Jozef Siroka

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    Jozef Siroka est journaliste au pupitre à LaPresse.ca et blogueur cinéma à temps partiel.
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    Vendredi 18 mars 2011 | Mise en ligne à 17h35 | Commenter Commentaires (23)

    Taxi Driver est en ville!

    taxi

    Taxi Driver, une des pierres angulaires du cinéma américain des années 1970, est de retour en salle! Une copie numériquement restaurée du chef d’oeuvre de Martin Scorsese sera projetée deux soirs seulement, à l’AMC Forum 22 à Montréal, le samedi 19 et le mardi 22 mars, à 20h.

    Tant de choses ont été dites sur ce film, par où commencer? Pourquoi pas par cette citation du directeur photo, Michael Chapman, qui rappelle à quel point la vision de Scorsese était novatrice et, pour certains, dérangeante :

    Il y a cette scène où De Niro conduit sa voiture dans la garage de taxis sur la 57e rue, il sort de la voiture et commence à marcher dans une direction, et la caméra commence un pan dans l’autre direction, et finit par le rejoindre là où il s’est rendu. L’équipe de tournage était scandalisée par cela. C’était comme si on disait «Ne suivez pas ce gars, mais regardez le monde dans lequel il vit».

    La caméra dans Taxi Driver est un personnage en soi, l’élément le plus dynamique du film. Elle tient parfois lieu du point de vue de Travis Bickle, devient son principal allié et nous permet de ressentir de l’empathie envers ce personnage particulièrement instable. D’autres fois elle s’en détache et observe l’environnement dans lequel il vit; son regard est parfois très détendu et pédestre, et d’autres fois empreint d’un jugement sévère qui proviendrait de l’au-delà, comme lors du travelling final alors que la caméra est accrochée au plafond. Souvent, elle remplit un rôle objectif et subjectif en même temps. Comme cette scène dévastatrice où Travis parle au téléphone avec Betsy; la discussion va vraiment nulle part, on saisit qu’elle ne veut plus rien savoir de lui et, soudainement, la caméra entame un tranquille travelling vers la droite, comme si elle était incapable de supporter le poids de cette discussion, ou simplement pour laisser un moment d’intimité à Travis, qui continue à parler hors champ. Elle s’immobilise finalement face à un long couloir, et illustre du même coup l’abîme existentiel dans lequel notre anti-héros se résigne à pénétrer.

    taxidriverTaxi Driver c’est aussi une série d’anecdotes qui ont atteint le statut de légendes : De Niro qui obtient un permis de chauffeur et, profitant de ses congés sur le plateau de tournage de 1900 en Italie, se rend à New York pour y conduire son taxi; Paul Schrader, sans le sou, vivant dans une voiture volée et se nourrissant de sachets de ketchup qui écrit le scénario en s’inspirant notamment des Carnets du sous-sol de Dostoïevski et de L’étranger de Camus; Bernard Herrmann, compositeur attitré de Hitchcock, qui refuse initialement de faire la musique du film avant d’être séduit par la scène dans laquelle Travis verse du brandy sur ses corn flakes (il s’agira de sa dernière composition); De Niro qui improvise «You talkin’ to me» devant un miroir (les mots ne sont pas dans le scénario) et qui crée une des répliques les plus citées de l’histoire du cinéma; l’acteur qui ne se présente pas et qui est remplacé par Scorsese lui-même dans une des scènes les plus troublantes du film («Now, did you ever see what a .44 magnum can do to a woman’s…»); la séquence finale, jugée trop sanglante, dont la couleur est désaturée afin d’éviter le classement X; Scorsese qui accepte sa Palme d’or à Cannes sous observation policière après avoir commandé une importante livraison de cocaïne par avion sur la Croisette…

    À l’occasion du 35e anniversaire de Taxi Driver, Scorsese et Schrader ont été invités à discuter du film lors d’un forum organisé la semaine dernière à New York; la première fois que les deux hommes partageaient la scène depuis Cannes en 1976. Le compte-rendu de ce précieux événement est à lire ici.

    Comme je disais ci-haut, Taxi Driver est un monument du cinéma qui se prête à d’infinies réflexions et analyses; je serai bien entendu ravi de lire votre évaluation de ce film, en partie ou dans son ensemble, et peut-être éventuellement me joindre à la discussion.


    • J’ai mon billet en poche et attends samedi soir avec grande impatience!!

      “Listen, you fuckers, you screwheads. Here is a man who would not take it anymore. Who would not let … let… Listen, you fuckers, you screwheads. Here is a man who would not take it anymore. A man who stood up against the scum, the cunts, the dogs, the filth, the shit. Here is a man who stood up. ”

      Ce monologue disjoncté récité sur des images de Travis seul dans son appartement crasseux, sur la musique troublante de Herrmann, est une des scènes les plus indélébile de ma mémoire.

    • Est-ce que cette édition sortira en DVD/BR éventuellement?

    • Vous me donner le goût de revoir ce film, Josef!

    • mercador a écrit : “Est-ce que cette édition sortira en DVD/BR éventuellement?”

      Le blu-ray sort le 5 avril. Et pas cher pas cher…
      http://www.blu-ray.com/movies/Taxi-Driver-Blu-ray/1105/

    • Dans un des nombreux suppléments du film, Schrader raconte qu’il a eu une visite d’un jeune homme qui avait vu le film et qui lui a demandé : – Qui vous a parlé de moi ??? Comment avez-vous su ce que j’avais l’intention de faire ? etc. Schrader a dû faire comprendre au jeune homme que le film ne parlait pas de lui personnellement et que ce qu’il vivait était typique de ce que vivait de nombreux autres jeunes hommes (comme Travis Bickle) : sentiment d’isolement, désir de donner un sens à sa vie ou de se trouver une cause pour laquelle on est prêt à tout risquer, désir d’impressionner une femme inatteignable, désir d’aller jusqu’au bout de soi-même, agressivité refoulée cherchant un exutoire, etc. Avouons-le tous, messieurs, nous avons tous eu notre période Travis Bickle à un moment ou l’autre et c’est pourquoi nous pouvons tous nous identifier à lui …

    • Pour moi, c’est littéralement un chef-d’oeuvre. Au niveau des images, ça me fait penser à du Hichcok tellement que les plans sont présentés avec perfection. Quel montage! De plus, quel casting aussi, mais étrangement, je ne me souviens pas vraiment de l’importance du rôle joué par Jodie Foster, qui à l’origine, a tellement fait scandale aux USA. Alors, moi aussi, faudrait que je revois ce film. C’est un classique maintenant, pour toutes sortes de raisons.

    • Ce film, à la fois social et intimiste, est une bombe d’une force inouïe qui ébranla le cinéma américain et dont on ressent encore les secousses dans le cinéma d’aujourd’hui (qu’on pense seulement à James Gray, peut-être le plus grand cinéaste new-yorkais post-70). En bon élève de John Cassavetes, Scorsese dresse, depuis Mean Streets, des portraits de personnages et de lieux qui lui sont proches. Il plante sa caméra là où ça fait mal, dans le but d’y comprendre quelque chose, d’en faire jaillir une lumière, une beauté, même douloureuse. Bref, il faut aller au fond des choses, mettre ses tripes sur la tables, quitte à en baver.
      Avec Travis Bickle, Scorsese dresse le portrait ultime du fauve lâché lousse dans la jungle urbaine, une jungle qui n’est pas seulement remplie de junkies défoncés, de maquereaux manipulateurs, de fous de toutes sortes, mais aussi de politiciens corrompus et cyniques, de policiers indifférents, de petits-bourgeois égocentriques. Travis, seul et “abandonné de Dieu”, est tout droit sorti de son trou du Viet-Nam dont nous ne saurons rien (comme s’il n’avait rien à en dire d’autre qu’un nom de régiment) et dont tout le monde se fout de toute façon. Il est une véritable grenade dégoupillée, à l’image de l’Amérique, en perpétuel état de violence latente. Travis vit en fait dans une Amérique qu’il ne comprend pas. Il est un nobody, un homme comme un autre, un cinglé comme un autre. Les gestes qu’il finit par poser ne sont pas tant des gestes de révoltes que de simples pulsions qu’il trouve la force d’extérioriser (suite à un échec amoureux). Il s’est trouvé une mission christique: “nettoyer la ville de toute cette racaille”.
      Taxi Driver est bourré de scènes troublantes dont on ne peut se lasser: ces balades dans la ville à travers les vitres du taxi, Travis qui n’écoute pas ses collègues lui parler mais qui fixe son verre d’eau pétillante, la discussion sur le “sens de la vie” avec Wizard, la musique troublante d’Herrmann, les compositions lumineuses de Michael Chapman, les silences et les malaises de Travis, son comportement bizarre (pourquoi un mohawk? pour être le plus visible possible?), l’utilisation magistrale de la voix-off. En somme , Taxi Driver fait parti de ces oeuvres inépuisables qu’on ne se lasse pas de revoir, et c’est certainement l’une des grandes oeuvres du cinéma américain des années 70, qui n’en manque pourtant pas.

    • Il y a aussi la question du racisme chez Travis Bickle (la manière comment il observe les black pimps avec leur comportement de merde quand il se font servir dans le resto, les jeunes black qui niaisent les femmes dans la rue et qui lance des œufs sur son taxi. Il shoot même un black dans un dépanneur…). J’ai vu le film hier au AMC22 et personnellement, je ne croix pas qu’il est raciste. Il déteste ces blacks, pas parce qu’ils sont noirs, mais parce que c’est des pimps, des délinquants, des voleurs… Si ça aurait été un blanc dans le dépanneur qui voudrait volé la caisse, je suis sûr que Travis l’aurait tuer aussi. Il y a un black taxi driver à qui il a emprunté 5$ et ça m’étonnerait beaucoup qu’il le déteste. J’avoue que le black lui dit “bye killer” en lui pointant le doigt comme un gun, mais Travis le regarde plutôt comme “comment il sait que j’ai des mauvaise idées dans la tête?” . Pour moi, ce film fait le portrait ultime de l’homme solitaire dont sa solitude l’emmène dans sa folie. Oui, il a l’aspect de Travis qui revient de la guerre du Vietnam, mais il n’est pas complètement déshumaniser. Il arrive à avoir une date avec Betsy. Si la date aurait fonctionner, il ne serait pas tomber dans sa solitude et sa folie. “Loneliness has followed me my whole life, everywhere. In bars, in cars, sidewalks, stores, everywhere. There’s no escape. I’m God’s lonely man. “.

    • J’ai toujours aimé la tuile de bain d’Errol Flynn sur laquelle on peut encore apercevoir le cerne de l’eau. Schrader devait avoir Blow Up en tête pour ça. …et cette scène où la caméra quitte le téléphone, que Jozef relève si bien.

    • «L’acteur qui ne se présente pas» ?

      C’est inexact. George Memmoli, qui devait tenir le rôle, eut un accident de voiture. Scorsese le remplaça au pied levé. Il a ce rôle et celui du badaud au tout début du film, quand au ralenti, on voit Cybill Shepherd entrer dans la permanence de Charles Palantine.

      On voit Memmoli dans “Mean Streets” et “Phantom of the Paradise” de Brian De Palma.

    • La coupe Mohawk fut ajoutée après une discussion entre De Niro, Scorsese et Victor Magnotta. Magnotta, vétéran du Vietnam, raconta que certains commandos spéciaux portaient la coupe Mohawk.

    • Personne n’a encore parlé de la finale: survit-il ou meurre-t-il? La camera au plafond, légèrement inclinée vers le bas du cadre, représente-t-elle une objectivité subjective? La dernière scène dans le taxi est-elle un moment fabulé? comment peut-il être si détaché devant Betsy, en pleine possession de ses moyens? Il replace le rétroviseur d’un geste sûr, qu’un léger accéléré souligne, et qu’une note de xylophone inversée rend funèbre. Travis meurre en une dernière fabulation réussie?

    • @cilar

      Merci pour la réponse mais, sans vouloir vous offenser, elle n’est pas pleinement satisfaisante car elle ne résout pas le problème propre au film, à savoir: pourquoi porte-t-il le mohawk à ce moment précis du film? Remettons-nous dans le contexte: Travis cherche depuis quelque temps à faire un coup d’éclat et décide d’assassiner (enfin, on peut le supposer) Charles Palantine, le candidat au Sénat pour lequel travaille Betsy, qui l’a déçu précédemment. Il s’entraîne physiquement, se prépare au tir (effectivement comme pour une opération commando) et le moment venu, il fait tout pour être le plus visible possible et être immédiatement marqué par la sécurité, ce qui arrive bien entendu. C’est dans ce contexte que je trouve son comportement plutôt étrange. Par contre, le mohawk se trouve justifié à mon avis en tant que symbole des missions commandos lorsque par la suite il rend visite à Sport et fait le massacre que l’on sait. Bref, tout ceci pour dire que son comportement m’apparaît parfois plutôt étrange, ce qui le rend d’autant plus fascinant. Et De Niro n’y est certes pas pour rien… (voir sa réaction tout en irritation et en retenu lorsque Betsy le compare à une pièce de Kris Kristofferson… Du grand art).

    • Le mohawk de Bickle, c’est Tom Sawyer qui crâne devant Betsy/Becky en singeant Joe l’Indien; nous ne sommes plus à l’époque de Twain, les temps ont changé en Amérique, une culpabilité atavique s’installe… une impossible rédemption calviniste.

    • Quel bon film. Tous les arguments que vous apportez sont pertinents et je ne vais pas les répéter. Moi ce qui me marque c’est New-York qui respire, la pulsion de la ville. La ville est un personnage, la musique est un personnage. Mais. bien sûr rien pour battre Spiderman 12 et autres Avatar…I’m talking to you…

    • Taxi Driver ce serait de l’expressionnisme là où les couleurs au néon remplaceraient le noir et blanc, les puissances de l’ombre et de la lumière. La ville est un paysage mental alors qu’il n’y a plus de différence entre ce qui vit Travis dans le fin fond de sa conscience et cet extérieur qui déploie sa violence mate, bouteille de Klein fait personnage. Le film devient une image-temps dans la mesure où l’Amérique voit la fin de l’héroïsme au sortir de la guerre du Vietnam, l’impossibilité d’y croire encore. Son anti-héros ne peut plus réagir à l’absurdité du monde et s’épuise en faux mouvements, actions sans but, bifurcations et clichés d’héroïsme sans la foi correspondante. On voit combien ensuite Rambo avec son anti-héros se reconvertissant en héros américain n’est rien d’autre que le symptôme de la réaction conservatrice qui continue depuis son fascisme ordinaire.

      De Niro invente un jeu de mort-vivant, de créature de la nuit new-yorkaise, remplaçant le trop-plein de la Méthode par un vide presque taoïste où il laisse tout venir à soi.

    • Taxi Driver est pour moi le verdict sur l’échec de l’Amérique à survivre au 20e siècle qu’elle a elle-mêm créé. Le Vietnam est la dernière goutte qui fait déborder le vase déjà plein.

      Travis voit ce qui se passe, mais ne sait plus ou frapper: les politiciens hypocrites, la racaille mafieuse, les puritaines naïves, les petits arrivistes insignifiants, lui-même?
      Un peu déprimant comme constat. Quand à ses yeux, la seule personne qui en vaut la peine est une prostituée de 14 ans, c’est signe que le cancer est généralisé à toute la société et que la pureté de l’Amérique n’est qu’une lointaine rumeur.

      Quand Travis se regarde dans le retroviseur à la fin, je vois l’Amérique qui regarde derrière et voit l’étendue du désastre. Dans ce film, les gens sont véreux, violents, puritains, hypocrites, cyniques, cupides, naïfs…ou fous.

      Au fond, Taxi Driver, c’est comme les Simpsons mais sans l’humour. Le pathos généré par le film est comme un cri de désespoir: “Eh, bande de cons, la paille du Vietnam n’est rien à côté de la poutre ici bas.”

    • “Son anti-héros ne peut plus réagir à l’absurdité du monde et s’épuise en faux mouvements, actions sans but, bifurcations et clichés d’héroïsme sans la foi correspondante.”

      Il y a un reste à cette foi violemment dissipée; reste qui colle et persiste dans l’effet-monde de Scorsese, la Fascination. C’est tout de même la seule force qui, chez Travis, fait du mouvement une nécessité, quitte à ce qu’il soit faux – le néon filmé au ralenti d’un point de vue impossible accroché au du taxi – faux comme une bouteille de Klein dans notre dimension. C’est l’économie de cette fascination (taoïste, tout à fait) qui dicte et procède au repli, au pli surdimensionné de Travis.

    • Un autre film de Scorsese, BRINGING OUT THE DEAD (1999), est une variation aussi glauque que TAXI DRIVER, mais la virée est organisée dans une ambulance — et cette fois-ci, Nick Cage au volant, livre une composition autrement plus intéressante que les conneries B qu’il tourne depuis quelques temps.

      À mon avis, un film malheureusement méconnu et négligé du cinéaste.

    • J’ai trouvé Bringing out the dead, trop timidement maniéré pour être vraiment maniériste.

    • Oui, Bringing out the Dead, un film négligé en effet, que je préfère à tous les suivants du cinéaste. C’est le point de vue spirituel de la plongée finale de Taxi Driver qui s’y incarne alors que le personnage subit le poids des morts en tenant la position sociale, elle aussi subie, du sauveur; Travis n’était que passeur. Reste que ce que dit Ghost est vrai. Scorsese et Shcrader poussent la note jusqu’à un maniérisme comme déjà fané.
      Dans Taxi Driver, on ne peut pas parler de maniérisme (c’est une question)?

    • Non, je ne crois pas. Scorsese n’a jamais réussi à être un grand maniériste comme De Palma et Coppola. Son premier film, Boxcar Bertha, était maniériste, mais il n’a pas continué dans cette voie sauf par moments (Bad, certaines scènes de Cap Fear). Il a toujours hésité entre cinéma moderne (pour le meilleur) et néo-classisme (pour le pire). Comme Spielberg finalement, mais avec une trajectoire inverse.

    • Lien pour des infos en français sur Taxi driver (Chauffeur de taxi) :
      http://www.allocine.fr/film/fichefilm_gen_cfilm=308.html

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