Jozef Siroka

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    Jozef Siroka est journaliste au pupitre à LaPresse.ca et blogueur cinéma à temps partiel.
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    Mardi 6 mars 2012 | Mise en ligne à 22h00 | Commenter Commentaires (18)

    Poetry : redécouvrir le goût de l’abricot

    poetry

    Il y a de ces films qui sont difficiles à rendre compte par écrit. Qui nous atteignent d’une manière si profonde et personnelle qu’on ne sait pas trop comment s’y prendre pour exprimer nos impressions. Poetry de Lee Chang-dong fait partie de ceux-là.

    On peut commencer par résumer le récit: Mija, une semi-retraitée de 66 ans, tente de cultiver une image de soi guillerette (accoutrement coloré, sourire facile) malgré le fait que les temps sont durs. En effet, elle commence à oublier des mots de tous les jours; la maladie d’Alzheimer frappe à la porte. Deux fois par semaine, elle apporte des soins à domicile à un vieil homme caractériel partiellement paralysé, et dont les sessions de bain commencent à prendre une tangente sexuelle de plus en plus désagréable.

    Et puis l’horreur frappe: son petit-fils ado ingrat et fainéant, dont elle a la charge depuis que sa fille divorcée à quitté Séoul, a été impliqué dans le viol collectif d’une camarade de classe qui s’est récemment enlevé la vie. Pour remédier à la fâcheuse situation, les pères des 5 autres garçons impliqués décident d’acheter le silence à fort prix à la mère de la victime. Mija ne dispose pas de cette somme, qui plus est, ne semble nullement approuver de cette lâche stratégie de compensation. Mais voilà, son opinion est sans conséquence, la majorité l’emporte. Décidément, les hommes dans sa vie ne sont pas de tout repos…

    Mija n’est cependant pas du genre à se décourager devant cette grave série d’embûches, et s’offre un répit en s’inscrivant à un cours de poésie offert par un centre communautaire local. Le professeur déclare d’entrée de jeu que l’essence de la poésie est de regarder – et ainsi d’interpréter – les choses de tous les jours autrement. Munie de cette instruction, aussi vague soit-elle, Mija entreprend une odyssée spirituelle afin de composer le poème qu’elle s’était promis d’écrire depuis sa tendre enfance. Seul petit problème: l’inspiration ne vient pas. Ce à quoi le prof rétorque: Il ne faut pas l’attendre, mais bien la trouver.

    L’art doit ainsi être appliqué dans toutes les situations, aussi banales ou mornes soient-elles. Il sert dans un premier lieu d’échappatoire au dur quotidien de Mija; lors de la première réunion avec les pères, dans un resto, son regard erre à l’extérieur pour s’arrêter sur des roses rouges en bordure de la fenêtre. Elle quitte abruptement la pièce et, calepin en main, note ce qu’elle voit: «Sang». Plus tard, dans le cabinet d’un médecin qui lui annonce une mauvaise nouvelle, elle s’extasie devant d’autres fleurs dans un pot. Mais son enthousiasme (forcé) s’éteint brusquement lorsqu’elle se fait dire qu’elles sont artificielles, lui renvoyant en pleine figure son propre déni de la réalité.

    Ce qui monte finit par redescendre

    Le moment le plus important du film survient au début du dernier acte. Mija est envoyée, plus ou moins contre son gré, par les pères pour amadouer la mère endeuillée, avec l’espoir qu’elle puisse attendrir cette dernière avec son aspect de «mamie pauvre et innocente». Les deux femmes finissent par se rencontrer, dans un magnifique pré de campagne, et Mija se met à s’épancher sur la beauté de la nature, le chant des oiseaux. Elle tient un abricot qu’elle à ramassé sur le chemin, s’étonne de sa saveur délicieuse, et remarque que le fruit goûte meilleur après qu’il eut traîné par terre que s’il avait été cueilli à même l’arbre. Sur ce, elle met fin à l’entretien; au diable le plan original.

    Le principal motif visuel, ou intellectuel, de Poetry s’articule autour de la mécanique de la gravité. Mija adore jouer au badminton à l’extérieur de son immeuble et, lors d’une scène cruciale, le volant s’accroche aux feuilles d’un arbre, avant qu’elle n’essaie frénétiquement de le faire retomber. Lorsqu’elle se rend sur le viaduc surplombant la rivière où s’est jetée la victime de son petit-fils, son chapeau se décroche de sa tête et se dépose doucement dans l’eau. Des jeunes voisins jouent au hula hoop et, malgré leur agilité, le cerceau finit immanquablement par retomber. Le vieux patron de Mija n’accepte pas les incidences de son âge avancé et, dans l’espoir «d’agir comme un homme une dernière fois», s’administre un Viagra avant une session de bain…

    film-poetry-Da-wit-Lee-vieille-dame

    Comme je le dis en introduction, il n’est pas évident de rendre justice à Poetry par écrit. Le film pourrait sembler, pour plusieurs d’entre vous qui ne l’ont pas vu, être un mélo sentimental agrémenté d’une symbolique simpliste illustrant le cycle de la vie. Mais ce n’est aucunement le cas. Lee Chang-dong évite tout effet ou émotion facile. Il adopte plutôt une approche basée sur l’observation, et ce, d’une telle subtilité et patience qu’on pourrait carrément la décrire comme courageuse. Sa mise en scène est très pragmatique, et laisse toute la place à la formidable actrice Yoon Jeong-hee, «trésor national» de la Corée du Sud qui marque son retour au grand écran après un exil de 16 ans. L’accent est également mis sur les dialogues, assez fournis; Lee, romancier réputé dans son pays et ancien ministre de la Culture, a d’ailleurs remporté le Prix du scénario à Cannes en 2010.

    Contrairement à nombre de cinéastes asiatiques réputés du moment, comme Wong Kar-wai, Johnnie To (Hong-Kong), Hirokazu Kore-eda, Takeshi Kitano (Japon) ou ses compatriotes Kim Ki-duk, Bong Joon-ho et Park Chan-wook, Lee ne dispose pas d’un style distinctif, n’est pas ce qu’on pourrait appeler un esthète (pas d’angles raffinés, de ralentis, de palette visuelle particulièrement expressive, de jeux sonores, ni même de musique). Mais son langage artistique prosaïque, si on veut, appuie à merveille le propos de son film, et caresse la perception de son héroïne qui s’évertue à regarder le monde «autrement». Et lorsque l’inspiration finit par la frapper, Lee s’ajuste en conséquence. Après plus de deux heures de mise en scène pédestre, Poetry finit par s’envoler. On a soudainement droit à des procédés de distanciation; voix off, montage elliptique, transfert narratif, retours obliques sur l’imagerie du film. En un mot : Poésie.

    Rarement me suis-je senti aussi bouleversé par une expérience cinématographique. Je compte ce genre de moments sur les doigts d’une main. Pourtant, pendant que je regardais Poetry, je dois admettre que, tout comme Mija, je «cherchais l’émotion» en vain, avant qu’elle ne vienne me frapper sans crier gare comme une locomotive en furie. À l’instar de la scène de l’abricot, j’ai «redécouvert» la réelle puissance du film qu’après la tombée du rideau, et je n’en suis toujours pas sorti indemne.


    • Jozef, tu as vraiment le “tour” pour nous intéresser au cinéma et à ses trésors. toujours un plaisir de te lire et d’apprécier tes découvertes. Merci!
      Philippe

    • Je l’ai d’ailleurs acheté en prévisionné hier soir. Je lirai donc votre article dans quelques jours après avoir vu ce film qui m’apparaît comme un intéressant croisement entre Cherry Blossoms et Mother…

    • @ProCosom
      «un intéressant croisement entre Cherry Blossoms et Mother…»

      J’aurais difficilement pu mieux dire.

    • Je seconde le commentaire de Philviel. Merci Jozef!

    • ____ J’ai écouté Poetry il y a deux jours et j’ai été complètement soufflé. Quel oeuvre puissante. Une oeuvre qui touche des sujets lourds en gardant toujours une plume légere. 2h30 de pur bonheur, un film qui grandit sur vous au fil du visionnement jusqu’à ce que vous ne vouliez plus en sortir. La scène des abricots m’a également profondément saisi. Un film auquel on pense encore longtemps après l’avoir vu.

    • Pas mal comme critique d’un film difficile à rendre compte par écrit!

      Je ne partage pas tout à fait cette impression d’un film sans style visuel distinctif, ses angles de caméra sont raffinés sans être voyant (je me rappelle de la composition de quelques plans, même si j’ai vu le film il y a plusieurs mois, l’esthétique n’est pas si effacée), et il y a un superbe travail d’ellipse et d’épuration. Même chose pour les dialogues: ils sont présents, certes, mais rien n’est vraiment dit dans ce film.

      Mon souvenir est assez vague, je me rappelle surtout avoir été épuisé par la personnage principale qui n’arrive pas/ne peut pas exprimer ce qu’elle ressent face à son dilemme, un isolement total écrasant. En plus (spoilers), lorsqu’elle finit par se confesser au policier-poète pour accuser son fils, Lee fait une ellipse et nous coupe de ce moment libérateur. C’est ce qui explose dans les derniers moments, dans son poème, elle a non seulement réussi à trouver de la beauté dans la laideur qui l’entoure, elle a surtout trouvé un moyen de le communiquer. Et je crois que c’est aussi ce que fait le cinéaste, mais pas seulement dans les derniers moments, il y a de la poésie dans chaque plan, dans son regard sur son personnage, qui serait probablement plus visible lors d’un deuxième visionnement (supposition, je ne l’ai pas revu). En tout cas, c’est un grand film, assurément.

      Oui, il y a de la poésie dans chaque plan, mais c’est à nous de la trouver, comme le dirait le prof. Et on se rend compte de la «poésie» du film qu’en rétrospective, et c’était là le pari de Lee. Comme justement la scène de l’ellipse entre Mija et le policier dans le jardin. À première vue, ce n’en est pas une du tout (et ça semble logique qu’elle refuse de se confier à lui puisqu’elle dit à une interlocutrice plus tôt dans la scène qu’elle ne l’aime pas). Et c’est ce que les ellipses plus «voyantes» de la fin nous communiquent, et qui nous font réinterpréter tout le reste du film autrement. -js

    • J’ai lu votre texte en diagonale, juste assez pour me mettre dans le mood car je vais voir le film en fin de semaine. Pour ceux qui seraient intéressés à voir POETRY sur grand écran, je signale que le film jouera au cinéma ONF, copie 35mm, ce samedi à 18h dans le cadre du festival Amérasia. On y passera aussi les derniers de Jia Zhang-ke et Kore-eda.

      http://www.amerasiafestival.com/2012/en/

    • “Poetry” fait partie de mon palmarès des meilleurs films de 2011. Une oeuvre magistrale que je reverrais n’importe quand. Je l’avais vu à Ex-Centris dans une salle presque vide…

    • Après avoir vu ce film l’été dernier au AMC 22 dans une salle presque vide, j’en suis sorti apparement aussi boulversé que vous. Le cinéma Coréen est vraiment capable du meilleur (Poetry) comme du pire (A Moment to Remember).

    • J’ai regardé le film il y a 2 jours, et je suis loin de partager votre enthousiasme. Une vieille mémé qu’on aurait plus envie de secouer que de s’attendrir à son destin. Un scénario qui questionne plus qu’autre chose. Sans dévoiler quoi que ce soit, pourquoi ne confronte t’elle jamais son petit-fils directement? sa fille? Et toute cette histoire de millions? Qu’en est-il réellement? (pourquoi l’idée de complot envers les personnes âgées m’est passé par la tête aussi?) Pourquoi n’a t’elle jamais aborder la question avec la mère de la victime? Et qu’arrive t’il à la grand-mère à la fin? Va t’elle rejoindre son chapeau? Et surtout l’inspecteur…. Pourquoi avoir attendu la toute fin de l’histoire pour débarquer dans le paysage? Et la grand-mère, si impétueuse durant la dernière scène avec le ‘capitaine’, pourquoi regarde t’elle son petit-fils partir sans rien dire? Un gros bof, ou sinon je n’ai rien compris de cette ‘poésie’.

    • @beranjaire

      Il vous en manque un bout sur la culture asiatique (spoilers): il est inconcevable pour cette dame d’accuser son fils de quoique ce soit, la famille passe avant bien des choses, elle ne peut pas se confier directement à l’inspecteur, elle doit pour ce passer par-dessus une énorme barrière culturelle. De toute façon, elle confronte son fils indirectement (par la photo), elle essaie de trouver en lui un espoir de rédemption, c’est quand elle abandonne (la scène du hula-hop montrant qu’il semble prêt à recommencer) qu’elle se confie à la police. Et à la fin, oui, elle rejoint son chapeau, son poème et le montage nous dit qu’elle s’identifie totalement avec la jeune fille, elle rejoue son destin.

    • Je ne me rappelle plus de la scène du “capitaine”, mais elle regarde son petit-fils partir sans rien dire parce que c’est elle qui l’a accusé, toutes les scènes précédentes (elle le lave, lui prépare son repas, etc.), montre son rituel d’adieu. Elle n’a pas besoin d’en dire plus, son petit-fils comprend très bien la signification de ses derniers gestes lorsqu’il se retrouve les menottes aux poings.

    • @cinematographe: «Il vous en manque un bout sur la culture asiatique (spoilers): il est inconcevable pour cette dame d’accuser son fils de quoique ce soit…»

      Mais justifiable d’user de chantage auprès d’un infirme !! Comme vous dites, il me manque un méchant boute de cette culture. (sans offense au coréen du sud)

      «toutes les scènes précédentes (elle le lave, lui prépare son repas, etc.), montre son rituel d’adieu. »

      C’était en prévision de la visite de sa maman pour le lendemain. Le film se termine comme tel.

      Mais comme vous dites 2 messages plus haut: «Mon souvenir est assez vague»

      En effet.

    • Hors sujet mais consternant:

      Lu sur le site des Génies:

      «Merci á nos commenditaires»

      Deux fautes en quatre mots…

      http://www.genieawards.ca/genie32/main.cfm?lang=F

    • @beranjaire

      La visite de la maman n’a rien à voir: pourquoi croyez-vous que la grand-mère ne réagit pas lorsque le policier débarque pour arrêter son fils? Pourquoi continue-t-elle de jouer au badminton avec lui, indifférente? Elle savait qu’il allait venir à ce moment, c’est elle qui a accusé son fils, elle s’est confiée à lui sur les marches après leur cours de poésie. Évidemment, on ne le sait pas, ça, on ne la voit pas se confier, mais on en a l’intuition, qui est confirmée par la réaction de la grand-mère, son absence de surprise. Alors, oui, ce rituel de nettoyage semble d’abord être une préparation à la visite de la mère, mais lorsque le policier arrive, on est supposé réviser cette perception et comprendre que c’est un adieu, ces gestes quotidiens prennent une toute autre dimension. C’est le projet du film, comme le dit Jozef, trouver de la poésie dans le quotidien.

      Même chose pour l’infirme, si vous n’y voyez que du “chantage” (vous pensez vraiment que le seul dilemme qu’éprouve cette pauvre dame c’est de trouver l’argent? vous ne voyez pas qu’elle ne veut pas participer à ce que lui propose les pères des autres garçons?) , alors, oui, comme vous disiez dans votre premier message, vous n’avez rien compris à cette poésie. Et ça, ça n’a rien à voir avec la culture asiatique, c’est de l’humanisme.

    • me too, je seconde philviel

      en lisant, je me disais: le livre doit être meilleur, un bon scénario égale trop souvent un bouquin à la racine, puis vous parler de votre choc cinématographique.
      j’étais scié.

      une maitrise en marketing M. Sykora?

      Bac en film studies. Pas sûr de comprendre la référence au livre.. (Et je crois que vous me confondez avec le joueur des Devils). -js

    • @cinematographe: «pourquoi continue-t-elle de jouer au badminton avec lui, indifférente?»

      Indifférente, en effet, comme durant tout le film. Elle ne veut peut-être pas participer, sauf qu’elle fait chanter un infirme/employeur et accepte malgré tout d’aller soudoyer une mère éplorée.

      Mais je continue tout de même à croire qu’elle croyait, naïvement, que ces 5 millions sauverait son petit-fils. Et sa naïveté l’a conduite à rejoindre son chapeau.
      Enfin, ça fait 2 jours que j’ai vu ce film, et heureusement, je suis en train de l’oublier.

    • Et bien, effectivement, ce film est réellement le croisement idéal-typique entre Mother (Joon-ho Bong) et Cherry Blossoms (Doris Dörrie)… sauf que là où le suspense de Mother a fonctionné à merveille et le style contemplatif, voire poétique, de Cherry Blossoms m’a ému, Poetry m’a laissé quelque peu sur mon appétit.

      J’ai regardé Poétry hier soir après avoir savouré l’attente pendant plusieurs semaines; peut-être que cela explique en partie ma légère déception, mais je le rythme n’est pas venu me chercher, l’actrice ne m’a pas convaincu autant que l’avait fait Hye-ja Kim dans Mother, l’aspect dramatique du scénario ne m’a pas révolté autant que l’avait fait Lola (Brillante Mendoza – Philippines – 2009). Bref, quelques scènes m’ont comblé (l’abricot, évidemment, et le crescendo vers la finale), mais je ne peux pas dire que ce film se classe parmi mes meilleurs de l’année 2011. Le désarroi de l’actrice principale ne m’a tout simplement pas conquis autant que l’avaient fait d’autres œuvres similaires.

      @Jozef

      “Et je crois que vous me confondez avec le joueur des Devils” Excellente, vous m’avez bien fait rire!!! :)

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