Jozef Siroka

Archive, janvier 2012

Mardi 31 janvier 2012 | Mise en ligne à 15h15 | Commenter Commentaires (22)

Warrior : noble retour à l’état primitif

Warrior Film (4)

En lisant le synopsis de Warrior, on se dit immédiatement: Ce film aurait pu faire un paquet d’argent… si seulement il y avait eu The Rock et Vin Diesel en tête d’affiche. Et puis, en regardant le film, dès la première scène, on se rend bien compte que le réalisateur, Gavin O’Connor, n’avait pas nécessairement quelque chose à vendre, mais avait sincèrement quelque chose à dire.

L’histoire, on la connaît déjà. Deux frères aux tempéraments opposés, connaissent de graves problèmes personnels, doivent faire face à un passé trouble, et recherchent leur salut avec leurs poings. Des variations sur le sujet, on en a vues à la pelletée. Ce qui est charmant avec Warrior, c’est que pour se démarquer de ses nombreux cousins cinématographiques, le film ne tente pas de transcender le genre du «drame sportif inspirant». Au contraire, il ne lève pas le nez sur ses codes archiconnus, mais s’assure cependant de les appliquer avec un remarquable souci de professionnalisme, élevant ce type de film au maximum de son potentiel.

On retrouve avec plaisir dans Warrior tous les éléments fondamentaux nécessaires pour un «bon film»: bon scénario, bonne direction d’acteurs, bonne direction photo, bon montage, bonne musique, etc. Rien d’extraordinaire, mais une série de petits blocs créatifs qui, solidement empêtrés les uns par dessus les autres, procurent une expérience des plus satisfaisantes. Je considère Warrior comme un triomphe du cinéma middlebrow, dont l’ambition n’est pas de révolutionner le monde, de mystifier l’élite intellectuelle, mais de fournir une oeuvre honnête qui respecte foncièrement l’intelligence du grand public. Un fait bien trop rare de nos jours.

Warrior est également ce qu’on pourrait appeler un film de son époque. Pour faire écho à mon post sur 25th Hour, le film se sert de l’Histoire récente comme d’un canevas dramatique, ou poétique. Les deux protagonistes incarnent chacun les deux principales crises américaines du 21e siècle : les interventions militaires futiles au Moyen-Orient et le crash économique. Brendan, le «bon frère», père de famille aimant et professeur admiré au secondaire, est en voie de perdre sa maison. Tommy, lui, est un vétéran de la guerre en Irak, qui a sur sa conscience la veuve pauvre de son frère d’armes tombé au combat. Le destin des deux frangins, qui ne se parlent plus depuis de longues années, finira inévitablement par se croiser lors d’un méga tournoi d’arts martiaux mixtes qui promet 5 millions $ au vainqueur.

Tom-Hardy-Nick-Nolte-Warrior-2011

À l’instar de Spike Lee, O’Connor n’exploite jamais les thèmes sociaux en question à fins de ponctuations émotionnelles faciles ou de revendications populistes. Son message s’articule plutôt autour de personnages crédibles, nuancés, attachants, en proie à des problèmes quotidiens auxquels la plupart d’entre nous (les 99%!) peuvent s’identifier. Le fameux combat final n’aurait pratiquement pas d’impact si on ne ressentait pas l’humanité, la vulnérabilité, des héros pugilistes. Et c’est là que le pari du cinéaste de ne pas faire appel à des stars du cinéma d’action s’est montré payant. En engageant des acteurs peu connus mais de très haute qualité (l’Australien Joel Edgerton, qu’on a pu voir dans Animal Kingdom, et le Britannique Tom Hardy, qu’on verra dans la peau de Bane dans The Dark Knight Rises), il évite de tomber dans le violence porn, et s’accorde l’opportunité d’un souffle davantage anthropologique. Warrior est d’abord et avant tout une remise en question de la virilité et de sa place dans la société contemporaine. Un Fight Club sans les prétentions métaphysiques.

La zone de combat dans Warrior, l’octogone, n’est pas seulement un lieu servant à démontrer les prouesses athlétiques de surhommes. Il s’agit également d’une belle métaphore d’une Amérique meurtrie, dont les habitants, abandonnés par leurs institutions, leurs politiciens – leur civilisation même – régressent noblement à un état primitif afin de réclamer le rêve américain auquel ils persistent toujours à croire. Ces gladiateurs modernes ne disposent plus que de leurs propres corps pour survivre; il s’agit de leur seul et unique catalyseur d’énergie positive, physiquement destructrice mais spirituellement créatrice. Warrior est en quelque sorte une célébration à la gloire de l’humain originel, et c’est à la fois absolument authentique et émouvant.

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Lundi 30 janvier 2012 | Mise en ligne à 15h15 | Commenter Commentaires (60)

Qu’est-ce qui a bien pu se passer dans la chambre 237?

room237smaller2

The Shining (1980) de Stanley Kubrick est l’un des films d’horreur les plus appréciés de tous les temps. Il s’agit également d’un des films du genre les plus mystérieux, ainsi que du plus complexe puzzle issu de l’oeuvre du légendaire cinéaste (à égalité, je dirais, avec 2001 et Eyes Wide Shut). Que signifie donc cette histoire d’un écrivain anciennement alcoolique, qui s’isole de son plein gré avec femme et fils dans un hôtel, et dont le syndrome de la page blanche le pousse à tenter de massacrer sa famille?

Un documentaire qui a beaucoup fait jaser au Festival de Sundance, Room 237, tente de percer les «messages cachés» qui seraient dissimulés dans ce classique. Le réalisateur Rodney Ascher, qui signe là son premier long-métrage, avait initialement conçu le projet comme une série de courts, qui seraient éventuellement mis en ligne sur YouTube. Mais la quantité d’information et d’intervenants qu’il a fini par rassembler l’ont forcé à changer d’idée.

Un article du New York Times nous donne un aperçu de ce qui se trouve dans Room 237. Voici quelques extraits :

> Stephen King [qui a écrit le roman original] n’a jamais caché son aversion pour le film, et la manière dont le réalisateur a écarté des scènes, des thèmes et des détails. Dans le livre, la Volkswagen de Jack est rouge; dans le film elle est jaune. Pas une grosse affaire, jusqu’à ce qu’on découvre que la VW rouge de King apparaît finalement dans le film, écrasée en dessous d’un camion remorque renversé.

> Le labyrinthe de haies, conviennent de nombreux experts de Kubrick, est une référence au mythe du Minotaure; d’autres ont établi des connections convaincantes entre le garde-manger bien fourni du Overlook et la maison en confiserie de Hansel et Gretel.

> Selon un professeur d’histoire [...], le film est rempli de références, certaines subtiles, d’autres moins, à la Solution Finale. Il y a les nombreuses références à 1942, l’année où les Nazis ont commencé leur extermination des Juifs à Auschwitz; un 42 apparaît sur un chandail que porte Danny; [Le film] Summer of ‘42 passe à la télé des Torrance; Wendy donne 42 élans de batte vers Jack. Et il y a le jaillissement de sang. «C’est une des meilleurs métonymies visuelles des horreurs du 20e siècle qui a été filmées».

> Un ancien correspondant d’ABC News [...] a écrit aun article dans le Washington Post notant l’utilisation d’éléments indiens décoratifs (dans une scène, Jack Nicholson lance une balle de tennis à répétition sur un rideau de mur indien), les canettes de Calumet, et la location du Overloook sur un lieu de sépulture indien. «C’est à propos de fantômes et de mémoires, et de notre façon de traiter avec le passé».

> Le sous-texte en entier de The Shining est l’histoire de Kubrick qui [a aidé la NASA a falsifier les missions d'alunissage] des Apollo et sa tentative de le dissimuler à sa femme, et d’elle qui s’en est rendue compte par après.

Vos théories sont évidemment bienvenues. En particulier si vous en avez à propos de ce sympathique toutou

Merci à Patrick C. pour le tuyau.

À lire aussi :

> Kubrick réinventé à l’heure du web
> De: Stanley Kubrick – À: Ingmar Bergman

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Vendredi 27 janvier 2012 | Mise en ligne à 18h30 | Commenter Commentaires (4)

Le court du week-end: La Soufrière

De tous les films de Werner Herzog, La soufrière (1977) constitue probablement la meilleure introduction à son oeuvre. Le court-métrage de 30 minutes se présente comme un condensé des obsessions thématiques et formelles du cinéaste allemand: une nature déchaînée et sans pitié, la signification et la fin de notre civilisation, personnages à cheval entre la démence et la sainteté, procédés de distanciation (utilisation poétique de la musique, libre interprétation dans la narration), jeux de miroir entre la réalité et la fiction…

L’idée de La Soufrière est venue à Herzog lorsqu’il est tombé sur un article de journal à propos de l’éruption imminente d’un volcan sur l’île de la Guadeloupe, et d’un paysan qui a refusé l’ordre d’évacuation de la zone menacée. Le réalisateur tenait à rencontrer cet homme et à le questionner sur «sa relation avec la mort». Le lendemain, Herzog et deux assistants se sont rendus à destination et, risquant leur santé (pour ne pas dire leur vie) au nom de l’art, ont réussi à concocter une oeuvre unique, à la beauté brute et sublime.

En faisant un peu de recherche sur le web, je suis tombé sur une remarquable analyse du film, publiée par le site spécialisé Senses of Cinema. Voici un extrait :

La «vérité extatique» est ce qui frappe le plus avec La Soufrière. L’île pourrait provenir d’une fantaisie de science-fiction. Privée de son humanité, elle se répète mécaniquement elle-même – les feux de circulation qui clignotent, les postes de télévision qui restent allumés – à l’approche de son anéantissement. Il y a un contraste marqué ici entre le monde naturel sauvage, incontrôlable, et la ville, et la civilisation, à sa merci. Herzog semble suggérer que le paysage marqué par l’homme est compromis dans la mesure qu’il est abandonné à jouer absurdement son rôle/fonction alloué, tandis que les animaux reconquièrent les rues dans une tentative futile de survie.

À noter que le niveau de danger réel concernant la crise de la Soufrière – le volcan n’est finalement jamais entré en éruption – est une question qui a suscité la polémique. Au dires du fameux volcanologue Haroun Tazieff, il n’y a pas eu lieu de procéder à une évacuation de la zone «menacée». Je retranscris ci-dessous un courriel à ce propos que m’a fait parvenir son fils :

La crise de la Soufrière fut plus une crise politique et de politique scientifique (voir les article wikipedia sur la Soufrière et sur Haroun Tazieff et ce site). L’évacuation fut le résultat d’un ancien refus des autorités françaises d’installer sur la Soufrière un laboratoire permanent digne de ce nom. La crise sismique et les éruptions “froides” (violentes émissions de vapeur et de roches froides expulsées par les jets de vapeur) ont légitimement inquiété la population et les autorités préfectorales mais aussi les rares scientifiques non volcanologues présents. A partir de là il y a eu un enchaînement de décisions articulées sur les signes émis par le volcan, décisions qui répondaient à des objectifs radicalement opposés, les uns scientifiques, les autres politiques, ceux-ci se déclinant en deux séries, politique préfectorale visant à transférer la Préfecture de Saint-Claude à Basse-Terre et politique de conquête de pouvoir sur les instances scientifiques de la République par Claude Allègre. Werner Herzog a très bien pu avoir l’impression qu’il risquait sa vie alors qu’il n’y avait pas de risque imminent mais ceux à qui l’on a fait courir un risque qui s’est réalisé, c’est la population évacuée pour des raisons inavouables et qui a tout perdu.

À supposer qu’il n’y pas eu pas de réel danger, et que Herzog lui-même en fut conscient, cela n’invalide aucunement la qualité de son film. N’oublions pas que le cinéaste n’a jamais caché sa propension à fabriquer des faits, à avoir recours à une mise en scène «artificielle» dans ses documentaires, s’inscrivant en faux contre le cinéma vérité, qu’il dénigre comme étant du «cinéma de comptables» Du moment qu’une caméra est braquée sur un sujet, ce dernier est instantanément «corrompu» par la subjectivité du créateur. C’est ce qu’on appelle de l’art.

Voici une entrevue non-datée de Herzog qui discute de la production de La Soufrière :

N.B.: Malheureusement, l’image de la vidéo principale n’est pas synchro avec le son (qui la précède d’environ 2 secondes), mais il ne s’agit pas là d’un problème majeur puisque la majorité des répliques du film sont entendues en voix-off. Par ailleurs, l’option des sous-titres en français est présente, mais ils ne sont pas extra fidèles…

P.S.: Le nouveau documentaire d’Herzog, Into the Abyss, est en salle depuis une semaine. Je vous invite à lire mon entrevue avec le cinéaste, ainsi que ma critique du film.

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