
À mi-chemin dans Starbuck, la nouvelle comédie de Ken Scott qui suscite l’enthousiasme du public et de la critique, une famille de Polonais de première et de seconde génération est attablée autour d’une babka. Étrangement, le délicieux dessert est complètement ignoré par les convives; on a l’impression qu’ils l’évitent du regard, ou bien qu’il a été intégré numériquement dans la scène en post-production. Pourquoi je dis cela? Parce que, venant d’une famille polonaise, je sais que ce genre de situation relève de la fantaisie. Une babka sortie de l’emballage (ou du four) ne peut rester intacte plus que le temps d’en découper avidement le premier morceau. La scène est aussi réaliste que si l’on voyait une meute de chiens docilement couchés devant la porte ouverte d’un camion de boucherie.
Cette petite anicroche, tout aussi anecdotique soit-elle, est symptomatique d’un problème somme toute assez curieux dans ce film plutôt agréable. En effet, pourquoi les artisans de Starbuck ont-ils choisi d’aborder la culture polonaise alors qu’ils en ont manifestement une connaissance très limitée? Prenons seulement le nom du personnage principal incarné par Patrick Huard. David Wosniak. Un Polonais catholique baptisé par des parents nés en Pologne ne se prénommerait jamais David. Impossible. Les seuls Polonais de souche qui se prénomment David sont juifs, ce que les Wosniak ne sont pas. Pour preuve: le portrait du pape Jean-Paul II dans l’entrée de la maison du père. Et le nom de famille? Je ne peux m’empêcher de croire que les scénaristes (Ken Scott et Martin Petit) ont pigé dans le très modeste répertoire de célébrités québécoises d’origine polonaise et qu’ils se sont arrêtés sur la joueuse de tennis Alexandra Wozniak. On substitue le «z» par un «s» et, hop, le tour est joué! Seul irritant, «Wosniak» est aussi commun que le serait «Trenblay». C’est-à-dire, ça n’existe pas. (Pour une précision sur ce point, lire ma réponse à maverick69).
Je reviens donc à ma question originale. Pourquoi des Polonais? Peut-être parce que les Wosniak sont des bouchers logés à Montréal et que le public ne pourrait jamais croire à des bouchers logés à Montréal d’origine québécoise. Le scénario nécessitait donc des européens de l’est. Mais étant donné le peu de soin apporté à l’illustration de la culture polonaise, et le manque d’intérêt en ce qui a trait aux rouages de ladite communauté (on n’a même pas le droit à un innocent Na zdrovje!), j’en déduis que le fait polonais est absolument arbitraire. Starbuck aurait pu mettre en scène des Hongrois, des Slovènes, des Bulgares, etc. Ça n’aurait strictement rien changé à la fibre du film. Au vu du casting, j’aurais proposé une famille greco-italienne, ou russo-italienne. En se forçant, on pourrait se dire que les deux frères de David ont des traits italiens alors que le père, incarné par le Russe Igor Ovadis, pourrait facilement passer pour un balkan. La vraisemblance est ici un couteau à double tranchant…
S’il n’est aucunement crédible dans la peau d’un Polonais, Patrick Huard incarne cependant à la perfection l’homo-quebecus qu’on nous ressasse dans les fictions publicitaires, télévisuelles et cinématographiques depuis au moins une décennie. L’homme-enfant mou, gras, bedonnant, mal peigné, loser, qui s’amourache d’une femme en position d’autorité (dans ce cas-ci Julie Le Breton, qui joue une policière). Type de portrait perçu comme une hérésie dans la plupart des communautés polonaise, friandes de culture macho. En même temps, peut-être doit-on voir chez David Wosniak le succès fantasmé du programme d’intégration sociale du Québec…
Un des reproches fréquents adressés à l’endroit de notre cinéma national est la quasi-absence d’une réalité multi-ethnique. Montréal est l’une des métropoles les plus prisées par les immigrants, pourtant, les films québécois sont pour la plupart blancs comme neige. L’initiative de Ken Scott et de Martin Petit était donc louable. Il aurait par contre été souhaitable de justifier l’origine du protagoniste en trouvant un moyen d’intégrer le fait polonais dans la logique du scénario, comme c’est le cas, par exemple, avec le fait hmong dans Gran Torino, le fait russe dans Eastern Promises, le fait grec dans My Big Fat Greek Wedding, etc. La stratégie du «un pas en avant, deux pas en arrière» qu’a empruntée Starbuck par rapport à la réalité de l’immigration a fini par donner un navrant portrait en carton-pâte d’une vibrante communauté. Il aurait mieux valu conserver ses énergies et tout simplement appeler son héros David Trenblay.
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