Jozef Siroka

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    Jozef Siroka est journaliste au pupitre à LaPresse.ca et blogueur cinéma à temps partiel.
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    Mardi 22 février 2011 | Mise en ligne à 22h30 | Commenter Commentaires (7)

    Exit Through the Gift Shop ou le cinéma comme performance

    Mr.-Brainwash-Thierry-Guetta

    À travers la myriade de critiques ou de commentaires (largement positifs) qu’on peut lire sur Exit Through the Gift Shop, un dénominateur commun ressort : S’agit-il d’un canular ou pas? La nature de ce «documentaire» réalisé par Banksy, croyez-moi, est très difficile à saisir (quelques mois après l’avoir vu, je n’arrive toujours pas à me décider). On est loin d’un inoffensif exercice à la Casey Affleck et Joaquin Phoenix. Pourtant, cette ambiguïté, loin de distraire, appuie à merveille le propos du film, qui est une méditation sur la mince ligne qui sépare le grand art de la fraude, la vedette du loser, le documentaire de la fiction…

    Pour ceux qui n’ont aucune idée de quoi je parle, une petite mise en contexte. Exit Through the Gift Shop est nommément une réalisation de Banksy, personnage aussi mythique que mystérieux de la scène graffiti qui, malgré des accusations de «terrorisme artistique», voit son travail promu dans les galeries les plus cotées de la planète et vend ses oeuvres dans les sept chiffres. (Un portrait de Banksy et un diaporama à consulter sur le site du New Yorker).

    Mais Banksy, quoiqu’affichant un CV des plus attrayants, n’est pas le sujet de son propre documentaire, il en est un élément périphérique. La centre d’intérêt d’Exit Through the Gift Shop est un certain Thierry Guetta (image ci-haut), immigrant français excentrique, propriétaire d’une friperie à Los Angeles, qui est introduit dans le film comme un vidéographe compulsif. Lors d’un voyage en France, Guetta apprend que son cousin est un graffiteur respecté du nom de Invader, et commence à documenter ses escapades nocturnes. De fil en aiguille, Guetta, qui gagne une réputation favorable dans le milieu underground, se met à suivre plein d’artistes de la nuit, notamment Shepard Fairey, créateur de la fameuse affiche HOPE, et permet d’immortaliser des oeuvres par définition éphémères.

    La deuxième partie du film, la plus intéressante, montre l’évolution de Guetta en artiste graffiti. Avec les encouragements (malicieux) de Banksy, le groupie se transforme en élève pour rapidement devenir un des phénomènes les plus courus du milieu artistique de Los Angeles. Guetta, qui s’est rebaptisé Mr. Brainwash, organise une expo monstre intitulée Life Is Beautiful. L’événement – un ramassis coloré de tableaux, sculptures, illustrations pop-artesques vidées de toute substance mais, pour ce que ça vaut, techniquement réussies – attire des milliers de hipsters séduits par le hype promotionnel fabriqué par Banksy et consorts. Mr. Brainwash est un succès instantané; son compte en banque est plein à craquer, il voyage partout dans le monde, les journalistes se l’arrachent, même Madonna lui demande d’illustrer la couverture de son album, Celebration.

    exit-through-the-gift-shop-207x300En entrevue au Los Angeles Times, mardi, Guetta confie être «la plus grande oeuvre d’art» de Banksy. Voici une révélation cruciale, qui devrait mettre un terme à l’ennuyeuse controverse autour de la véracité du film et rediriger le débat de manière plus constructive.

    Exit Through the Gift Shop est, à mon avis, essentiellement une «ciné-performance» de la part de Banksy, qui émet une réflexion importante sur les aléas de la création artistique contemporaine. Alors que le post-modernisme, un des courants de pensées les plus influents des dernières décennies, stipule qu’il n’y a plus rien d’original à créer et que l’originalité ne peut découler que d’un regard neuf sur du vieux, aujourd’hui, ce précepte semble s’être dangereusement distancié de sa composante qualitative: l’originalité (et, souvent, la réussite artistique) n’est dorénavant définie qu’à travers la manifestation du regard du plus grand nombre. (S’il y a autant de gens qui s’y intéressent, le consomment, l’achètent, ça doit avoir de la valeur, insisterait tout adepte de relativisme culturel, dogme de plus en plus à la mode). Trouvez-moi un moyen de me faire connaître, n’importe quel moyen, et je deviens quelqu’un de significatif. L’exploitation de l’image (d’un individu ou d’un groupe) est devenue, en quelque sorte, le plus considérable des gestes artistiques de notre époque.

    Un principe, soit dit-en passant, que Banksy a su adopter à merveille. Au-delà de son oeuvre, à la fois politique et savamment scandaleuse, il réussit à intriguer en soulevant des questions autour de son identité. Soucieux de garder son anonymat, il apparaît dans Exit Through the Gift Shop le visage dans l’ombre, la voix altérée par ordinateur. Mais qui est-il? Se pourrait-il que Banksy soit Guetta lui-même, comme le soutiennent de nombreuses théories? Le docteur Frankenstein et son monstre qui ne font qu’un?

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    Exit Through the Gift Shop est en lice pour l’Oscar du meilleur documentaire. Banksy, qui fait sa marque à Los Angeles depuis quelques semaines, ne sera pas de la cérémonie; l’Académie ne permettant pas des invités masqués. Guetta, quant à lui, sera bel et bien là, accoutré d’un costume Dolce & Gabbana, marque de haute-couture ayant sollicité les services de Mr. Brainwash par le passé.

    Mises à jour : Banksy pourrait finalement participer au gala. – Tous ses graffitis de L.A. à voir ici.

    La bande-annonce :

    Et voici le générique des Simpsons par Banksy, qui a beaucoup fait jaser cet automne :


    • Banksy fait du montage dans ses oeuvres.

      Le personnage de Guetta me fait penser à Andy Kaufman.

    • Effectivement, ça me fait aussi penser à Andy Kaufman et Tony Clifton.

    • Wow! Enfin, il se passe autre chose que des courses de chars conduits pas des idiots décérébrés sur des fonds 3D!

      Ça me rappelle la belle étincelle de Fritz the Cat (1972), de Robert Crumb, ou plus proche: l’irrévérencieux baveux, Sacha Noam Baron Cohen.

    • Le véritable art de “Mr. Brainwash”, ce n’est pas le ramassis de bébelles qu’il expose, les centaines d’objets plagiés, recyclés, copiés, reproduites, sans aucune originalité ni talent; non, Thierry Guetta excelle dans l’art de faire du fric à partir de rien.

      Rappelez-vous le début du documentaire où il nous raconte son passé dans sa friperie et comment il rachetait du matériel à 50$ pour ensuite le revendre à des zélés pour 5000$. C’est exactement ce qu’il fait présentement, mais dans un domaine voisin – je n’ose pas dire « art », puisque selon moi il s’agit plutôt de marketing et qu’en plus on s’éloigne du street art (qui lui-même est rarement art). Il ne donne pas dans l’art, mais dans « l’affairement autour de l’art », qui ne s’intéresse qu’à l’objet d’art en tant qu’objet et non en tant qu’oeuvre (cf. Heidegger). J’étais absolument sidéré de voir cette horde de hipsters louanger la profondeur des oeuvres (qui au fond, on le voit très bien dans la préparation de l’exposition, ne sont qu’une série de commandes, d’objets manifacturés)! Et puis lorsqu’on achetait déjà ses bébelles à des prix outrageants, alors là je suis tombé en bas de ma chaise.

      Guetta est un entrepreneur. Sa spécialité c’est d’arranger du pas grand-chose pour générer du blé, beaucoup de blé. Il dit à un moment être un oiseau. Je dirais plutôt un papillon: il butine de fleur en fleur (accomplit divers boulots) et tire le maximum de chacune d’elles (« ceci et cela », répond-t-il à un Français lui demandant ce qu’il fait dans la vie). Il « run » son exposition comme un buisness, on voit bien par moments qu’il ne sait pas trop ce qu’il fait et qu’il n’y a aucune substance à toute sa masquarade (cf. les entrevues qu’il donne, entre autres).

      Peut-être qu’à l’image du recyclé d’objets déjà recyclés qu’il présente, Guetta se recyclera plus tard dans une autre forme excentrique de buisness qu’il transformera en machine à pognon. Parce que c’est dans cet art-là qu’il excelle.

    • J’ai fait le tour de ses oeuvres extérieures et le mec a vraiment beaucoup de talent. J’imagine que très peu de gens doivent se plaindre de graffitis comme ceux-là!

    • @JS: Vous dites: «Trouvez-moi un moyen de me faire connaître, n’importe quel moyen, et je deviens quelqu’un de significatif. L’exploitation de l’image (d’un individu ou d’un groupe) est devenue, en quelque sorte, le plus considérable des gestes artistiques de notre époque.»
      ++++++++++++

      Tout est là. Le talent seul ne suffit plus. Trop de prétendants. Il faut trouver le filon.
      Ceci expliquant cela, on se retrouve avec des Lady Gaga qui, de pianiste classique , polyglotte, auteur-compositeur-interprète, mais inconnue, est passée au rang de «bibitte de cirque» millionnaire.

    • On a trop banalisée la contre-culture depuis quelques années.
      C’est comme si le monde intellectuel l’avait déclarée obsolète au nom de ce postmodernisme qui remet en question tant la réalité que sa contrepartie fictionnelle.

      Aujourd’hui la contre-culture est étiquetée comme:
      a) gauchisante et nostalgique
      b) cynique et inutile
      c) convenue et adolescente

      Pourtant, jamais nos modèles de culture dominante n’ont été autant centrés sur la recherche de l’approbation et le clientélisme, même dans le cinéma d’auteur. En ce sens, nous avons grand besoin des remises en question et de l’irrévérence, même face à ce que nous croyons naïvement être au delà du mainstream ou face l’apparente innocence assumée des productions grand-public de type ” sans prétention”.

      Il me semble donc qu’un Banksy remplit un espace plutôt déserté depuis 10 ans dans le monde artistique.

      J’adore le dernier graffiti avec les “mouses”!

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