Jozef Siroka

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    Jozef Siroka est journaliste au pupitre à LaPresse.ca et blogueur cinéma à temps partiel.
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    Jeudi 26 avril 2012 | Mise en ligne à 21h15 | Commenter Commentaires (9)

    The Conversation : derrière l’imperméable

    The-Conversation_Gene-Hackman_raincoat-front-full

    Un lecteur du blog, guy-antoine, m’a récemment fait découvrir un site bien original, Clothes On Film, dont l’objectif est d’«examiner les costumes et l’identité dans les films». Un billet publié le mois dernier porte sur The Conversation (1974), formidable thriller psychologique de Francis Ford Coppola dans lequel Gene Hackman joue un expert en surveillance électronique hanté par un enregistrement qui pourrait mettre en danger les personnes qu’il a mises sous écoute.

    Après le succès faramineux de The Godfather (1972), Coppola s’est vu offrir carte blanche par le studio Paramount pour son prochain projet, en échange de son engagement à réaliser The Godfather : Part II (qu’il ne voulait pas faire au départ). The Conversation est né d’un idéal de «cinéma européen», ce type de films formellement et intellectuellement ambitieux, que le jeune cinéaste admirait plus que tout.

    The Conversation est entre autres une réponse à Blow Up (1966) de Michelangelo Antonioni, étude rigoureuse sur notre propre perception de la réalité, et du rôle de l’artiste dans la représentation de celle-ci. Le protagoniste, un photographe de mode fendant, croit avoir photographié par inadvertance une tentative de meurtre dans un parc, mais les images sont tellement floues que rien n’est certain. Au terme d’une session d’agrandissement, il se convainc de sa théorie initiale – seule l’oeuvre de l’artiste/technicien permet de rendre compte d’une réalité accrue, mais il reste qu’il ne faut pas tomber dans le piège d’une quelconque révélation «objective», comme c’est le cas du photographe.

    Dans The Conversation, Coppola reprend essentiellement la thèse d’Antonioni, substituant le sujet de l’art visuel à celui de l’enregistrement audio (procédé d’ailleurs répliqué par Brian De Palma dans l’excellent Blow Out (1981)). La principale différence entre les deux films est la caractérisation des protagonistes. Dans Blow Up, le photographe est ni plus ni moins un vaisseau permettant d’habiter les questionnements métaphysiques du grand cinéaste italien. Dans The Conversation, le personnage de Hackman, Harry Caul, constitue le propos central du film, qui est empreint d’une profonde aura de mystère. En effet, les désirs et motivations de Caul sont éminemment complexes, et d’autant plus difficiles à déchiffrer pour le spectateur puisqu’il représente la personnification même de la discrétion.

    Notre héros effacé est présenté comme le meilleur-dans-son-domaine, mais on sent que les affres du métier ont eu des conséquences néfastes sur son état psychologique. Souffrant de paranoïa aigüe, il déploie tous les moyens pour passer aussi incognito que possible. Il n’utilise pas son téléphone de maison, refuse de parler d’autre chose que de boulot au bureau, n’a pas vraiment d’amis, et sa maîtresse ne connaît même pas son vrai nom. Un élément-clé de la caractérisation de Caul est son habillement; complets tristes, invariablement beiges, gris et vert pâle. La pièce maîtresse de son garde-robe est un imperméable affreux dont il ne semble jamais se départir.

    The-Conversation_Gene-Hackman_raincoat-Harrison-Ford-tie

    Clothes On Film, qui au gré de son analyse propose des extraits d’entrevue avec la costumière de The Conversation, Aggie Guerard Rodgers, y va de cette observation :

    Tout au long du film, le costume de Harry est si indicatif de ses actions qu’il a à peine besoin de parler. On peut lire ses intentions, tel que le simple fait d’enfiler son imperméable pour entreprendre son travail – ce qui dans le contexte de l’histoire concerne tout ce qui tourne autour de l’intrigue de l’assassinat (à noter qu’il l’enlève immédiatement après avoir complété l’enregistrement en direct de Ann et Mark). Il porte même son imperméable dans ses rêves. Ses raisons pour porter cet imperméable demeurent ambivalentes, tout comme le film lui-même, mais d’autres indices peuvent être tirés quant à la nature de sa personnalité. Il est translucide, ce qui implique sa paranoïa d’être mis sur écoute, quelque chose qui se produit éventuellement quand il ne porte pas l’habit. En outre, il abrite des connotations de malhonnêteté et de honte, deux traits qui suivent Harry de près sur une base quotidienne.

    Pour ajouter aux propos ci-dessus, je crois que ce choix vestimentaire particulier illustre l’angoisse et la confusion que subit Harry Caul par rapport à sa capacité de protection (d’ailleurs, il n’est jamais vraiment clair s’il est effectivement mis sur écoute par un ennemi invisible, ou s’il est carrément victime d’un cas grave de syndrome de la persécution). L’objectif premier d’un imperméable est de protéger celui qui le porte (contre la pluie, le vent, etc.). Ainsi, Caul se croit invulnérable en portant cette misérable cape de super-zéro. Tout n’est en fait que mirage. Ce qui confirme ce faux sentiment de sécurité est justement la translucidité du matériau, qui laisse Caul exposé à toute forme d’hostilité.

    La dualité contradictoire du costume – cette «imperméabilité transparente» – en dit long sur le personnage, et ramène à la thèse de Blow Up; cette certitude illusoire que l’on peut contrôler ou manipuler notre environnement, notre réalité. Une tâche qu’il vaut mieux laisser aux soins des artistes qui, une fois de temps en temps, s’en acquittent à merveille…

    Voici un making-of du film, dans lequel Coppola discute brièvement de l’aspect
    mise en abyme de son approche.

    La bande-annonce est ici.


    • «Harry Caul, constitue le propos central du film, qui est empreint d’un profond aura de mystère.»

      AURA est un nom féminin. UNE aura.
      (déformation professionnelle oblige, les coquilles m’horripilent..)

      Pour ce qui est du personnage du Gene Hackman. Je ne pense pas que ce soient les affres du métier qu’ils l’aient rendu sociopathe, mais ceux-ci ont probablement contribué à hypertrophier des traits de caractère qui le prédisposaient au préalable à l’exercice de sa profession ascétique.

      Merci hlynur, c’est corrigé. -js

    • “(d’ailleurs, il n’est jamais vraiment clair s’il est effectivement mis sur écoute par un ennemi invisible, ou s’il est carrément victime d’un cas grave de syndrome de la persécution)”. Si j’ai bonne mémoire, à la toute fin du film, on le voit jouer du saxophone dans son apartement. Il reçoit ensuite un appel téléphonique d’un homme (Harrison Ford ?) qui le prévient qu’il est sous écoute et qui le lui prouve en lui faisant jouer un enregistrement de lui-même en train de jouer ladite pièce de saxophone ! C’est alors qu’il se met à défaire murs et planchers pour trouver le micro … Suggérez-vous que Caul s’est IMAGINÉ avoir reçu cet appel ? (Intéressante théorie)

    • J’aimerais ajouter une différence fondamentale entre Blow Up et The Conversation: Blow Up est aussi un portrait formidable de l’époque “Swinging London”, période d’une créativité artistique sans précédent, autant en musique, cinéma, qu’en art visuel. Ces années furent celles du LSD et des drogues hallucinogènes, thème récurrent dans le film (le photographe voit-il la réalité ou hallucine-t-il?) même si la drogue en soit ne fait pas vraiment parti du film. La scène avec les Yardbirds (groupe-phare des années 1960) est particulièrement fantastique (on peut voir Jimmy Page durant cette scène, à l’époque avec les Yardbirds avant la creation de Led Zep). Le personnage du photographe est basé sur David Bailey, célèbre photographe de l’époque, et le film est monté de sorte qu’on a l’impression de regarder une séquence d’images, sans beaucoup de dialogues, ce qui, à mon opinion, amplifie l’effet de paranoïa/hallucinations.
      De l’autre côté, The Converstion représente le summum de la paranoïa, thème récurrent dans certains films américains des années 1960/70, comme All the President’s Men (et autres de A.J. Pakula comme Klute), certains films de John Frankenheimer, Chinatown, etc. Selon moi le meilleur film de FF Coppola.

    • Oui Larry, il y a du Watergate sous l’imper, comme il y a l’assasinat de Kennedy au centre de Blow out. Mais Conversation est plus psychologique que politique. Le saxo est un choix intéressant, l’envers de l’imperméable, l’envers de la discrétion; le seul espace vraiment personnel à Caul est musical, le jazz est sa contestation du réel, son refus, son refuge. À la scène finale, l’indéchiffrable sujet, probablement en train de se ressouvenir (d’un bonheur qu’on nous cache), souffle son saxo, son seul moyen d’identification, et s’égare dans ses capacités agogiques sur le réel, sans danger… sous écoute.

    • J’utilise le terme musical agogique (variations dans l’interprétation du musicien devant une partition) puisque c’est bien de cela dont il est question tant chez le photographe qui aggrandit l’espace, Caul qui joue avec le tempo, l’élasticité sonore ou Travolta qui monte et synchronise les éléments d’un réel. Tous trois sont confrontés à une partition à interpréter et feront face à un certain échec. Trois résolutions possibles, le photographe d’Antonioni s’assagit et se réapproprie le monde dans un jeu dont l’objet est illusion. Caul, lui, s’accomplit d’une certaine façon dans la finale, se libère du réel-partition et se rend à soi, capitule par un chant du sujet, il y est contraint, de l’imper au saxo, et la scène en est une des plus lyrique qu’on puisse voir au cinéma. L’échec chez de Palma est beaucoup plus amère et ironique…

    • Selon vous : Similitudes significatives avec The Interpreter ou non?

    • The Conversation est effectivement une oeuvre hors du commun, l’une des plus parfaites d’ailleurs de Coppola qui, dans les années 70, était tout sauf un petit cinéaste pépère. Ceci dit, j’aimerais souligner la performance formidable de Gene Hackman dans ce qui reste à mes yeux son plus grand rôle en carrière. Il est d’une intériorité si parfaite qu’on semble le comprendre sans qu’il ait à dire quoi que ce soit. Peu d’acteurs auraient su rendre avec autant de force un personnage si effacé (parfois littéralement: il fuit constamment le cadre). L’imperméable fait du bon travail j’en conviens (!) mais l’acteur à l’intérieur n’est pas qu’une patère.

    • J’ai regardé Coteau Rouge avant-hier; ouf, quelle déception!

    • Question hors sujet: le film japonais 47 Ronin qui va sortir durant l’année semble être un bon film ( made in japan) comme on pourrait dire, mais pourrais tu m’expliquer la présence de keanu Reeve la dedans !
      http://www.imdb.com/title/tt1335975/
      …bon ouais… j’avoue que le gars du screenplay a fait les film de Fast and Fourious… j’ai le présentiment que je vais devoir mettre mon coté historien de côté..
      qu’en pences tu ?

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