
«Now it’s dark» – Frank Booth
C’est aujourd’hui que sort le Blu-ray de Blue Velvet, 25 ans et quelque deux mois après sa première mondiale, qui a eu lieu au Festival des Films du Monde, à Montréal. Je n’ai bien sûr pas eu la chance de voir le chef d’oeuvre de David Lynch à sa sortie, mais j’ai eu l’occasion d’en discuter avec certains témoins privilégiés. Et les réactions se résument toutes à : «Je n’avais jamais rien vu de tel dans ma vie».
Avec son quatrième long-métrage (après Eraserhead, The Elephant Man et Dune), Lynch a réussi à implanter fermement toutes les caractéristiques qui définiront son oeuvre entière, et qu’on assimile généralement au concept freudien d’inquiétante étrangeté. À savoir: «une rupture dans la rationalité rassurante de la vie quotidienne».
La fameuse scène d’ouverture de Blue Velvet synthétise ce contraste entre le «rassurant» et l’«inquiétant», qu’on retrouve constamment chez Lynch, et qui se manifeste dans la jonction de séquences ou à l’intérieur même d’une scène, d’un plan. Ci-dessus, on voit d’abord une carte postale de l’Americana de banlieue: palissade plus blanche que blanc, fleurs aux couleurs vives, pelouse bien entretenue, pompiers cordiaux, maison familiale confortable. Et puis, une soudaine rupture de ton: attaque cardiaque de l’homme retraité qui s’effondre au sol et qui, par la force des choses, découvre son environnement immédiat sous une nouvelle perspective. Entre les feuilles d’herbe parfaitement taillées se révèle quelque chose de dérangeant et de sinistre…
Blue Velvet contient autant d’interprétations qu’il y a de cinéphiles, et je n’ai aucunement la prétention ou l’ambition de fournir ici une analyse définitive. J’aimerais cependant insister sur un élément du film qui, contrairement aux complexes délibérations sur la dynamique oedipienne entre Jeffrey (Kyle MacLachlan), Dorothy (Isabella Rossellini) et Frank (Dennis Hopper), n’est pas souvent discuté. Je parle du pouvoir de révélation du cinéma, incarné par ma réplique préférée à vie: «Now it’s dark».
C’est le personnage sadique de Frank, interprété avec une troublante passion par Hopper, qui déclame ces mots à plusieurs reprises, tel un leitmotiv, à travers le récit. Il désire et constate cette noirceur à chaque fois qu’il s’apprête à violer Dorothy, sa prisonnière et esclave sexuelle. Dans le noir, on peut se laisser aller à nos fantasmes les plus pervers. Personne n’est là pour nous juger. Sauf lorsqu’il y a quelqu’un dissimulé dans le placard, comme c’est le cas de Jeffrey qui, même s’il est repoussé par l’horreur qui se présente devant lui, ne daigne pas détourner le regard.

Cette scène, directement inspirée de Rear Window (1954) d’Alfred Hitchcock, où James Stewart passe ses journées à épier ses voisins d’en face avec des jumelles, représente à mes yeux l’ultime métaphore du spectateur installé dans une salle sombre. Comme Jeffrey, l’on est choqué par ce qui se passe devant nous. En même temps, rassurés par l’imperméabilité de l’écran – cette barrière entre deux niveaux de réalité qui se livrent pourtant un dialogue des plus intimes – on peut «jouir» sans crainte de la perversité qui s’offre à nous.
Ce sentiment de confort n’est pas tout à fait partagé par Jeffrey, dont le monde des ténèbres et celui de sa vie de college boy sans soucis ne sont séparés que par une fébrile porte de placard. Mais on ne peut s’empêcher de s’identifier pleinement au jeune homme et à son malaise, et lorsque Frank commence à suspecter une présence et à scruter la pièce, c’est en fin de compte notre regard qu’il passe près de croiser. Et soudainement, l’on ne se sent plus en sécurité dans le noir…
La question, provocante, que Lynch pose est celle-ci: n’y a-t-il pas un Frank qui se dissimule en chacun de nous une fois les lumières tamisées? Quelle facette de notre personnalité peut-on découvrir en fouillant creux dans notre pelouse immaculée en surface, cultivée avec soin derrière nos palissades blanches?
Crazy Clown Time
À noter que le premier album de David Lynch, Crazy Clown Time, sort également aujourd’hui en boutique. On peut l’écouter dans son intégralité sur le site de NPR. Les premières critiques sont très positives : Time ; BBC.
Un aperçu :
Par ailleurs, Lynch est le rédac en chef musical invité cette semaine au Guardian.
Le dossier à consulter ici.
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