Jozef Siroka

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    Jozef Siroka est journaliste au pupitre à LaPresse.ca et blogueur cinéma à temps partiel.
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    Mardi 17 avril 2012 | Mise en ligne à 16h30 | Commenter Commentaires (23)

    Christopher Nolan, dernier grand apôtre de la pellicule

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    Âgé de 41 ans, Christopher Nolan est un cas à part chez la jeune génération de cinéastes: il ne veut rien savoir des nouvelles technologies numériques. Le réalisateur de The Dark Knight et d’Inception ne jure que par les «vieilles» caméras à pellicule. Et il commence à se sentir de plus en plus seul et anxieux en ce qui a trait à son approche démodée.

    En décembre dernier, Nolan a tenté de rallumer la passion pour le celluloïd en organisant une projection spéciale du prologue de The Dark Knight Rises, qui a par la suite été présenté dans une quarantaine de salles en Amérique du Nord. Étaient invités à la soirée une brochette de réalisateurs de renom dont Michael Bay, Bryan Singer (X-Men: First Class), Jon Favreau (Iron Man), Eli Roth (Hostel), Duncan Jones (Source Code), Stephen Daldry (Extremely Loud and Incredibly Close) et Edgar Wright (Shaun of the Dead).

    Avant la projection, Nolan a livré un plaidoyer en faveur du format 35mm. Selon lui, la pellicule va disparaître à moins que des gens haut placés dans l’industrie n’offrent une résistance soutenue. «Le danger provient des cinéastes qui ne se prévalent pas de leur droit de choisir ce format. S’ils cessent d’exercer ce choix, il disparaîtra. Je dis aux gens : “Écoutez, le numérique ne va pas s’en aller”».

    Nolan précise sa pensée dans une longue entrevue qu’il a accordée au Directors Guild of America :

    Au cours des 10 dernières années, j’ai ressenti une pression croissante afin d’arrêter de tourner sur pellicule et de commencer à tourner sur vidéo, mais je n’ai jamais compris pourquoi. C’est moins cher de travailler avec la pellicule*, ça paraît bien mieux, c’est une technologie qui a été connue et comprise depuis 100 ans, et c’est extrêmement fiable. Je crois, véridiquement, que cela se résume à l’intérêt économique des fabricants et de l’industrie de production qui se font plus d’argent à travers le changement qu’en maintenant le statu quo. On économise beaucoup d’argent en tournant sur pellicule et en évitant les intermédiaires numériques. [...] Je crois que le IMAX est le meilleur format qui a jamais été inventé. Il s’agit de la référence absolue, et toute autre technologie doit tenter de s’y mesurer, mais aucune n’a encore réussi, à mon avis.

    Pour reprendre le titre de l’entrevue, Nolan se révèle un véritable «traditionaliste» quant à sa technique de travail. Un aspect étonnant surtout compte tenu de la taille imposante de ses productions. Par exemple, il travaille autant que possible avec une seule caméra (alors qu’on en utilise au moins deux en tout temps sur des blockbusters), utilise un minimum d’images synthèse et, fait encore plus surprenant, n’a pas recours à une seconde équipe (qui tourne généralement toutes les scènes d’exposition, les inserts, ou de l’action secondaire sans personnages «parlants») :

    Si on n’a pas besoin de diriger tous les plans qui se trouveront dans le film, pourquoi ai-je besoin d’être là tout court? L’écran est de la même taille pour tous les plans. Le petit plan, disons, d’une montre sur un poignet, va occuper le même espace que le plan avec des milliers de personnes qui courent dans la rue. Tout possède le même poids, et a besoin d’être considéré avec le même soin. J’y crois vraiment. Je ne comprends pas ces critères de morcèlement. Beaucoup de films d’action adoptent une seconde équipe pour toutes leurs scènes d’action. Pour moi c’est étrange, parce que pourquoi alors vouloir faire un film d’action?

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    Enfin, Nolan nous apprend qu’il a eu de la pression de la part du studio afin de tourner The Dark Knight Rises en 3D :

    Warner Bros. aurait été très content [que le film soit en 3D], mais j’ai dit aux gars que je voulais être stylistiquement consistant avec les deux autres films, et que nous allions vraiment pousser le côté IMAX afin de créer une image de très haute qualité. Je trouve que l’imagerie stéréoscopique possède un effet trop petit et intime. Le 3D est un abus de langage. Tous les films sont en 3D. L’idée première de la photographie est qu’elle est tri-dimensionnelle. Le truc avec l’imagerie stéréoscopique est qu’elle donne à chaque spectateur une perspective individuelle. C’est approprié pour les jeux vidéo et autres technologies immersives, mais si vous recherchez une expérience publique, la stéréoscopie est difficile à adopter. Je préfère le gros canevas, regarder un écran immense et une image qui semble plus grande que la vie. Quand on traite cela de manière stéréoscopique, et on a fait beaucoup de tests, cela réduit la taille et donc l’image devient une fenêtre bien plus petite devant soi. La relation entre l’image et le spectateur doit être considérée avec soin. Et je sens que dans la vague initiale [du 3D], cela n’a pas le moindrement été considéré.

    Une petite proposition de symposium, juste comme ça: un débat sur le 3D entre Christopher Nolan et James Cameron. Ça promettrait! Plus sérieusement, je ne suis pas le plus grand admirateur de l’oeuvre de Nolan, mais je dois dire que, après avoir lu l’entrevue, j’ai acquis énormément de respect pour l’artiste. Sa vision passionnée et pratiquement puriste du cinéma m’a franchement ému. Ceci dit, j’ai bien hâte de voir ce qu’il nous réserve pour sa période post-Batman. On parle d’un (autre) biopic sur Howard Hughes. À suivre…

    * Un article très étoffé publié dans le L.A. Weekly permet de bien comprendre l’impact de la révolution numérique dans l’industrie du cinéma. Pour résumer grossièrement, si les étapes du tournage sur vidéo et de la distribution des copies se montrent plus économes qu’en pellicule, ce n’est pas nécessairement le cas pour la projection et la préservation des films.

    À lire aussi :

    > The Dark Knight Rises : première bande-annonce
    > The Dark Knight et le montage du «chaos»


    • Moi personnellement, j’adore Christopher Nolan. Avec PTA et Tarantino, il fait partie de mon top 3. Je comprends que certains peuvent lui reprocher de faire des blockbusters, mais au moins, ils sont de qualité incroyablement supérieure à la moyenne estivale. Comme votre collègue Cassivi l’avait écrit: avec Batman Begins, The Dark Knight et Inception, Nolan est devenu le maitre du blockbuster d’auteur.
      Cependant, mes deux oeuvres favorites de Nolan sont Memento et The Prestige qui sont plus personnels et qui m’ont vraiment jeté par terre (en particulier la scène finale de Memento et la structure du Prestige qui correspondait à un tour de mague)
      Quand vous dites que vous n’êtes pas un très grand admirateur de l’oeuvre de Nolan, pourriez-vous préciser votre pensée? Je suis curieux de savoir ce que vous en pensez…
      P.s: je n’intervient pas souvent, mais félicitations pour votre blogue qui touche à tout dans le cinéma, de Audiard à Nolan et je le lis de façon assidue

    • Bonjour, je n’interviens pas souvent moi non plus, mais j’aimerais bien lire la réponse à la question de sebrango94 (sur Nolan). Merci!

    • Dernier? Dans les plus jeunes, peut-être, mais quelqu’un comme Spielberg ne fait pas que tourner en pellicule, il fait encore son montage à la mitaine, avec ciseaux et colle (excepté pour Tintin, sa première expérience en numérique). Tarantino aussi, je crois, en bon nostalgique, préfère encore la pellicule.


      Spielberg et Tarantino, oui. Dans le texte du Weekly.

      Jefchak works at the New Beverly, which is owned by Quentin Tarantino. A regular at the art-house cinema, Tarantino bought the place in 2007, when it was in danger of closing. The New Beverly still plays traditional reel-to-reel 35mm, and Tarantino has said that the day the cinema puts in a digital projector is the day he burns it to the ground.

      Recalling the quote, Jefchak laughs. “I don’t know how to break it to him, but we’ve been running digital here for as long as we’ve had video projectors. But I think what he’s trying to say is if we go exclusively digital because there’s no 35mm print, then he will feel there’s no reason to own this place anymore.”

      Tarantino’s dislike of the new medium is shared by projectionists.

      Par apôtre, je dis celui qui prend la cause en main, propage explicitement la bonne nouvelle, tente de faire des convertis etc. -js

    • Comme le noir et blanc, la pellicule va sûrement être marginalisée et réservée aux expériences artistiques.

      Mais le cinéma est un regard avant d’être une technique alors je ne vois pas le problème. Lynch a fait Inland Empire avec une petite caméra numérique et son regard porte comme celui d’un Tarantino plus “vintage”.

      Par contre, je trouve que le 3D nuit à l’expérience cinématographique, tant par l’appareillage ridicule (lunettes) qu’elle implique que par l’obligation qu’elle crée de tourner TOUT le film en 3D.

      Certains plans sont non seulement tournés inutilement en 3D, mais ce format rend parfois moins bien l’image, ce qui empirsonne le cinéaste dans une dynamique binaire. To 3D or not to 3D…

    • Tout comme l’a mentionné Sebrango24, j’ai A-DO-RÉ Memento; quel film puissant! Inception était très bien et j’ai aussi beaucoup aimé Dark Knight Rise. Bref, pour reprendre l’expression de Sebrango 24 qui traduit à merveille mon impression, Nolan est “le maitre du blockbuster d’auteur.”

      Parlant de classique en devenir, je vous invite à jeter un coup d’oeil au court d’animation auquel j’ai participé avec 3 diplomés du CVM. Disponible sur YouTube et d’une durée de 90 secondes, impossible qu’il ne vous arrache pas un sourire en coin et fasse remonter en vous quelques souvenirs des glorieuses années… 80!!!

      http://www.youtube.com/watch?v=tqNHJ03SWRg&feature=g-all-fbc&context=G2d31a16FAAAAAAAAFAA

    • H.S.

      Mon coeur saigne. Journée de deuil national à la maison:

      http://blogs.indiewire.com/theplaylist/in-memory-of-star-william-finley-1942-2012-5-things-you-might-not-know-about-phantom-of-the-paradise-20120416

      http://www.edgarwrighthere.com/2012/04/15/winslow-leach-forever/

    • Vous n’êtes pas si hors sujet que ça Winslow; je peux voler une âme avec de la pellicule ou de la bande magnétique, mais jamais avec du numérique.
      Mes condoléances, et salut Will…

    • Une autre chose (pellicule) qui pourrait disparaître d’ici 10 ans ?

      Je pense que pour la projection en salle, ils devront attendre les caméra et projos 8K. Les techies de ce blogue pourront confirmer.

      En passant, voyez ce petit bijou que Canon vient de sortir:

      http://www.photovore.fr/news-canon-eos-1d-c.html

      apparemment, ça compétionnera des poids lourds de caméra, pour une fraction du prix et du volume/poids.

    • Oui, rafc, le fantôme (du cinéma) hante finalement le Paradis…

    • “Une autre chose (pellicule) qui pourrait disparaître d’ici 10 ans? Je pense que pour la projection en salle, ils devront attendre les caméra et projos 8K.”

      C’est déjà terminé. Ici, la très très grande majorité des projections sont en numérique maintenant.

      ARRI, PANAVISION et AATON ne font plus de caméra 35mm.

      KODAK est en faillite.

      Le baromêtre, c’est Cannes et jusqu’à l’an dernier ils n’acceptaient que des copies 35mm. Cette année, c’est DCP all the way.

      10 ans, c’est utopique.

    • À JS,

      Excellent article qui me mène cependant à quelques questions. Quels sont les avantages du film 35 mm au format digital? De ce que j’ai lu (rapidement) dans l’article, il semble être plus une question de romantisme du film par rapport au format un peu froid qu’est le digital. Je ne suggère aucunement tuer le format film mais j’essaie simplement de comprendre pourquoi un réalisateur choisi le film en 2012 par rapport au digital. Est-ce une question de qualité tel que Chris Nolan rapport avec le format imax?

      Ensuite, du côté plus technique, comment les réalisateurs accomplissent des effets visuels avec le film? Est-ce que le film est scanné, puis modifié électroniquement?

      Merci

    • La définition est meilleure en pellicule. Est-ce à dire que c’est plus précis? Pas forcément. Si tu agrandis les détails d’une pellicule, tu finirais par voir les détails de plus en plus avec un cercle de confusion, du flou, sans discontinuités. En numérique HD, les détails risquent de se voir plus longtemps, mais à la fin tu auras des carrés discontinus. Quand on agrandit sur un écran géant en IMAX, il y a tellement de détails sur la pellicule que l’image est parfaite. Dans l’état du numérique aujourd’hui, on voit très très bien les pixels sur un écran géant pour ceux qui savent quoi regarder (il faut donc avoir un écran moyen, car la définition varie en fonction de la surface de projection: si on agrandit une image du double, elle aura deux fois moins de définition, car les pixels seront deux fois moins nombreux par pied carré et deux fois plus gros).

      L’avantage du numérique n’est pas au tournage mais à la projection: une pellicule se raye et bouge pendant la projection, ce qu’on peut à bon droit aimer. J’ai vu la Féline hier sur grand écran et j’adore l’idée d’une copie qui a vécu.

    • L’Alexa, et même la Red, pour certains projets, sont d’excellentes caméras qui donnent un rendu magnifique au films. Roger Deakins a commencé à tourner avec l’Alexa, c’est pas peu dire. J’ai parfois l’impression que l’obsession de continuer à tourner en pellicule tient du fétichisme.

      Mais d’un autre côté, le concept de prise ne veut plus rien dire. On peut recommencer 1001 fois sans qu’il y ait de dépassement de coûts de matériel, c’est pas rien. Les répétitions sont presque devenues inutiles. Faciliter les choses n’est pas l’idéal, me semble.

    • Longueil1993, pourquoi voudriez-vous vous débarasser du fétichisme? Aucun geste artistique n’est exempte de fétichisme, aucun amour du cinéma non plus.

      Choisir comme un objet un pied, un sein ou un visage, est-ce bien si différent que de faire un gros plan?

    • Vraiment un excellent article!! Nolan fait parti du même club que Tarantino, mais l’avenir comme tout le monde le sait est au numérique. Fincher n’a pas eu peur de passer au numérique et il est devenu un des premier à ce servir da la caméra Red sur ses films et avec la sortie da la Sony F65 qui va tourner en une définition de 8K je crois que le numérique va porter un grand coup dans le monde du cinéma avec cette caméra.

    • Nolan a raison. Une image en captée IMAX reste la référence. Et ça, même les gars de RED l’avouent, c’est le graal.

      L’avantage du numérique, c’est le workflow après la captation. C’est à dire la post-production mais aussi tout ce qui entoure la projection, de l’élimination des copies physiques (et ses frais de duplication, de douanes) à la possibilité d’une projection parfaite. Mais là, on est à des années lumières de ça parce que les 10 dernières années ont annihlié le métier de projectionniste. Les gens sont dans l’extase du numérique et s’imagine que ça va se faire tout seul, magiquement. Les projections ridicules qu’on nous affligent ne font que commencer…

      Et y a aussi l’offre qui pourrait en souffrir:
      http://www.panorama-cinema.com/V2/article.php?categorie=3&id=207

    • J’ai regardé Ghost Protocol en IMAX 3D. C’est impressionant.

    • @nitreug Il y a un coût de conservation qui peut revenir assez cher. Ça fait une centaine d’année que le 35 mm est un standard. Considérant l’évolution numérique des appareils de lecture et de captation, il est un peu stressant de se demander si ce qu’on enregistre aujourd’hui pourra être lu dans cent ans. Si non, il faut faire migrer les films vers les nouvelles technologies. Cela représente des quantités de temps et un paquet de fric. Je fais un peu de paranoïa : à voir à quel point les bonzes de l’informatique sont trop heureux d’avoir découvert l’obsolescence programmée, les conservateurs de films vont en ramer un coup pour être à jour dans la migration et ce ne sera pas au bénéfice de personne, sauf desdits bonzes.

    • J’ai écrit le commentaire ci-dessus avant de lire l’article. Après lecture… c’est le bordel total, l’ère numérique!! J’exagère, à peine, mais j’exagère. Mauvaise conservation de l’intégrité des documents et pouf, il manque 20% du film d’animation Toy Story. En quelques mois, cela peut se produire : logiciel d’animation, on migre parce qu’un nouveau logiciel est meilleur, incompatibilité des données, il faudrait conserver l’ancien logiciel, impossible : bordel. Un mec dans l’organisme pensait que c’était bien elle, la dernière version de tel document? Eh non : bordel. Un serveur plante? Bordel. And the list goes on…

      P.S. En tant qu’apprenti archiviste, je réprouve cette carabistouille : « the archivist’s mantra, “Store and ignore” ». Faux, ce n’est pas l’archiviste qui s’en fout, c’est tout le monde autour ou presque.

    • Ouaip, la conservation de tout en numérique est une blague. Un mythe.

    • @ unholy_ghost et la_roy

      Ce sont des aspects qui vont être corrigés avec le temps, comme la mauvaise qualité des couleurs au début des films en couleur.

      Même les faiblesses de la résolution de l’image en numérique ont de fortes chances d’être compensées par les avancées techniques futures.

      Je ne pense pas que des questions d’entreposage pèsent plus lourd que le plaisir de faire un film avec une liberté de mouvement et une proximité du cinéaste que seul le numérique peut donner.

    • D’accord avec vous la_roy & Unholy : en principe, le numérique est éternel; en réalité, on parle d’une durée de vie variant entre 5 et 50 ans selon l’évolution des logiciels/formats/modes… ceci dit, le numérique est beaucoup plus pratique et ça, on ne peut pas le contredire.

    • @kurtz Si vous croyez que l’on pourra corriger l’appétit du fric…

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