Jozef Siroka

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    Jozef Siroka est journaliste au pupitre à LaPresse.ca et blogueur cinéma à temps partiel.
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    Lundi 21 novembre 2011 | Mise en ligne à 20h00 | Commenter Commentaires (10)

    Melancholia : la délivrance à travers le sublime

    Melancholia-poster

    «Ce n’est pas dans la mesure où elle suscite la peur que la nature est appréciée comme sublime dans notre jugement esthétique, mais parce qu’elle provoque en nous la force qui nous est propre de regarder comme petites les choses dont nous nous inquiétons (les biens, la santé et la vie).» – Emmanuel Kant

    Ce n’est que lorsque l’on perd tout espoir que la vie (ou plutôt est-ce la mort?) prend tout son sens. C’est du moins le «message» que j’ai perçu après avoir vu Melancholia, curieux, irrésistible et parfois très drôle «film catastrophe psychologique» de Lars Von Trier.

    Le récit est divisé en deux parties, portant chacune le nom de deux soeurs diamétralement opposées. La première illustre le mariage de Justine (Kirsten Dunst), jolie fille qui, dans un premier lieu, semble parfaitement enthousiaste à l’idée de passer le reste de ses jours avec Michael (Alexander Skarsgård), un bellâtre de couverture de magazine pas trop futé, mais cependant rempli de bonnes intentions. Pour l’occasion, une fête est organisée par sa soeur rangée Claire (Charlotte Gainsbourg) dans le manoir de son mari douchebag John (Kiefer Sutherland).

    Au fur et à mesure que la soirée avance, on constate que Justine est loin de vivre «le plus beau jour de sa vie». Bien au contraire, sa dépression l’ayant rattrapée, elle décide, consciemment ou non, de saboter le mariage. Une série d’actions inappropriées, mais pas nécessairement injustifiées (prendre un bain pendant le découpage du gâteau, envoyer promener son patron, quitter brusquement la chambre nuptiale) va provoquer l’ire de Claire ainsi que le départ de Michael.

    Comme dans The Tree of Life de Terrence Malick, Melancholia rattache une dimension cosmique aux agissements quotidiens. Ainsi, la fête de plus en plus décadente de la première partie du film est régie par l’approche menaçante d’une planète géante, environ 20 fois plus grosse que la Terre. On pourrait dire que l’influence de cet astre est responsable du comportement (auto) destructeur de Justine, qu’il est une métaphore de son état psychologique. Une interprétation tout à fait valide, mais il y a plus.

    melancholia8

    La planète, baptisée Melancholia, prend beaucoup plus d’importance dans la seconde partie, qui se déroule quelques semaines, ou quelques mois, après le mariage. On est toujours dans le manoir, mais cette fois ne s’y trouvent que Claire, John, leur fils de 7 ans et Justine, rendue dans un stade très avancé de sa dépression. L’atmosphère est cette fois-ci beaucoup plus sereine, le rythme du récit ralentit, le cadre est moins serré, la lumière est plus diaphane; c’est le calme avant la tempête.

    Pendant que Claire s’occupe de Justine, John et son fils sortent le télescope en prévision du passage de Melancholia, qui devrait «frôler» la Terre. Mais on a mal calculé sa trajectoire… Alors que le spectre d’une collision apocalyptique est de plus en plus imminent, le rapport de force entre les deux soeurs se renverse. Complètement désespérée, Justine est forcément mieux disposée par rapport à l’idée de la mort, de la fin du monde, que Claire. En fait, elle accueille la venue de cette planète considérablement plus imposante, forte, gracieuse, vivifiante et, oserait-on dire meilleure que la nôtre avec béatitude : «La vie sur la Terre est mauvaise, personne ne la regrettera».

    Beaucoup verront dans l’approche de Von Trier la célébration d’une philosophie nihiliste. Mais je ne crois pas que c’est le cas. Melancholia est une profonde affirmation de la vie, mais une vie qui est inséparable de la mort, cette certitude ultime que la plupart des gens tentent d’assouplir avec des concepts religieux ou, de façon plus pragmatique, avec un déni constant et volontaire. La poursuite du bonheur tel qu’on nous l’impose n’est qu’une distraction, et une distraction souvent futile et douloureuse lorsque vient le temps de nous représenter notre propre finalité. Ainsi, la réplique la plus conséquente du film provient probablement de Gaby (Charlotte Rampling), la mère caustique des soeurs, lorsqu’elle dit à Justine, en parlant de son mariage: «Profites-en le temps que ça dure».

    article-melancholia-2

    Pour Von Trier, l’expérience humaine, à son meilleur, n’est pas belle, mais bien sublime, cette notion romantique qui peut être résumée par «un plaisant sentiment d’horreur». Ou, pour revenir à Kant : «L’imagination atteint son maximum et dans l’effort pour la dépasser, elle s’abîme elle-même, et ce faisant est plongée dans une satisfaction émouvante». En d’autres mots, personne ne sait ce qui nous attend lorsqu’on va atteindre l’au-delà, mais on peut se réconforter à l’idée que nous y passerons tous. Et c’est à travers cette union finale que ressort la fraternité, la délivrance humaine suprême, d’où naît la possibilité d’un bonheur réel, éternel.

    Quand Lars Von Trier disait réaliser un «film magnifique sur la fin du monde», cette fois-ci, il ne blaguait pas…

    Parlant de sublime, voici le prologue de Melancholia, série de tableaux en mouvements qui annoncent de manière lyrique et tangentielle les évènements à venir dans le film :

    À lire aussi :

    > Lars Von Trier se lance dans la porno


    • Voyez-vous, le film me semblait il y a quinze minutes d’une lourdeur inutile.
      Maintenant j’ai envie de le voir.

    • Je l’ai vu dans le cadre du FNC et c’était vraiment bon; les 2 parties, complètement à l’opposé, sont également délicieuses, mais pour des raisons complètement opposées. Le seul film du FNC que j’ai préféré à Mélancholia, c’est la Peau que j’Habite, petit bijou du 7e art!

      Changement de sujet : ma ligue de hockey Cosom accueillera 4 nouvelles équipes à compter de janvier 2012. Gym double en bois franc, arbitres, une tonne de stats très professionnelles, etc. Si intéressé, m’écrire à info@procosom.com ou me contacter sur Facebook!

      Je n’ai toujours pas visionné Tree of Life, mais je compte le faire ce weekend sans faute!

    • Je viens justement d’aller le voir et j’ai bien apprécié; le jeu de tous les acteurs est sans faute; le mélange de légèreté et de pesanteur tout à fait réussi, et les effets spéciaux sont terrifiants de réalisme. La finale, quant à elle, m’a à la fois fait sourire et frémir par sa grandiloquence; on sent que von Trier s’est rondement amusé à nous envoyer ça en pleine gueule. Et je le remercie de nous avoir épargné les traditionnelles scènes de délire collectif filmées “live” dans les téléjournaux du monde entier (telles qu’on les voit dans les films catastrophes américains).

    • @melo_carmelo “Et je le remercie de nous avoir épargné les traditionnelles scènes de délire collectif filmées “live” dans les téléjournaux du monde entier (telles qu’on les voit dans les films catastrophes américains).”

      Tout à fait! Peut-être a-t-il voulu dépasser le cliché. N’empêche que le fait qu’on ne voit pas vraiment d’hystérie collective nous rappelle que même si la mort est commun à tous, la comprendre et l’accepter est quelque chose de très intime et de très personnel. Ceci dit, très bon film!

    • Anecdote sur Lars Von Trier publiée dans le dernier numéro du FILMMAKER MAGAZINE (entrevue avec Von Trier, page 50): Scorsese rencontre Von Trier et lui dit combien il aime ses débuts de film au ralenti (”The beginning of ANTICHRIST is so beautiful !”) et Von Trier lui répond : “It’s black and white and in slow motion, how can you go wrong ?” Scorsese sourit et répond :”You’re right ! You can’t go wrong with that”. Von Trier se souvient alors que Scorsese a fait la même chose au début de RAGING BULL !! :))

    • J’avais adoré le lyrisme de Von Trier dans BREAKING THE WAVE. En prime, l’utilisation d’effets spéciaux judicieux et raffinés en intro des différents tableaux du film, était magnifique : tellement loin de l’orgie 3D, décérébrée et calorie vide, des geeks d’Hollywood.

      C’est connu, les phénomènes de masse du monde physique sont spectaculaires et atteignent leur zénith dans les secondes qui précèdent leur disparition. C’est aussi valable pour les mouvements de masse des humanoïdes terrestres : révolutions, guerres, krachs boursiers, etc… mais, curieusement, rien de tel lorsqu’un spécimen humain disparaît. C’est souvent souffrant, pathétique, quasiment anonyme, désemparé, et finalement résigné.

      LVT est brillant, explore les frontières de l’humanité dans ce qu’elle a de plus fragile et de plus fondamental. On est chanceux d’avoir un explorateur doté d’un cran pareil.

      Moins didactique que Malick. Plus viscéral

    • Beau texte!

    • Enfin je trouve une analyse lucide!!

      Ce film met habilement en scène une efficace démonstration de lâcher prise: s’abandonner à ce qui est, non à ce qui devrait être. Telle en est la substantifique moelle. Sait-on ce qu’est le lâcher prise dans ce monde matérialiste obsédé par la maîtrise perpétuelle, le contrôle des évenements ?

    • @guytout

      Intéressant votre commentaire sur la capacité de lâcher prise; très à propos.

    • J’ai vu le film. Il m’a semblé très profond, mais… comment le dirais-je? Pour moi, il manquait de la chaleur humain. Mais maintenant, quand j’ai lu votre texte, un passage m’a fait pleurer… Je parle de ces mots:

      Beaucoup verront dans l’approche de Von Trier la célébration d’une philosophie nihiliste. Mais je ne crois pas que c’est le cas. Melancholia est une profonde affirmation de la vie, mais une vie qui est inséparable de la mort, cette certitude ultime que la plupart des gens tentent d’assouplir avec des concepts religieux ou, de façon plus pragmatique, avec un déni constant et volontaire. La poursuite du bonheur tel qu’on nous l’impose n’est qu’une distraction, et une distraction souvent futile et douloureuse lorsque vient le temps de nous représenter notre propre finalité. Ainsi, la réplique la plus conséquente du film provient probablement de Gaby (Charlotte Rampling), la mère caustique des soeurs, lorsqu’elle dit à Justine, en parlant de son mariage: «Profites-en le temps que ça dure».

      Et maintenant j’ai découvert l’aspect profondement humain de ce film.

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