La Cinémathèque présente à partir de demain, jusqu’à vendredi, les trois longs-métrages documentaires du jeune cinéaste québécois Philippe Lesage. Ses deux premiers films, Pouvons-nous vivre ensemble? et Comment savoir si les petits poissons sont heureux?, seront projetés en première mondiale.
La cause de cette rétrospective précoce s’explique par sa plus récente oeuvre, Ce coeur qui bat, un documentaire poétique et dépouillé sur le quotidien de l’Hôtel-Dieu, qui a remporté deux prix aux dernières Rencontres internationales du documentaire de Montréal.
Un portrait de Lesage, rédigé par Gérard Grugeau de 24 Images (qui lui a d’ailleurs consacré une entrevue dans le dernier numéro du magazine), est disponible sur le site de la Cinémathèque. Un extrait :
Parcours atypique que celui de Philippe Lesage, venu de la littérature et un temps professeur au European Film College de Ebeltoft, au Danemark, où il a étudié le cinéma dans les années d’effervescence marquées par le Dogma de Lars von Trier (Les Idiots) et Thomas Vinterberg (Festen). Il retient de cette formation intensive dans un pensionnat en pleine nature une sorte de rigueur bienveillante qui a influencé sa pratique.
[...]
Chez Philippe Lesage, qui se dit proche d’une certaine sensibilité européenne, pas de didactisme forcé ni de narration omniprésente pour interroger le réel, mais plutôt une disponibilité de tous les instants donnant lieu à des formes libres, relâchées parfois, et revivifiées au montage alors que la mise en scène tend à l’effacement. Le tout est traversé d’envolées musicales, empruntées au répertoire classique (notamment Schubert et Beethoven) ou au domaine de la variété (Édith Piaf) pour ouvrir des brèches au cœur de la vie et en faire affleurer les flux souterrains. Une forme de grâce advient alors à l’écran, accueillant en ses rets les riches épiphanies du réel.
Dans un entretien au magazine en ligne Hors-Champ, Lesage exprime une conception du cinéma que je partage entièrement. La dernière phrase de l’extrait ramène à cet argument que je réitère souvent ici, à savoir que la nature du sujet importe peu lorsqu’il est question d’oeuvre d’art; c’est le regard posé dessus qui compte.
Je ne me suis jamais senti comme un cinéaste social, engagé, il n’y a pas de prise de position dans mon langage cinématographique. J’ai un parti pris pour un cinéma qui permet au spectateur d’être créatif, qui lui laisse la place et ne le prend pas par la main afin de lui indiquer quoi penser ou quoi ressentir. Je suis pour un cinéma qui laisse des zones plus flottantes nous permettant de nous réfléchir et de nous penser.
C’est en enseignant au Danemark que s’est développée chez moi une pensée plus critique du cinéma. Le documentaire est aujourd’hui prisonnier des standards télévisuels et de l’autre côté, le cinéma de fiction est prisonnier du scénario. Il est prisonnier d’une certaine école américaine du scénario efficace avec des conflits et des enjeux clairement établis, cette forme est pour moi complètement archaïque, elle ne fait que nous entretenir dans une forme de discours datée.
Le cinéma est la possibilité directe d’exprimer le monde dans toute sa complexité, il y a des cinéastes qui ont réussi à l’exprimer mais ils sont rares et nous nous devons de les chercher. Plus on se rapproche des petites choses, de gens ordinaires, de la vie quotidienne, plus un monde se révèle à nous et nous ramène inévitablement à nous-mêmes. C’est ici que le geste de faire du cinéma devient intéressant parce qu’il nous fait participer au mouvement, il nous fait réfléchir à soi, à notre place dans cet ensemble. Je pourrais dire d’une certaine façon que n’importe laquelle des personnes croisées dans la rue pourrait devenir le sujet d’un prochain film.
***
MERCREDI 18H30 – Ce cœur qui bat
Réal. : Philippe Lesage [Qué., 2010, 82 min, Beta num, VOSTA]
Avec Ce cœur qui bat, les Rencontres internationales du documentaire de Montréal nous ont fait découvrir l’automne dernier un nouveau maître de la caméra d’observation, maniant les instants glanés de temps vécus comme autant de reflets de nos existences réciproques suspendues au fil du temps. Pour son troisième long métrage, Philippe Lesage a choisi de placer cette caméra au cœur de l’urgence de l’Hôtel-Dieu de Montréal, et d’observer autant les patients que le personnel hospitalier au travail. De ces observations, il a retenu des moments qui l’auront particulièrement touché. Certains lui rappelant même une intervention délicate qu’il avait dû subir, dans ces mêmes locaux, quelques mois auparavant. Le film, tout en retenue, en respect aussi de l’intégrité des sujets, propose un montage remarquable qui apporte une fluidité à des actions confinées. Au final, le film bat en brèche les perceptions négatives et les préjugés nombreux dont sont l’objet les services urgentistes du Québec depuis plusieurs années. Prix de la Cinémathèque québécoise pour la meilleure œuvre québécoise/canadienne, RIDM 2010. EN PRÉSENCE DU RÉALISATEUR
JEUDI 18H30 – Comment savoir si les petits poissons sont heureux?
Réal. : Philippe Lesage, Jean-François Lesage [Qué., 2009, 100 min, Beta num, VOSTF]
Dans ce film, les frères Lesage nous font pénétrer au cœur du quotidien de quelques habitants de Beijing. Nous passons ainsi d’un personnage à un autre, au gré des rencontres. Les témoins deviennent autant de véhicules de notre voyage d’observateurs livrés au hasard et à la contemplation de cette vie urbaine chinoise à la fois si proche et si éloignée de nous. Cette distanciation élastique fait tout l’intérêt du film, sans jugement, sans commentaire. Il nous laisse en pâture ces bribes de vie et nous laisse le choix de devenir soit apprenti, soit dissocié. EN PRÉSENCE DU RÉALISATEUR. PREMIÈRE MONDIALE.
VENDREDI 18H30 – Pourrons-nous vivre ensemble?
Réal. : Philippe Lesage [Qué., 2006, 83 min, Beta num, VOF]
Dans ce premier long métrage, Lesage explore deux lieux de la société parisienne contemporaine qui coexistent dans le temps et que les expéditeurs d’idées reçues aimeraient tant opposer. Car, n’est-ce pas un peu l’objet de ce film que de tenter, par un contrepoint subtil, de réunir ces deux topiques que sont Alain Touraine, sociologue de réputation internationale et professeur à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales, et une bande d’adolescents des quartiers chauds de la banlieue qui s’expriment sur le futur de leur société en mouvement ? À coup sûr provoque-t-il indirectement une série de réflexions sur l’avenir de notre propre société québécoise. Encore une fois, l’observation documentaire est accompagnatrice, à défaut d’être participative. EN PRÉSENCE DU RÉALISATEUR. PREMIÈRE MONDIALE










melo_carmelo
4 mai 2011
15h12
Merci pour cette idée de sortie Jozef. Je vais aller voir Ce coeur qui bat ce soir; l’approche “humaine” jumelée à la musique ont éveillé mon attention.
Jérôme Baril
4 mai 2011
17h59
“[Le cinéma de fiction] est prisonnier d’une certaine école américaine du scénario efficace avec des conflits et des enjeux clairement établis, cette forme est pour moi complètement archaïque, elle ne fait que nous entretenir dans une forme de discours datée.”
D’une certaine école américaine ? Pourtant, ce type de scénario plus “classique,” avec des conflits et des enjeux clairement définis, inspiré d’Aristote (qui, aux dernières nouvelles, n’était pas Américain) a créé la grosse majorité des films d’auteurs, américains ou européens (étant inculte sur le cinéma du reste du monde, je préfère ne pas dire internationaux). Le voleur de bicyclette, pour moi un des meilleurs films de tous les temps, suit ce modèle à la lettre ! Comme la plupart des films de Bergman, de Rohmer… Y’a-t-il seulement un film de Woody Allen qui ne joue pas avec le concept de conflit et d’enjeu clairement établi ? Même Annie Hall, même Manhattan ou Stardust Memories suivent ces modèles, c’est juste qu’ils sont un peu mieux camouflés… Même chose pour les 400 coups ou La Strada, ces films ont-ils à ce point été influencés par Hollywood ?
cinematographe
4 mai 2011
18h32
Oui, mais ça paraît mieux s’attaquer aux Américains qu’à Aristote.
unholy_ghost
5 mai 2011
09h52
C’est quoi les “conflits et les enjeux clairement établis” de 400 coups, de Persona, de Citizen Kane, d’A bout de souffle? Il parle de “clairement”. Alors que je peux vous dire après dix minutes qui est le méchant et comment ça va finir d’à peu près la moitié des films américains.
Par ailleurs, ce qu’il dit sur le spectateur créatif, tout est là.
Jérôme Baril
5 mai 2011
10h17
Dans les 400 coups, Antoine Doinel veut être libre, n’y arrive pas à cause de ses parents et de son maître d’école, ce qui provoque des situations conflictuelles. Le génie de Truffaut, selon moi, n’est pas tant de ne pas avoir respecté les schémas scénaristiques classiques que de se servir de choses excessivement anodines, par exemple sortir les poubelles, en tant qu’obstacle… ce qui fait de très belles scènes et donne au film un sentiment d’authenticité, de vrai.
Ce n’est pas parce qu’on utilise des conflits et des enjeux dramatiques qu’on ne peut pas le faire intelligemment. Les films américains dont vous parlez sont des caricatures de la vraie, comme je crois qu’il est caricatural de la part de plusieurs intellectuels de réduire la notion de conflit à : “Arnold veut faire exploser les méchants”. La dramaturgie “classique” est quand même beaucoup plus complexe que ça.
Jérôme Baril
5 mai 2011
10h19
caricatures de la vraie vie ***
unholy_ghost
5 mai 2011
10h24
“Dans les 400 coups, Antoine Doinel veut être libre, n’y arrive pas à cause de ses parents et de son maître d’école, ce qui provoque des situations conflictuelles.”
Justement, vous réduisez le film à une formule hollywoodienne, genre Footlose. Ce n’est pas si clair que ça. Antoine cherche surtout à impressionner sa mère pour qu’elle l’aime et ce n’est pas le cas; il cherche également l’assentiment d’un père et se rend compte qu’il est adopté.
unholy_ghost
5 mai 2011
10h31
Le problème ce n’est pas le conflit, c’est qu’il soit “clairement établi”. La différence c’est que dans le scénario hollywoodien, tout est figé et on réduit le Ça au Mal et le Surmoi au Bien, avec une victoire assurée (happy-end) de celui-ci sur celui-là. Aristote n’a jamais promut une telle réduction du schéma actanciel. Sans compter que l’arc narratif des films hollywoodiens est tellement figé que l’on peut dire à 5 minutes près où l’on est rendu dans la plupart des films. Ce qui, bien sûr, n’empêche pas de faire un excellent film, puisque tout se joue souvent dans la mise en scène et la direction d’acteur.
rafc
5 mai 2011
10h42
Antoine n’est-il pas justement libre dès le départ: l’école buissonière, n’est-ce pas la liberté? Mais qu’en faire…
Péripétie, reconnaissance et pathos ne sont qu’une petite part des objets sur lesquels se penche Aristote; il s’attarde aussi aux moyens et aux modes qui eux, sont aussi chez les amerloques assez figés. Je crois même, comme d’autre ici, que c’est bien là qu’il faut mettre la main à la pâte lors de la création d’une oeuvre dramatique.
Jérôme Baril
5 mai 2011
10h49
À propos des 400 coups : en quoi les aspects que vous venez de décrire ne sont pas des enjeux dramatiques clairs et conflictuels ? Son désir de liberté n’est-il pas d’autant plus justifié par l’échec de sa recherche d’amour et d’approbation de ses parents ? Ces enjeux me semblent très clairs, au contraire, pour le spectateur un moindrement allumé.
rafc
5 mai 2011
10h53
Antoine découvre peut-être justement les limites de sa liberté: l’océan comme bordure ultime du monde dans lequel il doit trouver moyen dès lors de s’intégrer; le reste du cycle Doinel quoi.
Jérôme Baril
5 mai 2011
11h05
rafc : je respecte votre opinion mais je crois personnellement que dans tout processus de création, il faut autant travailler le forme que le contenu. Ça me rappelle un passage d’Interiors, de Woody Allen, ou un écrivain déprimé compare son dernier roman à sa belle-soeur très sexy, mais un peu nunuche : “Flyn suffers from the same thing my last book suffered from. She’s a perfect example of form without any content.”
Là-dessus je vous quitte. Je me rappelle maintenant pourquoi je ne voulais pas participer aux discussions sur cyberpresse : quel bon moyen de ne pas travailler ! mais je vous lis, je vous lis…
Jérôme Baril
5 mai 2011
11h28
Je sais, j’avais dit que j’arrêtais, mais je tenais à préciser :
unholy_Ghost : ça pourrait porter à confusion, mais je ne voulais pas dire que vous n’étiez pas un spectateur allumé, au contraire, vous avez l’air de quelqu’un d’assez intelligent. Je tentais plutôt de faire un lien avec le “spectateur créatif” de Lesage. Parce que je suis persuadé que même un scénario qui utilise des enjeux dramatiques clairs peut nécessiter une certaine intelligence, ou une certaine sensibilité, chez le spectateur, pour être pleinement compris, contrairement aux films hollywoodiens dont le but est de s’adresser et d’être compris par le plus grand nombre. Mais de cas-ci, on critique moins la forme classique du scénario que les scénaristes qui prennent le spectateur pour un idiot.
cinematographe
5 mai 2011
13h15
Les conflits sont très bien établis dans les 400 Coups, Persona, Citizen Kane, ils sont aussi très clairs, la différence avec le film américain moyen tient à la complexité de ces conflits et à la manière plus subtile, inventive, de les mettre en scène.
Ce que dit Lesage, quant à moi c’est le même discours vide que l’on entend à chaque fois qu’un réalisateur veut se distancer d’un cinéma plus mainstream. On descend Hollywood en une phrase pour remonter sa propre démarche qui n’est pas nécessairement plus réfléchie. D’ailleurs, Denis Villeneuve et Podz répétent à chaque entrevue à peu près les mêmes choses que Lesage avec des mots très semblables et leur cinéma ne laisse pas plus de “zones flottantes” que le film américain moyen.
Ce que Lesage dit sur le spectateur créatif, c’est très superficiel et d’une telle généralité que c’est sans intérêt. Qui n’est pas pour un cinéma laissant de la liberté au spectateur? Mais aucune méthode n’est meilleure ou pire que l’autre pour y arriver, un scénario construit de la manière la plus classique et rigoureuse qui soit peut laisser autant de place au spectateur qu’un film qui utilise une structure en apparence plus libre. C’est tout aussi superficiel de le rappeler, mais il le faut bien devant de tels discours qui tranchent le monde en deux (Lesage reprend implicitement la damnée dichotomie auteur/commercial, voulant clairement s’inscrire dans le premier clan).
Je n’ai pas vu les films de Lesage, mais il y avait cette très belle critique de panorama-cinema sur son dernier film (la critique est belle, mais le film est descendu), qui s’attaquait justement à cette prétention à la distance et à la réflexion (http://www.panorama-cinema.com/V2/critique.php?id=465): “Le téléobjectif, c’est l’arme dont on se sert pour nier la distance : habile trompe-l’oeil capable de rapprocher par un trucage optique ce vers quoi dans les faits nous n’avançons pas. On peut difficilement trouver plus appropriée comme analogie pour décrire le fréquemment abject Ce coeur qui bat du cinéaste québécois Philippe Lesage, dont la mise en scène vide de la souffrance humaine a le culot de déguiser sa distance détachée en proximité crue.”
goupil
5 mai 2011
16h13
@cinematographe vous dites : «Qui n’est pas pour un cinéma laissant de la liberté au spectateur?»
90% du public d’Hollywood (et je suis généreux dans mon pourcentage).
unholy_ghost
5 mai 2011
16h22
Ciné, je n’ai pas vu Le coeur qui bat, mais j’avais un certain malaise en voyant la bande-annonce. Pour le reste, je serais curieux de passer un questionnaire au spectateur moyen qui n’aurait pas ton intelligence en leur demandant: dans Persona, Citizen Kane, etc, qui est le bon, qui est le méchant, quel est l’enjeu du conflit?
unholy_ghost
5 mai 2011
16h43
@Jérôme Baril
“vous avez l’air de quelqu’un d’assez intelligent.”
Je suis assez d’accord avec vous…
cinematographe
5 mai 2011
17h20
Voyons, ghost, soit vous me sur-estimez, soit vous sous-estimez le spectateur moyen. Le récit de Citizen Kane est facile à suivre, c’est ce qu’il recouvre qui est plus difficile à cerner (pour Persona, c’est beaucoup moins vrai, mais de mémoire à part le poème visuel du début et une ou deux autres scènes ça demeure assez classique). Si vous n’aimez pas ces exemples, on peut en trouver d’autres, des films aux “enjeux clairement établis” qui laisse pourtant de la liberté au spectateur. De toute façon, ce n’est pas parce que je m’identifie à un personnage ou qu’on me guide dans une intrigue que je cesse de réfléchir. Et c’est ça que je reproche aux propos de Lesage, les scénarios efficaces n’entravent pas nécessairement la réflexion, tout comme reculer sa caméra n’équivaut pas à rendre le spectateur créatif. Ça, et rabaisser une méthode pour vanter l’autre, c’est très douteux.
Et goupil, je n’en
unholy_ghost
5 mai 2011
20h10
“De toute façon, ce n’est pas parce que je m’identifie à un personnage ou qu’on me guide dans une intrigue que je cesse de réfléchir.”
Je n’ai pas dit le contraire, j’ai même dit précisément cela. Par ailleurs, ce n’est pas parce qu’un scénario est facile à suivre que les “enjeux sont clairement établis”. Il y a un monde entre Die Hard et Citizen Kane, même si j’aime beaucoup le premier pour sa mise en scène et ses dialogues. Ce n’est pas parce que les enjeux sont clairement établis que le spectateur n’est pas actif, puisqu’il peut l’être pour toutes sortes de raisons.
Mais perçois-tu, juste pour rester à Hollywood, que les scénarios étaient plus complexes, plus ambigus, moins manichéens, en deux moins clairs, dans les années 70 qu’aujourd’hui? C’est ce que je pensais.
unholy_ghost
5 mai 2011
22h00
en deux mots*