Jozef Siroka

Archive du 9 janvier 2012

Lundi 9 janvier 2012 | Mise en ligne à 16h15 | Commenter Commentaires (6)

Bellflower: ode enflammée aux victimes de l’amour

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La question millénaire: comment faire pour se remettre d’une violente rupture amoureuse? Il y a probablement autant de réponses qu’il y a de victimes. Dans ce cas, se promener en pleine rue avec un lance-flammes au bras, ou conduire une voiture modifiée crachant des vagues de feu à travers ses tuyaux, peuvent s’avérer de valables solutions. Mieux encore: exorciser ses démons en réalisant un film mettant en scène lesdits engins incendiaires…

C’est justement ce que Evan Glodell a accompli avec Bellflower, long-métrage explosif, tour à tour naturaliste et impressionniste, sincère et irrationnel, exerçant un lyrisme de la souffrance puisé à même une profonde peine d’amour, la vraie, l’apocalyptique. L’urgence de la survie et l’urgence de la création artistique ici ne font qu’un: Bellflower, production férocement indépendante dotée d’un budget de 17 000 $, donne cette rare (et émouvante) impression que son auteur n’avait pas d’autre choix que de faire son film. Il en ressort un bel objet improvisé, non sans défauts, mais d’une infinie tendresse.

En surface, l’intrigue est plutôt conventionnelle. Woodrow (interprété par Glodell), un jeune homme s’accrochant jalousement à son mode de vie d’adolescent, se la coule douce avec son meilleur ami et coloc dans une banlieue de Los Angeles. Grands admirateurs de Mad Max, ils construisent dans leur cour des machines de la mort inspirées par leur-film-fétiche. Entre-temps ils boivent, fument, fantasment sur les filles et ne manquent jamais une occasion de dire «Dude», avec cette inflexion blasée et juvénile qui pourrait taper sur les nerfs tous ceux qui côtoient trop souvent les hipsters du Mile-End.

Dans un bar, Woodrow tombe amoureux de Millie, jeune blonde aux belles courbes, confiante et sexy qu’il rencontre à l’occasion d’un concours de mangeage de grillons. Leur première sortie est plutôt ambitieuse: un road-trip au Texas afin de se rendre dans le «pire restaurant» que Woodrow a jamais fréquenté (Millie n’est pas du genre souper aux chandelles). Pendant le voyage, elle lui dit que ce ne serait pas une bonne idée qu’ils sortent ensemble, qu’elle pourrait potentiellement le blesser. Lui fait la sourde oreille; il vit pleinement le moment présent, en extase avec elle dans ses bras, n’ayant de cesse de répéter «This is nice», stupéfié de découvrir un tel niveau de bonheur.

L’avertissement de Millie n’est cependant pas à prendre à la légère. Quand quelque chose est trop beau pour être vrai, c’est justement parce que ça l’est. D’ailleurs, le spectateur sait dès le début du film que cette histoire ne se terminera pas comme chez l’oncle Disney, comme en témoignent de terrifiants flash-forward. Pourtant, la tension est omniprésente. En connaissant le sort qui attend Woodrow, l’on souffre d’autant plus vis-à-vis son innocente plénitude nourrie par un coup de foudre inédit. D’autre part, la structure elliptique du récit, ainsi que l’approche savamment subjective, nous mettent constamment sur nos gardes. On ne sait jamais à quoi s’attendre, et c’est tellement satisfaisant.

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Bellflower a été filmé à l’aide de trois caméras numériques fabriquées par Glodell lui-même, qu’il a baptisées Coatwolf Model II (plus de détails ici). Les images baignent dans une lueur jaune ocre angoissante, la lentille est tachée comme un chiffon de garagiste, la mise au point se concentre parfois sur des détails précis du plan, brouillant le reste au point de créer un effet de rétroprojection que n’aurait pas renié Kieslowski à l’époque du Décalogue. Ces choix stylistiques se marient parfaitement à la logique du récit, en ce sens que le regard sur les choses de la vie peut être sévèrement tronqué avec des yeux carburant à l’amour aveugle.

Il en va de même lorsqu’on est occupé à ramasser les millions de miettes de notre coeur qui a soudainement explosé. Après un acte d’infidélité de la part de Millie (dont les raisons ne sont judicieusement jamais explicitées), Woodrow perd la tête, littéralement. Le film plonge conséquemment dans une zone surréaliste, où les fantaisies pyromanes entrent en collision avec des gestes sanglants et criminels. Le spectateur est confus, mais probablement moins que ne l’est le protagoniste.

Afin de se protéger du mieux qu’il peut, Woodrow se réfugie tant bien que mal dans son univers cinématographique et, comme son héros Mad Max, entreprend une furieuse vengeance. S’accroche à une certaine conception caricaturale de la virilité qu’il espère saura se montrer salvatrice… Il n’était tout simplement pas prêt pour ce genre d’épreuve trop cruelle, trop humaine. L’incompréhension, qui mène à la rage, qui mène à l’(auto) destruction; l’impuissance masculine est dépeinte ici de manière absolument crue et électrisante.

Bellflower est essentiellement un film sur la fin du monde. Ou, plutôt, sur des rêves d’ados qui, heurtés de plein fouet par la réalité, se volatilisent en fumée. Quand on y pense, ça revient au même… L’espoir se présente à travers l’idée que, des cendres renaîtront des hommes.

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