
Préparez-vous à vous ronger les ongles jusqu’au bout des doigts, à passer au travers de votre paquet de cigarettes, à vider le pot de Maalox à vos côtés… Préparez-vous, aussi, à mourir un peu. Car Inside Job n’est pas qu’un film sur le déclin de l’économie mondiale, c’est aussi un exposé accablant du déclin de l’humanité. Tout spectateur le moindrement sensé et sensible en ressortira difficilement indemne.
Le réalisateur Charles Ferguson a dit vouloir mettre au jour dans son documentaire «la corruption systémique des États-Unis par l’industrie des services financiers, ainsi que les conséquences de cette corruption systémique». En d’autres mots, la crise financière de 2008 n’a pas été un «accident imprévisible», comme s’évertuent à nous le faire croire les nababs de Wall Street et les idéologues qui leur flattent la bedaine. C’était un crime prémédité. Et, pour ajouter l’insulte à l’injure, c’est nous qui finissons par payer l’addition.
Inside Job est régulièrement décrit par les critiques comme un heist movie (qu’on peut malhabilement traduire par «film de braquage de banque»). Sauf que le vol ici est plus gros et plus renversant que ce que l’on a pu voir dans n’importe quel divertissement issu de ce genre: la dévastation de la plus grande économie mondiale, qui a eu des répercussions sur le monde entier et dont on ressent encore les pénibles conséquences aujourd’hui.
Les criminels ne sont pas des truands avec des bas de nylon sur la tête, mais des individus très respectés, intelligents et articulés, qui proviennent du milieu des finances, de la politique ou de l’académie. Dans le lot, on retrouve des Méchants qui donnent plus froid dans le dos que n’importe quel psychopathe ou créature sortie de l’imagination d’un brillant scénariste hollywoodien (exemple vidéo ici).
Inside Job ne contient malheureusement aucun Héros. Celui qui se décrivait comme un «agent de changement», Barack Obama, fait ici une brève apparition en tant que pathétique protecteur du statu quo. Alors que le candidat Obama promettait de sévir contre la «culture de la corruption de Wall Street», le président Obama, lui, choisit dans son équipe économique des partisans de la déréglementation. Ceux-là même qui ont rendu possible la crise. Une gifle en plein visage aux millions de supporters qui entonnaient, en liesse, «Change we can believe in!».

Si Inside Job a des affinités avec le heist movie – et, je dirais, avec le cinéma de fiction en général, au vu du soin apporté aux cadrages, à la direction photo, à l’utilisation de la musique, etc. – il me fait également penser à un film catastrophe d’extra-terrestres. En effet, les financiers exposés par Ferguson ne semblent pas partager plus d’humanité avec vous et moi que ne le feraient des Aliens ou des Predators. Ce sont des gens complètement coupés du monde, qui s’achètent des poubelles de bureau qui valent plus cher qu’un loyer sur le Plateau. Exemple: Dick Fuld, le Pdg disgracié de Lehman Brothers, craignait plus que tout au monde les quelques mètres qui le séparaient entre la porte de sa limousine et l’ascenseur privé de son bureau. Sa raison? Il pouvait y croiser des humains ou, pour reprendre ses propres termes, des «rabble» (racaille).
Pour être franc, les financiers/extra-terrestres qui ont sauvagement pillé des milliards et des milliards de dollars à la société, sans jamais avoir eu à en subir de conséquences légales, ne devraient pas recevoir le plus gros du blâme. De fait, ils sont conditionnés, dès le début de leur carrière, à appliquer l’infâme credo de Gordon Gekko: «Greed is good». S’insurger contre ces inconscients serait comme s’insurger contre un groupe d’enfants qui sèment la pagaille dans votre salon. C’est dans leur nature.
Les véritables coupables sont les politiciens, poussés dans le dos par des lobbyistes sans scrupules, qui appliquent sournoisement des lois qui vont à l’encontre du bien commun. On saisit bien vite que, à moins de vouloir éradiquer le capitalisme, aucun autre choix ne s’offre à nous que de tenter de reprendre le contrôle sur un système récompensant l’individualisme et l’avarice. (Et ne parlons pas de la «réforme» d’Obama, une réelle insulte à l’intelligence).
En entrevue à Salon, Ferguson élabore:
Nous nous trouvons dans une situation où le moyen de se faire le plus d’argent est en commettant des actes criminels. Et on s’en tire. On peut même détruire sa propre compagnie. Dans certains cas, détruire sa propre compagnie est un moyen de se faire un maximum d’argent. Et c’est mal. [...] S’il existe un endroit dans le monde où l’on peut gagner un milliard de dollars en étant un criminel, cet endroit va attirer des criminels. Et si l’on a un système qui est réglementé de façon à ce que le seul moyen de faire de l’argent est en faisant quelque chose de constructif, vous n’allez pas attirer des criminels pour mener cette industrie.
Un des passages les plus éloquents du film survient vers la fin, lorsque le narrateur, Matt Damon, dit: «Ils vous diront que nous avons besoin d’eux, et que ce qu’ils font est trop compliqué pour nous de comprendre. Ils nous diront que cela ne se reproduira plus». Grâce à Inside Job, document des plus élégants, érudits, perspicaces et passionnés qui soient sur ce sujet très grave, l’on peut fièrement discréditer la seconde proposition. Voyez ce film, sans hésitation. Ça vous mettra en colère, assurément. Mais je parle ici d’une colère nécessaire, une colère qui édifie l’homme.
Inside Job a eu sa première mondiale au Festival de Cannes en 2010, y a obtenu une vibrante ovation debout dont l’écho a retenti jusqu’à la cérémonie des Oscars, où il a remporté la statuette du meilleur documentaire. Le premier film de Ferguson, No End In Sight, compte rendu tout aussi révoltant et pertinent de la gestion de la guerre en Irak, avait également obtenu une nomination, en 2008 (Ma critique publiée dans Ciné-Bulles à lire ici). Je vous le recommande tout aussi chaudement mais, de grâce, ne vous les tapez pas un à la suite de l’autre. À moins d’être de très très bonne humeur… Voici les bandes-annonces:
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