c’est ce qui empêche le film de tomber dans la mélasse des bons sentiments rousseauistes.

      Pour ma part j’ai perçu ce film comme un playdoyer pour le respect serein de l’animalité humaine et des fatalités qui viennent avec. Personne ne peut échapper à ce monde à mi-chemin entre le poème et le wake-up call darwinien.

      En passant, The Bathtub fait probablement référence à un secteur de New Orleans aussi parfois appelé le “Chaudron”, particulièrement touché par l’ouragan Katrina en raison de sa très basse altitude. J’aime bien le regard critique sur la condescendance des “civilisés” qui “pour leur bien” veulent dire comment vivre aux habitants du bathtub. On pourrait faire des parallèles avec bien des interventions internationales…

      Et le personnage de Hushpuppy est vraiment formidable. À elle seule, elle exprime tellement de choses que nous balayons sous le tapis à tous les jours.

      Ce film s’en va rejoindre ma bibliothèque dès sa sortie DVD!

    • Très bon texte Jozef.

      En effet, le réalisateur est parvenu à maintenir en équilibre une séries de contrastes/paradoxes sans jamais sombrer dans la condescendance ni l’utopie. Tout est simplement beau, profond et touchant dans ce film. Bravo!

      @ Kurtz

      “monde à mi-chemin entre le poème et le wake-up call darwinien. ”

      Très juste.

      N.B. Au sujet des “civilisés”, j’ai bien aimé le ton/regard de Wink lorsqu’il a dit à Hushpuppy “don’t eat that” au sujet de cette pancake pâteuse et remplie d’agents de conservation… on sentait réellement la crainte de la chose supposément comestible… mais mélanger crabe cru et alcool de mauvaise qualité ne semblait pas problématique! 2 visions irréconciliables au sujet de 2 diètse probablement aussi néfastes l’une que l’autre…

    • “allez voir ce film, c’est tout ce qui compte”

      voilà. tout est là. y’a rien de plus à dire.

    • J’ajouterai néanmoins :

      La petite (je suis trop paresseux pour chercher son nom exact) devrait gagner l’Oscar de la meilleure actrice, mais elle ne le gagnera pas.

      Dwight Henry pourrait gagner l’Oscar du meilleur acteur de soutien, mais il ne le gagnera pas.

      Idem pour meilleur film, meilleure réalisation, meilleure direction photo.

      Mais la bande sonore DOIT gagner l’Oscar de sa catégorie. Toute autre issue serait absurde. Rarement ai-je été autant bouleversé par une musique de film. Elle est indissociable de la beauté du récit, et les deux se nourrissent mutuellement d’une manière tout à fait formidable.

    • Votre texte est plus emballant que le film. Ou, au fil d’arrivée, serait-ce peut-être l’acariâtre octogénaire en chaise roulante gesticulante et dure d’oreille qui a quelque peu compromis mon appréciation du film…

      Dans le créneau «jeune enfant qui s’affranchit d’une réalité indigente par la fantaisie et le lyrisme de son imaginaire», je préfère encore myazaki ou sendak…

    • Est-ce moi ou blogue est particulièrement prolifique par les temps qui courent?

    • Aussi bon que ça? C’est probablement l’une de vos critiques les plus élogieuses que j’ai pu lire ici. J’y vais ce week-end!

    • Jozef, est-ce que le coup de foudre résistera à une fréquentation du film à long terme?

      Je sais pas trop quoi répondre… Que pensez-vous du film? -js

    • @ procosom

      toujours sur les civilisés: quand Hushpuppy songe brièvement à quitter le bathtub, on se surprend à souhaiter que son père cède et parte, mais il lui répond qu’elle “ne connait rien”

      Et effectivement, quand on y pense, quelle serait sa vie dans une grande ville, pas de parents, “prise en charge” par l’État, traitée comme une pauvre réfugiée semi-sauvage?

      Le père est rustre et même brutal avec elle, mais c’est comme si instinctivement, il savait que ce serait pire s’il ne l’était pas.

    • Hum, tout ça semble tourner autour de la loi du Tao (ce qui ne peut que me plaire) mais la bande me laisse craintif. La tension qui en résulte est bien exprimée dans le texte de Jozef. Je tenterai probablement le coup de foudre, le vrai Divertissement… Ça me rappelle aussi une nouvelle de Le Clézio…

    • @ pezzz

      Effectivement, la trame sonore est majestueuse et rehausse les moments clés du récit et vice versa.

      Concernant l’oscar pour le meilleur acteur de soutien, pouvez-vous croire que Wink était le gars du café en face du plateau?!?!? Incroyable comment des talents dissimulés peuvent se révéler sous leurs meilleurs jours dans un contexte propice…

    • Pas vu encore…

    • Je me suis précipité au cinéma à la fois intrigué (par la dithyrambe post-cannoise) et appeuré (par la “vibe” Sundance indie-quirkie).

      Au final, le film me semble en plein à mi-chemin entre la transcendance de Malick et le bric-à-brac d’un Spike Jones (ce qui est pas mal mais les détracteurs des deux cinéastes trouveront matière à dénigrer le film: voix over insistante, caméra portée, fx lo-fi, réalisme poétique…).

      Je trouve quand même que Zeitlin a réussi à éviter la plupart des pièges qu’il s’est lui-même tendu, surtout grâce à une direction d’acteur phénoménale pour un premier film (la petite Wallis est absolument captivante). Mais il s’appuie beaucoup trop à mon goût sur la musique.

      Premières impressions, je vais me coucher, on verra ce qu’il en restera demain…

      Ouais, la direction d’acteurs. Aussi habile que celle de Kusturica avec des non-pros. Il y a tant de choses à dire sur ce film. En fait, sa production vaudrait à elle seule un long métrage! Un reportage assez complet à lire ici. -js

    • La direction de non-acteurs est honorable (remarquable dans le cas de la petite), mais vraiment pas sans failles: Dwight Henry a un rôle très difficile qu’il ne réussit pas toujours à bien porter (manque de nuances, jeu qui semble souvent “forcé”). La magie du film m’a malheureusment échappé: la “représentation hyper naturaliste” de ce monde m’a aussi semblé “forcée” d’une certaine manière, c-à-d. que je n’ai pu m’empêcher de voir la mise en scène derrière le gentil chaos du Bathtub. Qqch d’affecté dans la représentation du pittoresque de la communauté.

      C’est aussi pour moi un film qui peine à trouver son rhythme et qui cherche son propos (il me semble qu’on épuise rapidement le fond d’émerveillement cosmique d’Hushpuppy; sa relation avec son père – centrale au film quand même – se résume en bout de ligne à peu de choses, aussi “dramatiques” soient-elles).

      Malgré mes réserves, ça reste un premier film plutôt remarquable, qui montre une sensibilité et une vision…prometteuses.

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