
On est tous plus ou moins familier avec le terme director’s cut : un cinéaste décide de modifier la version originale de son film telle qu’elle a été présentée lors de sa sortie initiale en salle. Il rajoute ou coupe une ou des scènes, change la musique, etc. Parfois, comme dans le cas de Blade Runner (1982) de Ridley Scott ou Brazil (1985) de Terry Gilliam, la fin du film est changée pour s’accorder à la vision originale de l’auteur, qui ne jouissait pas du final cut à l’époque. Le cas le plus extrême du director’s cut est assurément Apocalypse Now Redux (2001) de Francis Ford Coppola, qui a présenté en salle une version augmentée de 50 minutes de son classique sur la guerre du Viet Nam sorti en 1979.
Ceci étant dit, il se pourrait maintenant qu’une nouvelle tendance, bien moins attrayante celle-là, se manifeste : le producer’s cut. On s’entend, dans la très grande majorité des cas, le ou les producteurs exercent une très forte influence sur le produit fini; souvent au détriment des ambitions artistiques du réalisateur (qui n’a pas le choix que d’avaler la pilule et d’espérer, un jour, détenir assez de notoriété pour se prémunir du final cut). Cependant, très rarement (sinon jamais) a-t-on entendu parler d’un remontage par un producteur a posteriori. En particulier lorsqu’il s’agit d’une oeuvre célébrée par le public et/ou la critique. C’est pourtant ce qu’espère accomplir Harvey Weinstein avec son drame historique The King’s Speech, qui mène la présente course aux Oscars avec 12 citations.
Déçu par la décision du MPAA d’accoler la classification R à son film (les 17 ans et moins doivent être accompagnés d’un adulte), Weinstein souhaite désormais supprimer certains «éléments gênants» afin d’obtenir le désirable sceau PG-13 (accord parental recommandé, film déconseillé aux moins de 13 ans) ou même PG (accord parental souhaitable). L’objet de la discorde avec le MPAA concerne le langage, jugé trop vulgaire. Plus précisément une scène (à saveur comique) dans laquelle le roi George VI, en proie au bégaiement, répète le mot «fuck» 42 fois à fin thérapeutique.
Les détails du projet d’assainissement de Weinstein n’ont pas encore été dévoilés, mais il compte essentiellement éliminer toutes les vulgarités en vue d’une nouvelle sortie en salle post-Oscars (et également changer l’angle marketing en insistant sur le message d’amitié du film, et non sur les critiques favorables comme ce fut le cas jusqu’à présent). Weinstein n’est certainement pas étranger aux résultats du box-office en Grande-Bretagne où The King’s Speech, bénéficiant d’un classement 12 ans et plus, a dépassé les recettes de grosses productions comme Gulliver’s Travels ou The Green Hornet. «Les chiffres britanniques sont immenses parce que la classification permet aux familles d’aller voir le film ensemble. Tom [Hooper, le réalisateur] et moi essayons de trouver un moyen unique pour faire cela tout en conservant la vision du film» a-t-il confié en entrevue au Los Angeles Times mardi dernier.
Hooper, quant à lui, ne semble aucunement partager l’enthousiasme de son producteur. «Je ne supporterais pas le remontage du film d’aucune façon. Nous avons regardé si c’était possible de biper les fucks et autres jurons, mais je ne vais pas couper ces parties» a-t-il dit en entrevue à Entertainment Weekly, hier. Mes sympathies au jeune réalisateur, mais la lutte s’annonce malheureusement perdue d’avance. Surnommé «Harvey Scissorhands» pour sa propension à remonter ses films pour fins commerciales (il a notamment retouché Gangs of New York (2002) de Martin Scorsese pas moins de 18 fois!), Weinstein est par ailleurs connu comme une des personnalités les plus intransigeantes et brutales dans l’industrie. En même temps, malgré sa redoutable réputation, il est aussi une des figures les plus influentes en ce qui concerne le cinéma indépendant; ses méthodes musclées ayant permis de populariser de nombreux cinéastes hors normes, en particulier Quentin Tarantino. En d’autres mots, il en a vu d’autres, et ce n’est certainement pas un petit réalisateur blanc-bec qui va empêcher son insatiable poursuite du profit.
> À propos de Harvey Weinstein, un portrait éclairant sur son «retour» au devant de la scène publié dans le New York Times.
Pour être franc, le destin de The King’s Speech, un typique film de prestige généralement prisé par les membres conservateurs de l’Académie (ou «film de qualité», comme dirait Truffaut avec dédain), ne me préoccupe pas plus qu’il faut. Ce qui m’inquiète cependant est le précédent que pourrait établir un tel producer’s cut. Déjà que j’ai mes réserves quant au concept du director’s cut – qui a pour effet de transformer les films en commodités malléables et non pas en oeuvres d’art absolues – l’approche préconisée par Weinstein, si elle devenait largement adoptée, causerait une révolution des plus angoissantes. Imaginez un peu : une première version pour les critiques, et une seconde pour le grand public. Et hop, tout le monde est servi! Tout le monde en a «pour son argent». Une happy-mealisation du cinéma qui me coupe l’appétit.
(Photomontage : Vulture)
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