Jozef Siroka

Archive, juin 2011

Vendredi 17 juin 2011 | Mise en ligne à 0h00 | Commenter Commentaires (37)

The Tree of Life : entre extase et désespoir

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Ça avait pourtant si bien commencé. Quelque 45 minutes après l’exergue biblique – «Où étais-tu quand je jetai les fondations de la Terre?» (Livre de Job, chapitre 34) – je me préparais à réviser mon Top 10 personnel à vie. Mais l’extase a vite laissé place à la confusion, à l’ennui, à la colère et finalement au désespoir. En d’autres mots, Terrence Malick m’a causé un douloureux blue balls cinéphilique. Mais qu’est-ce qui a bien pu se passer? Je me le demande encore…

Comme dans les quatre autres films du cinéaste (surtout les deux plus récents), The Tree of Life présente des personnages et des situations qui tiennent lieu de concepts, de canaux de réflexion philosophique, spirituelle ou métaphysique. Ainsi, les deux personnages centraux, M. et Mme O’Brien (Brad Pitt et Jessica Chastain) enrobent les notions conflictuelles de la nature et de la grâce, respectivement. Comme on peut lire dans L’Imitation de Jésus-Christ, oeuvre du moyen-âge prisée par les chrétiens laïcs :

Il y a deux voies dans l’existence : la voie de la nature et la voie de la grâce. Il vous faut choisir celle que vous suivrez. La nature est avare et aime mieux recevoir que donner; elle cherche son bien particulier et personnel. La grâce est généreuse et universelle; elle ignore son intérêt propre, se contente de peu et croit qu’il y a plus de bonheur à donner qu’à recevoir.

Déchiré entre ces deux voies se trouve Jack, le fils aîné de la famille, qu’on voit la grande majorité du temps sous les traits du formidable acteur enfant Hunter McCracken, alors qu’il grandit dans une banlieue de Waco, au Texas, dans les années 1950. Le grand Jack ( interprété par Sean Penn dans de brèves apparitions), aujourd’hui un architecte bien nanti, est hanté par son passé et par la mort de l’un de ses frères à l’âge de 19 ans. Le décès, jamais explicité, agit comme élément déclencheur de l’intrigue.

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2011 : L’odyssée de l’espace

Malick déploie les grands moyens pour illustrer le deuil. Son approche poignante et grandiose du sujet s’inspire à la fois de sa propre vie ainsi que de sa vision panthéiste du monde. En effet, Jack est l’alter-ego du cinéaste, qui fut également un fils aîné élevé dans le sud des États-Unis et qui a perdu l’un de ses frères à l’adolescence, un guitariste dépressif qui s’est enlevé la vie après qu’un accident l’eut privé de l’usage de ses mains. Pour Malick, qui croit que toute pensée, toute action entreprise par la Terre et l’Homme sont interconnectés, s’inscrivent dans une logique peut-être insaisissable par notre esprit, mais fondamentale quant à la signification de notre existence, il se doit d’y avoir une justification à un tel malheur sans nom.

À la mort de l’individu, Malick rattache donc la Création de l’univers. Une convergence entre le cycle micro et macro de la vie qui donne lieu à l’une des séquences les plus impressionnantes de l’histoire du cinéma. Une constellation – c’est bien le mot – d’images et de sons semblant avoir été conçus par une force provenant de l’au-delà. Bon, certains se plaignent d’une illustration naïve ou simpliste de la Genèse, mais j’ai le goût de répondre que c’est tout à fait intentionnel: avec son évocation très personnelle de l’origine de la Vie, Malick rappelle l’essence du cinéma à ses débuts, cet émerveillement élémentaire que procuraient les premières images en mouvement. Ceci dit, inutile d’essayer d’étayer mes impressions en mots, il faut vraiment le voir pour le croire!

Deux points que j’aimerais apporter cependant, et qui sont davantage d’ordre analytique. D’abord, le choix musical. Malick inclut pas moins de 37 extraits de musique classique dans son film (consulter la liste ici). Et le choix pour accompagner le Big Bang? Lacrimosa, tiré de Requiem For My Friend (2005), magnifique album de Zbigniew Preisner, compositeur attitré de Krzysztof Kieślowski. Une voix cristalline y entonne Oh! Jour plein de larmes. La Vie qui naît dans la douleur. Tout un constat! Et, pour revenir à la petite histoire du deuil, le seul qui est vraiment acceptable.

Le second point, qui a beaucoup fait jaser dans les cercles de cinéphiles, concerne les références explicites à 2001 : A Space Odyssey. La vignette de la Création est définitivement une réponse au chef d’oeuvre de Stanley Kubrick, et à ses ambitions cosmiques. En particulier la scène du dinosaure qui découvre la compassion, établissant un parallèle avec celle du singe qui découvre le pouvoir. Des tableaux hautement symboliques et bruts qui rendent compte des premiers acquis de l’humanité, et des conséquences à venir pour l’évolution.

Les références à 2001 transparaissent ailleurs. Par exemple, pour introduire la vignette de la Création, Malick lève son chapeau à Kubrick de belle manière. Un long travelling latéral, agrémenté d’effets de ralenti (ou de stroboscope), longe une rue contemporaine illuminée de néons multicolores: une scène hallucinante qui ramène à l’esprit l’imagerie du voyage astral de Bowman au début du chapitre Jupiter and Beyond the Infinite. Également, l’objet du titre du film de Malick rappelle l’objet emblématique de celui de Kubrick. En effet, l’arbre de la vie n’est-il pas une sorte de monolithe tentaculaire englobant la conscience éternelle de l’univers? Ce dernier est d’ailleurs filmé très affectueusement, quelques fois à l’aide de langoureux pans tarkovskiens; des racines jusqu’à la cime, de la terre jusqu’au ciel.

Les quatre Éléments de la nature figurent en fait parmi les personnages principaux de The Tree of Life. Brad Pitt, plus solide que jamais (dans les deux sens du terme), privilégiant invariablement des habits bruns, beiges ou marron, obsédé par sa pelouse et son jardin, incarne la Terre. À l’opposé, la diaphane Jessica Chastain, qui pointe le ciel en s’exclamant que «Dieu y habite», qui n’est littéralement pas assujettie aux lois de la gravité, représente évidemment l’Air. On peut jouer longtemps à essayer d’identifier et d’interpréter les diverses manifestations de ces Éléments, des indices indispensables pour tenter de saisir le complexe écosystème malickien. L’exercice, aussi captivant soit-il, ne garantit cependant pas une expérience cinématographique des plus satisfaisantes.

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Le magicien est nu

Après la Grande histoire, au tour de la petite; le récit d’une famille ordinaire habitant un quartier qui l’est tout autant, et qui, à travers sa banalité même, vise à atteindre la Vérité universelle. On suit, si on veut, la dynamique d’un des pendants du balancier cosmique complété, de l’autre côté, par la vignette de la Création. Mais ce désir de dialogue circulaire entre l’infiniment grand et l’infiniment petit, si prometteur dans la première partie du film, n’est en fin de compte jamais comblé.

The Tree of Life est essentiellement – on s’en rend compte lentement et péniblement – un drame familial intimiste conventionnel à la recherche désespérée d’un souffle épique. Les scènes de discorde (et, plus rarement, de plénitude) familiale souffrent du refus persistant de Malick de fouiller la psychologie de ses personnages et d’établir une tension dramatique soutenue. Des attributs, il est important de le préciser, que le cinéaste à toujours réussi à balayer du revers de la main sans jamais affecter la qualité exceptionnelle de son oeuvre. Cette stratégie s’avère malheureusement faillible pour une première fois.

Contrairement à tous ses autres films, les propos poético-philosophiques de The Tree of Life ne sont ancrés dans aucune mémoire historique collective. Le toujours évasif Malick se montre cette fois-ci inatteignable, et fait penser à un inconditionnel du tango qui rejette étrangement tout partenaire de danse. Le spectateur a ainsi droit à une série de moments très détaillés dans l’évocation d’atmosphères et de lieux, mais absolument alléatoires et énigmatiques quant à la compréhension plus large du discours général. Il en résulte une sorte de lyrisme hermétique qui ne peut être apprécié pleinement que par une seule personne: Malick lui-même.

L’absence de clarté narrative n’est pas un problème en soi (voir Lynch, Godard, Greenaway, Denis Côté, etc.). Ce qui exaspère ici c’est cette sensation que Malick a quelque chose de si Important à nous communiquer qu’il se montre insistant, pesant. Pour bien passer son message sur la dichotomie grâce/nature (s’agit-il là vraiment des seules voies de l’existence?), il n’hésite pas à donner dans la répétition, et rompt momentanément le lien de confiance qu’il a si soigneusement établi avec son public au cours des trois dernières décennies. Il faut admettre qu’après huit scènes de souper de famille tendu, vingt-deux scènes d’enfants qui jouent dehors et/ou font des mauvais coups, et quarante cinq scènes de Jessica Chastain qui met ses pieds dans l’eau, on commence à avoir la tête lourde…

Mais ces épanchements de la part d’un des plus grands réalisateurs en vie, tout aussi lassants soient-ils, ne devraient pas suffir à décourager ses plus ardents défenseurs (dont je fais partie). La goutte, ou plutôt devrais-je dire, l’avalanche qui fait déborder le vase nous frappe de plein fouet durant le dernier acte, un dénouement duquel je ne suis toujours pas ressorti indemne. Malick le philosophe, le poète, le grand sage, le maître de l’art de la suggestion, fait soudainement place à Malick l’ésotérique, l’adepte du New Age. La séquence finale, une représentation démonstrative et kitsch de l’au-delà (ou autre lieu parallèle) qui semble tout droit sortie d’une vidéo d’Enya ou d’Enigma, est tout simplement consternante. Sean Penn, qui n’a clairement aucune idée de ce qu’il fait devant un cadre de porte planté en plein milieu d’un désert ou sur une plage peuplée de «figurants non désirés de Zabriskie Point», comme le dirait Anthony Lane, donne carrément l’impression de partager notre désespoir…

Cette volte-face artistique, cette grave faute de goût, incite à remettre en question notre évaluation de l’oeuvre d’un cinéaste que tant de gens considèrent comme un idole. Aussi absurde que la conclusion de The Tree of Life puisse paraître, elle revêt un caractère foncièrement sincère. Malick se met à nu comme jamais auparavant et est fort probablement conscient des réactions que son choix pour le moins étonnant provoquerait. En ce qui me concerne, dans mes pires moments de doute, il me fait penser au magicien d’Oz: cette voix si impressionante et autoritaire qui n’était en fin de compte qu’illusion. Dans mes meilleurs moments, cependant, je ne vois là qu’un chagrin temporaire. L’amour, lui, continue de persister.

De retour le 4 juillet.

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Jeudi 9 juin 2011 | Mise en ligne à 14h00 | Commenter Commentaires (5)

Entracte (bis)

À peine remis de mon décalage horaire, c’est le temps pour moi de repartir en vacances. Cette fois-ci, c’est du sérieux. Je prends la direction du berceau de l’Humanité. De retour début juillet.

Tel que promis, ma critique de The Tree of Life sera en ligne le 17 juin à minuit. Comme préambule, je vous suggère fortement cette série d’essais-vidéo sur toute l’oeuvre de Terrence Malick. (Les textes en hyperlien).

> Badlands

> Days of Heaven

> The Thin Red Line

> The New World

À bientôt!

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Mercredi 8 juin 2011 | Mise en ligne à 1h00 | Commenter Commentaires (10)

Bruit en salle: l’Éden est à Austin

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Des employés d’une salle de cinéma à Austin, au Texas, ont récemment commis un geste tout à fait audacieux : ils ont imposé le respect! Une jeune spectatrice qui textait frénétiquement sur son portable, irritant ses voisins avec son écran phosphorescent, s’est fait expulser sur le champ. Et n’a pas été remboursée.

Le fondateur de la chaîne de cinémas Alamo Drafthouse, Tim League, n’a pas mis ses gants blancs pour justifier ce renvoi. Il dit sur son blogue : «Nous avons adopté notre politique stricte quant au bruit en 1997. Suivez nos règles, ou foutez le camp et ne revenez pas avant que vous en soyez capables.» Amen!

Au Alamo, pas de «Si», ni de «Mais», ni de «S’il vous plaît, auriez-vous l’amabilité de…». Non, c’est «Dehors»! (Et, aussi, «Une bière avec ça?»). Ah, si seulement cette virile sensibilité texane pouvait s’importer dans nos salles, ce serait le paradis. On peut toujours rêver…

La jeune contrevenante n’a visiblement pas digéré sa leçon. On peut écouter ci-dessous le message vocal qu’elle a laissé au Alamo. Vous avez bien entendu la permission de jouir de sa désillusion! Pour souligner ce déshonneur, la chaîne va diffuser la vidéo avant tous les films cotés R cette fin de semaine…

(Pour les oreilles chastes, une version censurée à consulter ici).

- Merci à Simon-Olivier pour le tuyau

À lire aussi :

> Bruit en salle : le dilemme
> Bruit en salle : un premier homicide

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