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    Jozef Siroka est journaliste au pupitre à LaPresse.ca et blogueur cinéma à temps partiel.
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    Lundi 3 octobre 2011 | Mise en ligne à 20h30 | Commenter Commentaires (8)

    Contagion: l’anti-thriller paranoïaque

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    Dans Contagion, remarquable film catastrophe «pour adultes» de Steven Soderbergh, le principal Méchant n’est pas le virus MEV-1 qui fait quelque 25 millions de victimes à travers la planète. Non, c’est un blogueur aux dents croches incarné par un Jude Law embrassant avec zèle la caricature de la perfidie. Son Alan Krumwiede est un conspirationniste sans remords qui oeuvre à répandre une épidémie de peur via son site web. Le gouvernement travaille main dans la main avec les grosses compagnies pharmaceutiques et exploite la pandémie dans le but de se remplir les poches, clame-t-il, tout en faisant la promotion d’un médicament homéopathique bidon… qui le rendra richissime.

    Le pendant héroïque de Krumwiede dans Contagion a plusieurs visages, mais porte un seul titre: employé de l’État. On retrouve au panthéon le Dr Ellis Cheever (Laurence Fishburne), un dirigeant du Centers for Disease Control and Prevention, ses subalternes les Dres Erin Mears (Kate Winslet) et Ally Hextall (Jennifer Ehle), ainsi qu’une épidémiologiste (Marion Cotillard) de l’Organisation mondiale de la santé. Si seulement ce satané blogueur pouvait cesser de leur planter des bâtons dans les roues…

    Les temps ont bien changé. Si le film de Soderbergh rappelle les thrillers paranoïaques classiques comme The Parallax View (1974), The Conversation (1974) ou Three Days of the Condor (1975), il inverse néanmoins le modèle du sous-genre sens dessus dessous. Ce n’est plus la figure solitaire vertueuse qui tente de dévoiler les agissements de gouvernements et/ou corporations louches. Au contraire, ce sont désormais les Puissants de ce monde qui combattent au nom du Bien.

    Robert Redford dans <i>Three Days of the Condor</i>.

    Robert Redford dans Three Days of the Condor.

    Selon Rick Perlstein, spécialiste de l’histoire américaine des années 1970 et auteur du célébré ouvrage Nixonland: The Rise of a President and the Fracturing of America, un film comme Contagion est un «testament culturel de l’ère Obama». Dans un post publié sur le blogue de gauche Crooks and Liars, il avance, en parlant du quasi-angélique Dr Cheever (et substitut de l’actuel président) :

    [...] le film est construit pour nous faire sentir coupable de l’avoir soupçonné en premier lieu – même s’il s’agit du type que tout autre film paranoïaque, tous ceux ancrés dans le paradigme des années 1970, nous ont appris à soupçonner. On nous fait sentir mal de nous identifier avec les harcelantes figures des médias qui le persécutent. À travers toute la panoplie d’institutions puissantes présentées dans le film, les médias sont les seuls pour qui le spectateur ne devrait ressentir aucune sympathie.

    All the President’s Men (1976) semble tout à coup un lointain souvenir… Dans le Hollywood d’aujourd’hui, semblerait-il, Bob Woodward et Carl Bernstein cèdent leur place à un rat comme Alan Krumwiede, leur frère d’armes dans la forme, mais leur antithèse dans le fond. «L’investigation, c’est maintenant dépassé, estime Perlstein. “Nous devons regarder en avant et pas en arrière”, comme Barack Obama l’a dit concernant les sombres crimes de l’administration Bush.»

    Sorti le week-end de la commémoration du 10e anniversaire des attentats du 11 septembre 2001, Contagion se veut en partie une réflexion sur une société en état de crise existentielle. Soderbergh, loin d’être un cinéaste ouvertement politique comme John Sayles ou Oliver Stone, véhicule tout de même un certain message à travers son divertissement de haute qualité. L’état fédéral, avec ses intentions pures, est en effet louangé. L’initiative individuelle est présentée comme futile étant donné les circonstances – sauf par une scientifique courageuse, qui trouve un vaccin en le testant sur elle-même. Et le film fait même la promotion d’un pouvoir plus centralisé, lorsque le Dr Cheever se plaint de la difficulté à gérer les 50 différentes administrations sanitaires propres à chacun des 50 États du pays…

    Ceci étant dit, Contagion n’est aucunement une oeuvre revendicatrice, et ne va pas jusqu’à inciter le public à se «soumettre à la confiance» du gouvernement, comme l’indique Perlstein. Soderbergh est un esthète, davantage intéressé à renouveler les mécanismes narratifs d’un genre donné. Ses choix ont bien plus à voir avec ses convictions d’artiste innovateur qu’une prétendue déférence envers l’establishment politique. Et s’il a cherché à renverser le paradigme du thriller paranoïaque, il l’a certainement fait avec un clin d’oeil d’une délicieuse ironie, en nous servant un Matt Damon démuni et passif, dans un rôle diamétralement opposé à celui de l’ultime héros du nouveau cinéma de la conspiration, Jason Bourne.

    À lire aussi :

    > Haywire : Soderbergh moins quatre (bis)
    > The Girlfriend Experience : document d’époque
    > L’héritage de Steven Soderbergh


    • « L’initiative individuelle est présentée comme futile étant donné les circonstances – sauf par une scientifique courageuse, qui trouve un vaccin en le testant sur elle-même. »

      Pourtant, une des percées majeures dans la recherche d’un vaccin a lieu lorsqu’un scientifique contrevient aux ordres de Cheever/Fishburne en ne détruisant pas un échantillon dangereux et en continuant ses recherches en solitaire, en opposition aux règles du gouvernement (Cheever fait même la gueule à son assistante – la scientifique courageuse, justement – qui n’a pas réussi à imposer l’ordre de destruction de l’échantillon).

      Hors-sujet : C’est moi ou Gwyneth Paltrow devient de plus en plus jolie avec le temps qui passe?

      Ce que je veux dire par «initiative individuelle» se rattache davantage à cette idée libertarienne qui affirme que les «citoyens ordinaires» sont les mieux équipés pour protéger leur communauté d’une telle crise. Il n’y a qu’à regarder tous ces héros col bleu des films d’action des années 1980, confrontés à des bureaucrates incompétents et malveillants, et qui finissent toujours par sauver le monde sans l’aide de personne. -js

    • @ Jozef Siroka

      Le « méchant virus MEV-1 », c’est une invention de votre part ou une référence à un film populiste que je ne connais pas?

    • EDIT: Arg, je viens de réaliser que le MEV-1 est le nom du virus fictif du film. Mon erreur!

    • C’est le retour du héros classique, qui travaille pour défendre l’ordre établi (le “bien” de manière intrinsèque). Après quarante ans d’anti-héros et de héros postmodernes, souvent moralement ambigus ou victimisés (voir le docteur House, Erin Brockovich, etc.), on ne s’étonnera pas de voir un tel retour de balancier. Par contre, je n’y vois pas non plus une quelconque tendance; il est normal, voire souhaitable, que de temps en temps, on voit dans un film un héros qui travaille pour l’état, dans une hiérarchie officielle, et fasse son boulot de manière exemplaire. Ça existe dans la vraie vie, non?

    • L’idée que c’est l’individu qui protège la communauté – “ne vous demandez pas ce que votre pays peut faire pour vous mais ce que vous, vous pouvez faire pour votre pays” – n’est pas spécialement “libertarien”; c’est la base de l’idéologie américaine: l’individualisme tempéré par le don à la communauté sur la base de la charité ou de l’héroïsme. Les Libertariens ne sont que la caricature extrêmiste de ce principe sur lequel marchent pratiquement tous les films américains.

      Le héros américain est un “lose cannon”, un individualiste solitaire, quasi-hors-la-loi, qui ne se démarque pas vraiment au début du Méchant (c’est souvent un immigrant de longue date alors que le Méchant est plus récemment arrivé). Face à une menace extérieure à la communauté, il se rendra compte ou on lui fera comprendre que les dirigeants WASP, soit sont corrompus, soit impuissants face à la menace. Le héros prendra la moitié du film à se dire qu’il se fout des malheurs de la communauté jusqu’à temps que, chargé comme une pile par la société, il prendra en charge le groupe “à sa manière” et redonnera à la communauté ce qu’il avait passé sa vie à accumuler égoïstement (son argent, sa liberté, son temps). Chargement et décharge, accumulation et explosion.

      En fait, tout le problème du vivre-ensemble américain tient à un paradoxe: comment faire une société d’individualistes forcenés. Les films hollywoodiens ne font qu’aménager une solution mythologique à ce problème tout en intégrant les immigrants récemment arrivés.

    • Depuis quand Hollywood ferait une critique du système?

      Dirty Harry et Rambo ne voulaient pas de réforme du système, bien au contraire. Ils voulaient juste «purger» le système de ses éléments corrompus et/ou incompétents.

      Les héros hollywoodiens des films de grande consommation sont des justiciers personnels qui éliminent les individus corrompus mais ne remettent jamais radicalement en question la manière dont tourne le monde.

      C’est vrai qu’il y a eu quelques exceptions dans des films des années 70 que vous nommez. Ce sont des exceptions, point.

      C’est exactement le discours de Jean Charest : nous allons mettre en prison les «méchants» qui «abusent» d’un système fondamentalement sain.

      Y-a-t-il encore quelqu’un ici pour croire que le système est fondamentalement sain?

    • Wash,

      j’ai vu ce film et je l’ai beaucoup aimé pour plusieurs raisons, mais je n’ai pas vu une aussi profonde profondeur !!

      Avec ce que je viens de lire on est bien plus bas que le troisième dégré !

      Y’A pas un peu de tirage de cheveux là ?

    • Belle observation. Cependant, il n’est pas si rare de voir le modèle narratif exploité à Hollywood (pourtant on ne peut plus aristotélicien) collectiviser son héros sous la forme d’institutions étatiques ou, plus souvent, sous la forme d’individus qui par leurs comportements vertueux en viennent à cristalliser les valeurs desdites institutions.

      En tant qu’homme aux idéaux politiques forcément plus libéraux et devant le spectre d’une élection qui se dessine, bien que Soderbergh ne soit pas un réalisateur militant au même titre qu’un Stone, on peut tout de même se questionner quant à savoir s’il n’aurait pas vu dans son film bien plus qu’une simple possibilité d’inverser les codes hollywoodiens, mais sinon une possibilité de raffermir la confiance un tantinet ébranlée de la population envers l’administration Obama.

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