Jozef Siroka

Archive, novembre 2011

Jeudi 24 novembre 2011 | Mise en ligne à 18h25 | Commenter Commentaires (15)

Entracte au Casino

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C’est le temps des vacances: un bref voyage en Californie, avec détour incontournable par la «ville du péché». Je profite de l’occasion pour vous proposer une analyse comparative de Casino (1995) publiée dans le numéro courant de GQ. Beaucoup qualifieront cet article de contrarien, puisque l’auteur y avance que l’épique de Martin Scorsese sur le Las Vegas des années 1970 est en fait supérieur à son grand frère Goodfellas (1990), film aux thèmes et à l’approche similaires qui lui a toujours désavantageusement fait de l’ombre. J’ai un peu de difficulté à trancher sur ce débat, que je considère plus ou moins pertinent; le terme «meilleur» me paraissant inadéquat lorsqu’il est question de mesurer deux oeuvres aussi géniales.

Regards

Je vous laisse avec une des mes scènes préférées de Casino, celle du coup de foudre. Je pense en particulier ici au visage de Robert De Niro lorsqu’il craque pour Sharon Stone. Son jeu, d’un minimalisme exquis, est si parfait qu’il pourrait faire l’objet d’une thèse de doctorat. J’exagère à peine.

Ceux qui ont déjà vu le film comprennent d’autant plus l’importance de cette situation: c’est le début de la fin pour le personnage de De Niro (Ace Rothstein) et, par extension, de l’emprise de la mafia sur les activités à Las Vegas. Le déclin n’est pas seulement d’ordre émotionnel – tomber en amour cul par dessus tête pour une escorte de luxe ne se termine généralement jamais très bien. Mais il est aussi d’ordre philosophique. Ace se fait prendre à son propre jeu, celui des apparences. Comme il le dit en voix off plus tôt dans le récit: «This is the end result of all the bright lights, and the comp trips, and all the champagne, and free hotel suites, and all the broads and all the booze. It’s all been arranged just for us to get YOUR money.» Le personnage de Stone (Ginger) est un maillon de cet artifice élaboré. Et, le pire, c’est que Ace le sait très bien. Il ne peut simplement pas résister. Il s’agit probablement de la première fois de sa vie que le coeur de cet homme profondément discipliné prend le dessus sur sa raison. Et cela aura été une fois de trop…

Mais je reviens à cette expression fascinante du visage d’Ace, à ce regard troublé, qui finit par abdiquer au pouvoir de la séduction. Mais c’est plus que ça. C’est la manière avec laquelle Scorsese introduit la scène, avec une réflexion sur la dynamique des regards. Son talent phénoménal pour construire la tension psychologique, l’amener au zénith, et ensuite la relâcher de façon absolument satisfaisante. C’est des moments de ce genre qui me rappellent pourquoi, et à quel point, j’aime le cinéma.

De retour en poste le 5 décembre.

À lire aussi :

> À propos de la fin de Goodfellas

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Mercredi 23 novembre 2011 | Mise en ligne à 5h00 | Commenter Commentaires (20)

Woody Allen: le documentaire «ultime»

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Cela aura pris 20 années au réalisateur Robert B. Weide pour convaincre Woody Allen de participer à son projet biographique. L’éternellement discret cinéaste de 75 ans a finalement plié, et s’est laissé filmer pendant 18 mois. Le résultat: Woody Allen – A Documentary, un portrait privilégié et intime d’un des artistes les plus admirés des quatre dernières décennies.

Présenté en deux parties sur la chaîne publique PBS, dimanche et lundi derniers, le documentaire de 3h30 inclut des témoignages de différentes personnalités qui l’ont côtoyé, dont Antonio Banderas, Josh Brolin, Penélope Cruz, John Cusack, Larry David, Mariel Hemingway, Scarlett Johansson, Diane Keaton, Martin Landau, Sean Penn, Chris Rock, Martin Scorsese, Mira Sorvino, Naomi Watts, Dianne Wiest et Owen Wilson.

Je n’ai malheureusement pas eu le temps de voir le film mais, si l’on se fie aux nombreuses critiques enthousiastes (Variety, The Hollywood Reporter, The Atlantic, The Boston Globe, The Los Angeles Times), cela semble être du bonbon!

J’intègre ci-dessous les 20 premières minutes de la première partie. Un lien vous conduira vers la suite.

La seconde partie est à voir ici. Enfin, Robert Weide discute ici de la production de son documentaire biographique «ultime».

À lire aussi :

> Le Top 6 de Woody Allen, selon… Woody Allen

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Lundi 21 novembre 2011 | Mise en ligne à 20h00 | Commenter Commentaires (10)

Melancholia : la délivrance à travers le sublime

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«Ce n’est pas dans la mesure où elle suscite la peur que la nature est appréciée comme sublime dans notre jugement esthétique, mais parce qu’elle provoque en nous la force qui nous est propre de regarder comme petites les choses dont nous nous inquiétons (les biens, la santé et la vie).» – Emmanuel Kant

Ce n’est que lorsque l’on perd tout espoir que la vie (ou plutôt est-ce la mort?) prend tout son sens. C’est du moins le «message» que j’ai perçu après avoir vu Melancholia, curieux, irrésistible et parfois très drôle «film catastrophe psychologique» de Lars Von Trier.

Le récit est divisé en deux parties, portant chacune le nom de deux soeurs diamétralement opposées. La première illustre le mariage de Justine (Kirsten Dunst), jolie fille qui, dans un premier lieu, semble parfaitement enthousiaste à l’idée de passer le reste de ses jours avec Michael (Alexander Skarsgård), un bellâtre de couverture de magazine pas trop futé, mais cependant rempli de bonnes intentions. Pour l’occasion, une fête est organisée par sa soeur rangée Claire (Charlotte Gainsbourg) dans le manoir de son mari douchebag John (Kiefer Sutherland).

Au fur et à mesure que la soirée avance, on constate que Justine est loin de vivre «le plus beau jour de sa vie». Bien au contraire, sa dépression l’ayant rattrapée, elle décide, consciemment ou non, de saboter le mariage. Une série d’actions inappropriées, mais pas nécessairement injustifiées (prendre un bain pendant le découpage du gâteau, envoyer promener son patron, quitter brusquement la chambre nuptiale) va provoquer l’ire de Claire ainsi que le départ de Michael.

Comme dans The Tree of Life de Terrence Malick, Melancholia rattache une dimension cosmique aux agissements quotidiens. Ainsi, la fête de plus en plus décadente de la première partie du film est régie par l’approche menaçante d’une planète géante, environ 20 fois plus grosse que la Terre. On pourrait dire que l’influence de cet astre est responsable du comportement (auto) destructeur de Justine, qu’il est une métaphore de son état psychologique. Une interprétation tout à fait valide, mais il y a plus.

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La planète, baptisée Melancholia, prend beaucoup plus d’importance dans la seconde partie, qui se déroule quelques semaines, ou quelques mois, après le mariage. On est toujours dans le manoir, mais cette fois ne s’y trouvent que Claire, John, leur fils de 7 ans et Justine, rendue dans un stade très avancé de sa dépression. L’atmosphère est cette fois-ci beaucoup plus sereine, le rythme du récit ralentit, le cadre est moins serré, la lumière est plus diaphane; c’est le calme avant la tempête.

Pendant que Claire s’occupe de Justine, John et son fils sortent le télescope en prévision du passage de Melancholia, qui devrait «frôler» la Terre. Mais on a mal calculé sa trajectoire… Alors que le spectre d’une collision apocalyptique est de plus en plus imminent, le rapport de force entre les deux soeurs se renverse. Complètement désespérée, Justine est forcément mieux disposée par rapport à l’idée de la mort, de la fin du monde, que Claire. En fait, elle accueille la venue de cette planète considérablement plus imposante, forte, gracieuse, vivifiante et, oserait-on dire meilleure que la nôtre avec béatitude : «La vie sur la Terre est mauvaise, personne ne la regrettera».

Beaucoup verront dans l’approche de Von Trier la célébration d’une philosophie nihiliste. Mais je ne crois pas que c’est le cas. Melancholia est une profonde affirmation de la vie, mais une vie qui est inséparable de la mort, cette certitude ultime que la plupart des gens tentent d’assouplir avec des concepts religieux ou, de façon plus pragmatique, avec un déni constant et volontaire. La poursuite du bonheur tel qu’on nous l’impose n’est qu’une distraction, et une distraction souvent futile et douloureuse lorsque vient le temps de nous représenter notre propre finalité. Ainsi, la réplique la plus conséquente du film provient probablement de Gaby (Charlotte Rampling), la mère caustique des soeurs, lorsqu’elle dit à Justine, en parlant de son mariage: «Profites-en le temps que ça dure».

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Pour Von Trier, l’expérience humaine, à son meilleur, n’est pas belle, mais bien sublime, cette notion romantique qui peut être résumée par «un plaisant sentiment d’horreur». Ou, pour revenir à Kant : «L’imagination atteint son maximum et dans l’effort pour la dépasser, elle s’abîme elle-même, et ce faisant est plongée dans une satisfaction émouvante». En d’autres mots, personne ne sait ce qui nous attend lorsqu’on va atteindre l’au-delà, mais on peut se réconforter à l’idée que nous y passerons tous. Et c’est à travers cette union finale que ressort la fraternité, la délivrance humaine suprême, d’où naît la possibilité d’un bonheur réel, éternel.

Quand Lars Von Trier disait réaliser un «film magnifique sur la fin du monde», cette fois-ci, il ne blaguait pas…

Parlant de sublime, voici le prologue de Melancholia, série de tableaux en mouvements qui annoncent de manière lyrique et tangentielle les évènements à venir dans le film :

À lire aussi :

> Lars Von Trier se lance dans la porno

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