
Un lecteur du blog, guy-antoine, m’a récemment fait découvrir un site bien original, Clothes On Film, dont l’objectif est d’«examiner les costumes et l’identité dans les films». Un billet publié le mois dernier porte sur The Conversation (1974), formidable thriller psychologique de Francis Ford Coppola dans lequel Gene Hackman joue un expert en surveillance électronique hanté par un enregistrement qui pourrait mettre en danger les personnes qu’il a mises sous écoute.
Après le succès faramineux de The Godfather (1972), Coppola s’est vu offrir carte blanche par le studio Paramount pour son prochain projet, en échange de son engagement à réaliser The Godfather : Part II (qu’il ne voulait pas faire au départ). The Conversation est né d’un idéal de «cinéma européen», ce type de films formellement et intellectuellement ambitieux, que le jeune cinéaste admirait plus que tout.
The Conversation est entre autres une réponse à Blow Up (1966) de Michelangelo Antonioni, étude rigoureuse sur notre propre perception de la réalité, et du rôle de l’artiste dans la représentation de celle-ci. Le protagoniste, un photographe de mode fendant, croit avoir photographié par inadvertance une tentative de meurtre dans un parc, mais les images sont tellement floues que rien n’est certain. Au terme d’une session d’agrandissement, il se convainc de sa théorie initiale – seule l’oeuvre de l’artiste/technicien permet de rendre compte d’une réalité accrue, mais il reste qu’il ne faut pas tomber dans le piège d’une quelconque révélation «objective», comme c’est le cas du photographe.
Dans The Conversation, Coppola reprend essentiellement la thèse d’Antonioni, substituant le sujet de l’art visuel à celui de l’enregistrement audio (procédé d’ailleurs répliqué par Brian De Palma dans l’excellent Blow Out (1981)). La principale différence entre les deux films est la caractérisation des protagonistes. Dans Blow Up, le photographe est ni plus ni moins un vaisseau permettant d’habiter les questionnements métaphysiques du grand cinéaste italien. Dans The Conversation, le personnage de Hackman, Harry Caul, constitue le propos central du film, qui est empreint d’une profonde aura de mystère. En effet, les désirs et motivations de Caul sont éminemment complexes, et d’autant plus difficiles à déchiffrer pour le spectateur puisqu’il représente la personnification même de la discrétion.
Notre héros effacé est présenté comme le meilleur-dans-son-domaine, mais on sent que les affres du métier ont eu des conséquences néfastes sur son état psychologique. Souffrant de paranoïa aigüe, il déploie tous les moyens pour passer aussi incognito que possible. Il n’utilise pas son téléphone de maison, refuse de parler d’autre chose que de boulot au bureau, n’a pas vraiment d’amis, et sa maîtresse ne connaît même pas son vrai nom. Un élément-clé de la caractérisation de Caul est son habillement; complets tristes, invariablement beiges, gris et vert pâle. La pièce maîtresse de son garde-robe est un imperméable affreux dont il ne semble jamais se départir.

Clothes On Film, qui au gré de son analyse propose des extraits d’entrevue avec la costumière de The Conversation, Aggie Guerard Rodgers, y va de cette observation :
Tout au long du film, le costume de Harry est si indicatif de ses actions qu’il a à peine besoin de parler. On peut lire ses intentions, tel que le simple fait d’enfiler son imperméable pour entreprendre son travail – ce qui dans le contexte de l’histoire concerne tout ce qui tourne autour de l’intrigue de l’assassinat (à noter qu’il l’enlève immédiatement après avoir complété l’enregistrement en direct de Ann et Mark). Il porte même son imperméable dans ses rêves. Ses raisons pour porter cet imperméable demeurent ambivalentes, tout comme le film lui-même, mais d’autres indices peuvent être tirés quant à la nature de sa personnalité. Il est translucide, ce qui implique sa paranoïa d’être mis sur écoute, quelque chose qui se produit éventuellement quand il ne porte pas l’habit. En outre, il abrite des connotations de malhonnêteté et de honte, deux traits qui suivent Harry de près sur une base quotidienne.
Pour ajouter aux propos ci-dessus, je crois que ce choix vestimentaire particulier illustre l’angoisse et la confusion que subit Harry Caul par rapport à sa capacité de protection (d’ailleurs, il n’est jamais vraiment clair s’il est effectivement mis sur écoute par un ennemi invisible, ou s’il est carrément victime d’un cas grave de syndrome de la persécution). L’objectif premier d’un imperméable est de protéger celui qui le porte (contre la pluie, le vent, etc.). Ainsi, Caul se croit invulnérable en portant cette misérable cape de super-zéro. Tout n’est en fait que mirage. Ce qui confirme ce faux sentiment de sécurité est justement la translucidité du matériau, qui laisse Caul exposé à toute forme d’hostilité.
La dualité contradictoire du costume – cette «imperméabilité transparente» – en dit long sur le personnage, et ramène à la thèse de Blow Up; cette certitude illusoire que l’on peut contrôler ou manipuler notre environnement, notre réalité. Une tâche qu’il vaut mieux laisser aux soins des artistes qui, une fois de temps en temps, s’en acquittent à merveille…
Voici un making-of du film, dans lequel Coppola discute brièvement de l’aspect
mise en abyme de son approche.
La bande-annonce est ici.
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