Jozef Siroka

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    Jozef Siroka est journaliste au pupitre à LaPresse.ca et blogueur cinéma à temps partiel.
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    Vendredi 27 janvier 2012 | Mise en ligne à 18h30 | Commenter Commentaires (4)

    Le court du week-end: La Soufrière

    De tous les films de Werner Herzog, La soufrière (1977) constitue probablement la meilleure introduction à son oeuvre. Le court-métrage de 30 minutes se présente comme un condensé des obsessions thématiques et formelles du cinéaste allemand: une nature déchaînée et sans pitié, la signification et la fin de notre civilisation, personnages à cheval entre la démence et la sainteté, procédés de distanciation (utilisation poétique de la musique, libre interprétation dans la narration), jeux de miroir entre la réalité et la fiction…

    L’idée de La Soufrière est venue à Herzog lorsqu’il est tombé sur un article de journal à propos de l’éruption imminente d’un volcan sur l’île de la Guadeloupe, et d’un paysan qui a refusé l’ordre d’évacuation de la zone menacée. Le réalisateur tenait à rencontrer cet homme et à le questionner sur «sa relation avec la mort». Le lendemain, Herzog et deux assistants se sont rendus à destination et, risquant leur santé (pour ne pas dire leur vie) au nom de l’art, ont réussi à concocter une oeuvre unique, à la beauté brute et sublime.

    En faisant un peu de recherche sur le web, je suis tombé sur une remarquable analyse du film, publiée par le site spécialisé Senses of Cinema. Voici un extrait :

    La «vérité extatique» est ce qui frappe le plus avec La Soufrière. L’île pourrait provenir d’une fantaisie de science-fiction. Privée de son humanité, elle se répète mécaniquement elle-même – les feux de circulation qui clignotent, les postes de télévision qui restent allumés – à l’approche de son anéantissement. Il y a un contraste marqué ici entre le monde naturel sauvage, incontrôlable, et la ville, et la civilisation, à sa merci. Herzog semble suggérer que le paysage marqué par l’homme est compromis dans la mesure qu’il est abandonné à jouer absurdement son rôle/fonction alloué, tandis que les animaux reconquièrent les rues dans une tentative futile de survie.

    À noter que le niveau de danger réel concernant la crise de la Soufrière – le volcan n’est finalement jamais entré en éruption – est une question qui a suscité la polémique. Au dires du fameux volcanologue Haroun Tazieff, il n’y a pas eu lieu de procéder à une évacuation de la zone «menacée». Je retranscris ci-dessous un courriel à ce propos que m’a fait parvenir son fils :

    La crise de la Soufrière fut plus une crise politique et de politique scientifique (voir les article wikipedia sur la Soufrière et sur Haroun Tazieff et ce site). L’évacuation fut le résultat d’un ancien refus des autorités françaises d’installer sur la Soufrière un laboratoire permanent digne de ce nom. La crise sismique et les éruptions “froides” (violentes émissions de vapeur et de roches froides expulsées par les jets de vapeur) ont légitimement inquiété la population et les autorités préfectorales mais aussi les rares scientifiques non volcanologues présents. A partir de là il y a eu un enchaînement de décisions articulées sur les signes émis par le volcan, décisions qui répondaient à des objectifs radicalement opposés, les uns scientifiques, les autres politiques, ceux-ci se déclinant en deux séries, politique préfectorale visant à transférer la Préfecture de Saint-Claude à Basse-Terre et politique de conquête de pouvoir sur les instances scientifiques de la République par Claude Allègre. Werner Herzog a très bien pu avoir l’impression qu’il risquait sa vie alors qu’il n’y avait pas de risque imminent mais ceux à qui l’on a fait courir un risque qui s’est réalisé, c’est la population évacuée pour des raisons inavouables et qui a tout perdu.

    À supposer qu’il n’y pas eu pas de réel danger, et que Herzog lui-même en fut conscient, cela n’invalide aucunement la qualité de son film. N’oublions pas que le cinéaste n’a jamais caché sa propension à fabriquer des faits, à avoir recours à une mise en scène «artificielle» dans ses documentaires, s’inscrivant en faux contre le cinéma vérité, qu’il dénigre comme étant du «cinéma de comptables» Du moment qu’une caméra est braquée sur un sujet, ce dernier est instantanément «corrompu» par la subjectivité du créateur. C’est ce qu’on appelle de l’art.

    Voici une entrevue non-datée de Herzog qui discute de la production de La Soufrière :

    N.B.: Malheureusement, l’image de la vidéo principale n’est pas synchro avec le son (qui la précède d’environ 2 secondes), mais il ne s’agit pas là d’un problème majeur puisque la majorité des répliques du film sont entendues en voix-off. Par ailleurs, l’option des sous-titres en français est présente, mais ils ne sont pas extra fidèles…

    P.S.: Le nouveau documentaire d’Herzog, Into the Abyss, est en salle depuis une semaine. Je vous invite à lire mon entrevue avec le cinéaste, ainsi que ma critique du film.


    • Le fait anecdotique qui a servi d’inspiration au film d’Herzog ne va pas sans rappeler celui de Harry Truman (à ne pas confondre avec le président américain qui a largué une bombe sur Hiroshima) au Mont St. Helens en Oregon. Un autre résident d’une bourgade périphérique à un volcan qui, attaché au spectre lénifiant de son bercail, a préféré perdre sa vie quitte à déserter son foyer.

      Encore aujourd’hui, je ne sais trop si voir dans ses agissements le geste digne d’un homme honorable ou l’opiniâtreté d’un vieillard gâteux et acariâtre..

      http://www.youtube.com/watch?v=WGwa3N43GB4&feature=related

    • Je ne suis pas trop sûr de comprendre ce qu’il veut dire par du « cinéma de comptables ». Qui ne serait pas fait par des « artistes », comme les deux lignes suivantes pourraient le suggérer?

      Pour mieux comprendre, je vous propose de lire sa Déclaration du Minnesota. -js

    • Je ne pense pas que ça soit du pareil au même, que le danger fut réel ou non. Si Herzog a bâti un climax autour d’une aventure “factice”, peu importe à quel degré (le danger subjectif ressenti n’était probablement pas négligeable étant donné les circonstances), ce n’est pas la même chose que s’il a filmé d’une façon totalement sincère. C’est certain qu’on ne peut pas interpréter de la même façon un film qui prend un instantané de la réalité et un film qui construit une réalité. Ceci dit, un documentaire qui ne fait que filmer le réel peut être de l’art, il suffit qu’on déclare que c’en est, et il reste la manière. Je suis d’accord pour dire que la question de savoir si le danger fut véridique ou non n’affecte pas la qualité du film. Je dirais même que votre phrase “c’est ce qu’on appelle de l’art” est à la limite restrictive parce qu’elle suggère que l’art exige de la fausseté. À mon sens c’est une phrase beaucoup trop définitive.

      Je pense que personne ne remet en question la démarche artistique d’Herzog, mais les circonstances du tournage ne sont pas un détail. Sinon ses films comme “Aguirre la colère de Dieu” ou “Fitzcarraldo” perdent beaucoup de leur sens.

      Ma phrase fait référence au fait de braquer sa caméra (son objectif photo) sur le monde dans le put de le représenter à travers sa subjectivité, Vs. prétendre de rendre compte d’une représentation «objective» du monde… Sinon, je ne dis pas qu’il n’y a «aucune différence» en ce qui concerne le degré de danger que confronte Herzog dans ses productions, pas au sens large en tout cas (bien entendu!). Plutôt, comme vous dites plus bas, cette notion ne devrait pas déteindre sur la qualité de son oeuvre. – js

    • Dès qu’une caméra s’installe quelque part, aussitôt il y a une fiction qui s’élabore, qu’on le veuille ou non, documentaire ou pas. Le film d’Herzog est impressionnant parce qu’on y croit vraiment, et l’image de cet homme endormi qui attend la mort on ne l’oubliera jamais.

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