Jozef Siroka

Jozef Siroka - Auteur
  • Le blogue de Jozef Siroka

    Jozef Siroka est journaliste au pupitre à LaPresse.ca et blogueur cinéma à temps partiel.
  • Lire la suite »

    Partage

    Jeudi 5 mai 2011 | Mise en ligne à 18h45 | Commenter Commentaires (9)

    Animal Kingdom: l’art de la suggestion

    animalkingdom11

    Souvent, ce qui me stimule lorsque je regarde un film n’est pas nécessairement ce qui est montré mais, au contraire, ce qui est dissimulé. Vous savez, le requin dans Jaws, le découpage de l’oreille dans Reservoir Dogs, le «bébé» dans le landau dans Rosemary’s Baby, etc. Je me sens d’autant plus vivant en tant que spectateur lorsque la suggestion tient lieu de démarche artistique.

    Animal Kingdom, premier long-métrage de l’Australien David Michôd, épouse définitivement cette approche. En surface, il s’agit d’un film de gangsters plutôt franc; une famille de criminels, des policiers corrompus, de la drogue, des fusils, des règlements de comptes, des trahisons et, parmi tout cela, un jeune narrateur qui observe cet univers sordide d’un regard candide et en apparence impassible, et qui doit choisir entre le côté sombre (allégeance à son clan de malfrats) et la «bonne voie» (en acceptant la porte de sortie proposée par le seul personnage droit de tout le récit, un détective moustachu incarné par Guy Pearce).

    Mais ce type de film, on l’a vu cent fois. Et le jeune cinéaste Michôd en est tout a fait conscient. Ce qui l’intéresse ici c’est la dynamique familiale qu’il dissèque tel un anthropologue darwinien; il dramatise la fameuse loi du plus fort, et les astuces des plus faibles pour survivre. Ses observations psycho-scientifiques, fascinantes et prenantes, sont intégrées à l’intérieur du genre du film de gangsters, qui se présente ici de manière impressionniste, parfois quasi abstraite. La confluence entre la fond et la forme est ce qui rend Animal Kingdom si unique.

    Nombreuses scènes, par exemple, n’ont pas recours au processus de suspense, au build-up, généralement requis par le genre: un personnage principal se fait assassiner sans avertissement, l’action d’un raid policier impromptu est concentrée sur le visage de notre narrateur, et est vite noyée par un effet de ralenti et une musique sobre et atmosphérique; la violence est illustrée poétiquement, crée une distanciation chez le spectateur et retient, ironiquement, ses pulsions animales reliées au voyeurisme sanglant.

    Michôd se montre également un modèle de retenue en ce qui concerne certaines conventions sacrées des films de gangsters, comme les Funérailles Émouvantes (du Bon et/ou du Méchant) ou le Procès Final, des situations remplies d’un puissant potentiel dramatique. Il garde au contraire sa caméra littéralement à l’extérieur du salon funéraire et de la cour, tout en réussissant à générer une forte tension. Le pouvoir de la suggestion.

    Tant de choses restent à dire sur ce film magnifique, comme les performances extraordinaires, en particulier celle de Ben Mendelsohn, dans le rôle du frangin criminel Pope, à la fois calme, instable, et absolument inquiétant. Ou Jacki Weaver, qui s’est mérité une nomination à l’Oscar de la Meilleure actrice de soutien cette année, dans la peau d’une grand-mère poule qui, sans jamais délaisser son sourire davantage ambigu que bienveillant, mène sa meute sauvage de main de fer.


    • La première scène m’a particulièrement frappé.

      Un ado regarde un show de télé«réalité» sur le divan familial. À côté de lui, sa mère. Tout est normal, sauf qu’elle est morte. D’une overdose. Le kid sait que sa mère est morte mais suivre le show est plus important pour lui.

      Méchant portrait de famille!

      Je sais pas si le show est «plus important» pour lui, je crois que la scène essaie d’établir un moment de banalité quotidienne, d’indiquer que cette situation tragique, qui normalement devrait causer une réaction hystérique, tient presque de l’évidence pour le jeune homme qui vient d’un milieu particulièrement difficile. -js

    • Très bon film! C’est différent des autres histoires de mafia new-yorkaises.

    • Vous êtes bon aussi dans l’art de la suggestion. Ça fait quelques fois que je m’arrête devant ce film et que, finalement, j’en prends un autre. Mais vous m’avez convaincu, il est maintenant au sommet de ma liste de location….juste derrière L’Appât et Justin Bieber: never say never!

    • Animal Kingdom est un exercice dans la tradition des films de gangster mais sans les balises et/ou les codes spécifique à ce genre. C’est l’anti Good Fellas. Tout est la surface mais c’est à nous d’imaginer le reste. C’est très rafraîchissant pour un spectateur. Pour moi, l’élément le plus intéressant du film est la cellule familiale dominé par la mère(excellente Jacki Weaver) qui dégage en surface un aura de vulnérabilité et de faiblesse entremêler de désir non assouvi pour ses enfants.( La manie de son personnage Smurf d’embrasser sur la bouche ses rejetons est pour le moins bizarre).Mais, qui au fond mène d’un main de fer son clan et prend les décisions difficiles lorsqu’elle est confrontée à des choix pénibles. Mais, elle le fait toujours dans le meilleur intérêt de la famille à long terme et en éprouvant sincèrement de la peine. L’autre aspect fort du film est la relation qui s’établit entre le neveu et son oncle Pope. Fascinant personnage. Aussi menaçant qu’un Joe Pesci par ses regards ses phrases en suspens et ses commentaires inoffensifs à prime d’abord.parce que Pope ne laisse jamais révéler ses réelles intentions. Il est difficile à lire à décortiquer. Son regard, ses commentaires prononcées nous laissent toujours avec un doute sur ses motifs véritables . Il est drôlement inquiétant , un Norman Bates moderne qui a toute sa tête et sa folie pour l’accompagner. Parmi les quatre frères c’est le personnage le plus fascinant. C’est un film dur sans piété sur la condition humaine et à la toute fin la survie. Bravo

    • Bonne suggestion, c’est noté.

    • Merci pour la suggestion. Est-ce qu’il y a une raison pour la baisse d’activité de ce blogue? La saison estivale peut-être?

    • Merci M. Siroka pour la suggestion. Belle découverte. D’habitude je n’aime pas ce genre de films (la plupart se complaisant dans la violence) mais celui-ci valait vraiment le détour.

    • J’ai vu ce film il y a déjà quelques semaines. J’ai été habité plusieurs jours par cet excellent long-métrage, tragique et prenant. Les performances sont effectivement magnifiques. J’ai beaucoup aimé la musique originale aussi.

    • Je viens tout juste de voir Animal Kingdom et j’ai bien aimé sans savoir pourquoi. L’intrigue et la trame de fond étaient simples, voire prévisible; le monde dépeint était plus pourrit que le « LA Noir » le plus pessimiste jamais dépeint (c’en est quasiment caricatural au 3e « incident »); le film n’avait pas le caractère ténébreux d’un Valhalla Rising ou No Country for Old Men, ni une esthétique et un changement de rythme aussi racés que dans Drive; outre l’incroyable jeu d’acteurs (tout spécialement la même et Pop), je ne comprenais pas pourquoi j’avais trouvé ce film supérieur à la moyenne… et ça m’a frappé en lisant la chronique de Jozef : ce film est l’antithèse du build-up!

      Oui Jacki Weaver est très bonne dans son rôle (pas très loin de Ellen Burstyn pour son interprétation dans Requiem for a Dream); oui Ben Mendelsohn était incroyable, alliant à la fois le charisme [noir] d’un Sam Rockwell dans Confessions of a Dangerous Mind et l’impénétrabilité d’un Mads Mikkelsen dans Valhalla Rising ou d’un Peter Stormare dans Fargo.

      Mais ce qui m’a le plus marqué avec le recul, ce sont tous ces rebondissements non-spectaculaires et sans aucun build-up. En un mot, l’antithèse d’un Amores perros et du build-up à l’entour (SPOILER) du chien blessé/tué. La dernière fois où j’avais vu autant de rebondissements non-télégraphiés, c’était dans Pulp Fiction (ais-je vraiment besoin de faire un spoiler alert pour le meilleur film de tous les temps ex-æquo avec Fight Club?!?) : le gars qui sort du placard et tire partout, l’overdose, le coup de pistolet parti tout seul dans la voiture, Travolta qui se fait descendre dans les chiottes, etc.). Animal Kingdom reprend exactement la même formule sans toutefois faire de chaque incident une sous-histoire en soi; les incidents soudains (SPOILER : Baz qui se fait descendre sans avertissement, la finale, etc.) orientent tout simplement l’intrigue (et « J ») où veut nous emmener le réalisateur. C’est unique et c’est efficace!

      Bref, une intrigue ordinaire réalisée de manière extraordinaire!

    Vous désirez commenter cet article?   Ouvrez une session  |  Inscrivez-vous

    publicité

  • Catégories

  • publicité

  • Calendrier

    février 2014
    L Ma Me J V S D
    « jan   mar »
     12
    3456789
    10111213141516
    17181920212223
    2425262728  
  • Archives

  • publicité