Jozef Siroka

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    Jozef Siroka est journaliste au pupitre à LaPresse.ca et blogueur cinéma à temps partiel.
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    Mardi 1 novembre 2011 | Mise en ligne à 16h15 | Commenter Commentaires (14)

    25th Hour : l’Histoire comme canevas poétique

    Le magnifique et criminellement méconnu 25th Hour (2002) de Spike Lee est largement considéré comme le meilleur film sur le 11-Septembre. Et ce, même si les traumatisants événements n’en sont pas le sujet principal; plutôt, constituent un thème périphérique qui lui confère son arrière-goût unique. Dans son plus récent essai vidéo, A. O. Scott du New York Times avance qu’il s’agit du film qui «capture, mieux que tout autre, l’humeur du choc et du deuil crus qui ont recouvert la ville de New York durant les mois» qui ont suivi les attentats.

    25th Hour se penche sur la dernière journée de liberté d’un vendeur de drogue, Monty Brogan (Edward Norton), condamné à sept ans de pénitencier. On le verra dire au revoir à ses deux meilleurs amis, les diamétralement opposés Frank Slaughtery (Barry Pepper), un arrogant broker de Wall Street, et Jacob Elinsky (Philip Seymour Hoffman), prof d’anglais taciturne qui a le béguin pour une étudiante mineure (Anna Paquin), ainsi qu’à son père (Brian Cox), pompier à la retraite gentiment alcoolo, et sa copine (Rosario Dawson), qu’il soupçonne de l’avoir dénoncé à la police.

    Enfin, ses adieux les plus passionnels, il les réserve à la ville de New York:

    L’attribut le plus fascinant de 25th Hour est la manière avec laquelle Lee intègre la réalité post-attentats dans le récit. Le flamboyant et «controversé» cinéaste, reconnu (et parfois blâmé) pour imbriquer son oeuvre de propos politiques tranchants, montre ici une surprenante retenue. Si le film était une symphonie, le rôle du 11-septembre serait confiné aux contrebasses ou aux tubas; des instruments qui n’informent pas nécessairement de la mélodie mais assurent néanmoins, à travers leurs constants et mélancoliques vrombissements, le ton de la pièce.

    De nombreuses interprétations ont surgi au cours des dernières années concernant les liens à faire entre l’histoire et l’Histoire présentés dans le film, ainsi que le sens de la métaphore du 11-Septembre. J’en retiens trois.

    A. O. Scott, tiré de sa vidéo mentionnée plus tôt :

    «Lee est profondément sceptique par rapport à l’idée de l’innocence américaine, mais il comprend et respecte le besoin qu’on a pour une certaine fiction romantique afin de nous protéger contre des réalités insoutenables. Nous avons des mythes sur New York, sur la virilité, sur l’Amérique… mais à la fin, ce sont des illusions, et on serait peut-être mieux sans elles.»

    @mx_600

    Monty Brogan, qui s’apprête à troquer sa vie aisée et relativement insouciante pour sept ans de malheur au cachot, est le symbole de cette innocence perdue. Dans son essai sur son «film préféré de la décennie», Bilge Ebiri de l’excellent blogue They Live by Night examine la portée d’une scène dans laquelle Monty demande à ses amis de le tabasser afin de le rendre indésirable à d’éventuels prédateurs sexuels en prison. Il veut donner à son visage, si on veut, le même sort qu’ont subies les tours jumelles…

    «Cette étrange marque d’auto-annihilation et d’aversion, ce besoin profond d’être «enlaidi» afin de trouver le salut – ou même d’entretenir l’espoir de trouver le salut – me semble être la clé de la métaphore du 11-Septembre. Elle n’est pas à prendre trop à la lettre – Lee a beaucoup de convictions politiques incendiaires, mais je ne pense pas qu’il fait nécessairement une comparaison 1:1 entre New York ou l’Amérique et un trafiquant de drogue. Il s’agit plutôt d’une manifestation de l’idée que le 11-Septembre «nous a rendus laids» – c’est-à-dire, nous a blessé et dépouillé de nos illusions. Il nous a brisé, mais aussi, peut-être, a permis à ce qu’il reste de nous de survivre.»

    2002_25th_hour_006

    Enfin, Mick LaSalle du San Francisco Chronicle, dans un texte «5 ans après» (Sa critique originale ici) :

    «25th Hour est un document historique urbain au même titre que Rome, ville ouverte (1945) de Roberto Rossellini, tourné immédiatement après l’occupation nazie de Rome. Ce qui élève le film au rang de Rome, ville ouverte est que la connexion avec le 11-Septembre n’est pas simplement cosmétique, elle est intégrée à sa structure moléculaire. Cette humeur post 11-Septembre nous renseigne sur les performances et sur le façonnement des personnages qui tous, d’une manière ou d’une autre, réagissent à l’incertitude, à la tristesse ou à la peur. Certains réagissent avec colère, d’autres avec désespoir, mais ils sont tous désorientés.»

    Cette symbiose entre les histoires, la petite et la grande, est parfaitement rendue dans l’extrait qui suit, alors que Frank et Jacob discutent de leur relation avec Monty et évaluent son futur. La scène est tournée en un plan-séquence dans un appartement surplombant Ground Zero. L’image abyssale en arrière plan agit comme un vortex qui, par sa force incommensurable, engloutit les flagrantes différences entre les deux hommes, pour ressortir un point en commun essentiel: deux humains fondamentalement liés par une tragédie qui, qu’ils le veulent ou non, devront s’unir pour se sortir du trou. Une note d’espoir poétique irriguée à même la désolation la plus noire. Du très grand art.


    • Bonne idée de parler de Spike Lee. «Miracale à St-Anna» était carrément mauvais (sauf quelques scènes). Malcom X était coprrect. J’ai bien aimé «25ième heure» ainsi que «Bamboozled» et, évidemment, adoré «Do the right thing», qui est un classique.

    • 25th Hour est le meilleur film de la décennie 2000 selon moi. Criminellement sous-estimé.

      Quant à l’interprétation de Bilge Ebiri, c’est un peu n’importe quoi. Le problème avec les “film scholars” c’est qu’ils essaient de pousser trop loin l’interprétation. Souvent, leurs écrits et hypothèses en disent souvent bien plus sur eux-mêmes, leurs inclinations et croyances que sur les films. Cette scène sert seulement à illustrer la relation complexe amour/haine/jalousie/colère réprimée que Monty éprouve pour ses amis. Enlevez de l’équation le 11 septembre de scène, elle reste la même. D’autre séquences dans le film (dont la dernière vidéo de cet article) ont eu lien direct avec 9/11, mais pas celle-là.

    • Merci de me rappeler ce magnifique film. En fait, il s’agit de mon favori Spike Lee et un de mes film préféré des années 2000. La partie fascinante de ce film est que Lee a réussi a imbriqué le New-York post 9/11 dans ce film qui, j’imagine, ne prévoyait pas les événements du 9/11. Le roman a été écrit avant les événements. Contrairement a tout les autres films qui ont abordés le sujet, seul Spike Lee a réussi a simplement intégrer cet événement à une autre histoire sans que ça devienne le sujet principal mais plutôt une ombre qui plane constament autour de la vie des personnages.

      Comment oublier la scène mémorable dans laquelle Monty envoit promener tout le monde devant un mirroir!

    • J’avais beaucoup aimé le film mais je ne l’avais jamais vue sous cet angle. Je vais surement le regarder une autre fois dans les prochains jours.

      Et la scène des adieux est un classique. C’est un brin raciste mais bon, c’est du Spike Lee. Il y a toujours un fond de racisme dans ses films.

    • Quel beau cadeau Jozef que de partager des écrits sur cet immense film.

      Ed Norton, Barry Pepper, Brian Cox et PSH au service d’un script et d’une réalisation aussi achevés…plutôt gage de réussite!

      La scène devant le miroir avec sa litanie de Eff you…tout simplement mémorable.

    • Je refuse de lire votre analyse pour cause que cela un bail que je veux voir ce film mais que j’oublie tout le temps de le faire. Je vais de ce pas le chercher.

    • Quand j’ai vu ce titre, j’ai pensé que c’était un «remake».

      Spike Lee savait-il qu’un certain Virgil Gheorghiu avait déjà écrit un livre portant ce titre et qu’un autre illustre inconnu du nom d’Henri Verneuil en avait tiré un film avec Anthony Quinn dans le rôle titre?

    • @ jeanfrancoiscouture
      J’ai eu exactement la même réaction que vous et pour les mêmes raisons. Hmmm… ça nous rajeunit pas!

    • Bonjour
      C’est un film qui en plus, vieillis super bien!
      Pièce d’anthologie: la séquence devant le miroir….magnifique.
      Sophie

    • Un peu hors sujet, mais je sais combien Terrence Malick compte de fans ici… On vient d’annoncer 2 nouveaux films, en plus de ceux déjà en production!

      “Lawless”, avec Ryan Gosling, Christian Bale, Cate Blanchett, Rooney Mara et Haley Bennett.
      “Knights of Cups” avec Christian Bale, Cate Blanchett et Isabel Lucas.

      Il est en pré-prod sur ces deux films, alors je me demande si c’est un de ceux-là qu’il tournait récemment avec Bale? En tous cas, on pourrait croire que Malick vient de trouver en Bale un nouvel acteur fétiche!

      Voir le lien:

      http://www.hollywoodreporter.com/news/terrence-malick-ryan-gosling-christian-bale-255938

      On peut se réjouir, il y a donc maintenant au moins 3 films de Malick de prévu pour les quelques prochaines années!

      Oui merci, j’avais lu. C’est juste qu’il m’est rarement possible d’écrire le mercredi, en raison de mon horaire, ça ira à demain. -js

    • J’adore ce film. Pour moi cependant, c’est la finale (avec sa musique hypnotisante) qui est le plus coup-de-poing! Elle est si belle et si désolante!

    • J’ao adoré ce film! Et le passage devant le miroir est tellement…puissant! C’est une réalité mais exprimé d’une “superbe” façon. C’est un de mes films classiques…

    • .
      Je sais bien que ça fait plus d’une année que cet article est écrit. Mais puisque personne ne me lira, aussi bien le dire: que je m’ennuie de la fille avec qui j’ai vu ce film à l’époque !

      Ça fait mal des fois, je compatis, mais tenez bon, vous finirez par voir un encore meilleur film avec une encore meilleure fille… -js

    • Très bon film en effet; je l’ai revu récemment et au moins 4-5 scènes sont inoubliables…

      @ramenez_floyd_youmans : courage…

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