Jozef Siroka

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    Jozef Siroka est journaliste au pupitre à LaPresse.ca et blogueur cinéma à temps partiel.
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    Lundi 13 décembre 2010 | Mise en ligne à 16h30 | Commenter Commentaires (16)

    Messieurs Herzog et Lynch, qu’avez-vous fait?

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    Avec My Son, My Son What Have Ye Done, Werner Herzog et David Lynch nous convient, avec le sourire, sur leur terrain de jeu. Il va sans dire, un terrain de jeu pas mal glissant et, il faut l’admettre, plutôt exclusif. En effet, mal connaître l’oeuvre et la sensibilité de ces deux cinéastes hors normes empêche assurément d’apprécier ce film inclassable à sa juste valeur. Et c’est pour cela qu’en faire une critique en bonne et due forme pose un léger problème : on fait face davantage à un exercice (auto) référentiel qu’à un long métrage de fiction.

    My Son, My Son est basé sur l’histoire vraie de Mark Yavorsky, un jeune homme de San Diego qui, inspiré par le mythe d’Oreste, a tué sa mère avec une épée antique. Les événements se sont produits en 1979 et Yavorsky, après une évaluation psychologique, a été acquitté. Un scénario basé sur cette affaire a été écrit vers 1995, suite à des entrevues que le scénariste a conduites avec l’assassin fou. Intrigué, Herzog s’est présenté à une de ces sessions d’enregistrement mais a vite décroché lorsqu’il a constaté que Yavorsky avait érigé un sanctuaire en hommage à son film Aguirre, la colère de Dieu (1972) près de sa remorque. Le projet a stagné pendant de nombreuses années jusqu’à ce que Lynch en prenne connaissance…

    Officiellement, c’est Herzog qui est crédité comme réalisateur et Lynch comme producteur. Mais on a l’impression que les deux hommes, à la manière des frères Coen, ne se sont pas tenus à respecter leurs rôles spécifiques et qu’il y a eu du chevauchement dans le processus créatif. On peut facilement imaginer qu’ils se sont chacun invités dans leurs sous-sols (ou greniers) respectifs et qu’ils ont passé des heures à fouiller dans leurs coffres à souvenirs, et à échanger frénétiquement sur le(ur) cinéma. Il en résulte une sorte de réunion artistique déjantée; une vision à la fois symbiotique et désordonnée. On ne peut parler d’un film achevé mais plutôt d’une sacrée partie de plaisir déclinée en un collage d’une belle incohérence. C’est à prendre ou à laisser.

    En surface, My Son My Son est un thriller policier tout ce qu’il y a de plus commun. Deux détectives (Willem Dafoe et Michael Peña) se rendent sur le lieu d’un crime sanglant. En moins de deux, ils identifient l’assassin, un certain Brad (Michael Shannon), qui s’est barricadé dans sa maison avec un fusil de chasse en prétendant détenir deux otages. Mais on sent bien que Herzog/Lynch n’en ont rien à faire de cette intrigue racontée mille fois par le passé : ce sont les détails et l’atmosphère qui comptent.

    Cette banlieue plutôt cossue mais fade qui dissimule un dessous sinistre qu’on a vue nombre de fois chez Lynch, de Blue Velvet à Mulholland Drive. Cette maison d’un rose angoissant où rôdent des flamants roses en chair et en os; le kitsch de la déco-maison soudainement animé. Le monde naturel qui reprend ses droits sur le monde civilisé : voilà un thème très herzogien mais qui, ici, est traité sur le ton de la dérision. On est loin de Grizzly Man! D’ailleurs, ces créatures plumées renvoient à la plus grande phobie de Herzog, qu’il illustre de manière délicieuse dans la séquence la plus marquante du film.

    My Son My Son 1 Have Ye Done

    Brad invite son professeur d’art dramatique (Udo Kier) à visiter la ferme de son oncle Ted (Brad Dourif), qui y élève des autruches. Beaucoup d’autruches! Ted est un drôle de type, isolé, aigri et raciste, et raconte avoir élevé des poulets dans le temps. Mais il a dû abandonner quand les volailles ont commencé à grossir – ils ont atteint 40 fois leur taille! – et qu’ils se sont mis à l’attaquer. Pour preuve, il montre une poubelle en plastique qu’il utilisait comme bouclier remplie de profondes marques de becs… Tout bon amateur de Herzog sait qu’il a une sérieuse phobie des poulets et cette scène, d’une savante absurdité, semble avoir été écrite pendant une session de thérapie que le cinéaste allemand a accordée à Lynch. Elle inclut à la fois la marque de commerce des deux réalisateurs : l’inquiétante étrangeté puisée dans le subconscient (Lynch) et l’étrangeté extravagante puisée dans le monde naturel (Herzog). Et le plus intéressant dans tout cela, c’est que Dourif, ayant joué dans deux films de Lynch ET de Herzog, agit en fin de compte comme un pont entre l’univers des deux cinéastes.

    Comme je le disais, My Son, My Son n’est pas, à proprement parler, un grand film. Un flash-back se déroulant au Pérou symbolise, à mon avis, la relative modestie de l’entreprise. On y voit Brad et ses amis rafteurs se préparer à une expédition dans de menaçantes rapides. La rivière en question s’appelle la Río Urubamba, où Herzog a tourné, dans des conditions extrêmement dangereuses, ses deux films de fiction les plus connus : Aguirre, la colère de Dieu et Fitzcarraldo (1982). Cette fois-ci, il ne sent pas le besoin de se mouiller; il garde sa caméra bien en retrait des remous de cette rivière où il a bien failli laisser sa peau il y a de nombreuses années. La témérité a laissé sa place à la nostalgie. Ce n’est pas un reproche, loin de là, mais un simple constat : Herzog a pris une pause bien méritée. Une belle récréation avec un partenaire de jeu à son niveau qui lui a proposé de s’amuser avant de se pencher sur son prochain chef d’oeuvre.

    My Son, My Son What Have Ye Done n’a pas été distribué en salle au Québec et vient
    récemment de trouver le chemin des clubs vidéo. Voici la bande-annonce :

    À lire aussi :

    > Quand Herzog nous fait rêver en 3D


    • L’union de 2 des réalisateurs les plus fascinants de notre ère. Je salive à l’attente de n’importe quel long métrage de Lynch. Et Herzog est le réalisateur le mieux placé pour traiter de ce genre de cas.

    • C’est vrai que c’est pas un grand film mais vraiment intéressant à voir quand même. C’est très étrange ce qu’ils ont fait avec ça…il y a les films qu’on l’on adore ou déteste, celui-là ce situe au milieu de la la ligne médiane entre les deux…impossibles d’aimer, impossible de ne pas aimer.

    • Vous êtes inspiré, Jozef, quand vous écrivez sur Herzog.

      Je me rappellerai toujours de la fin de Stroszek, le plan sur le «poulet qui danse» (métaphore de la condition humaine selon VH?).

      Certains oiseaux ont une forme d’opacité ontologique. Pas les rapaces, mais les gallinacés (poulets, perdrix, dindes, etc.) et les ratites (émeus, autruches). Bunuel a souvent filmé ces derniers d’ailleurs).

      Cela tient peut-être à leur regard qui semble nous faire contempler un vide abyssal dans lequel on ne peut que se perdre.

      Le casting est très intéressant. J’ai toujours pensé que W Dafoe a une tête d’oiseau de proie, sur l’affiche on dirait un hibou. Brad Dourif et Udo Kier sont très typés aussi.

      Je peux comprendre l’effroi ou la perplexité d’Herzog, découvrant que le meurtrier fou de la «vraie histoire» vouait un culte à son film Aguirre. Dans cette optique, il semble logique que Herzog ait filmé de loin (comme un documentaire animalier) Brad et ses amis jouant les «copycat». Pas tant de la nostalgie, comme vous semblez le penser, qu’une mise à distance…

      Mais pour l’instant, je digère Valhalla Rising, un autre film qui n’a pas connu de distribution en salles de ce côté de l’océan et qui m’a fait grande impression.

    • Un des pires films qu’il m’ait été de voir récemment.

    • ‘Certains oiseaux ont une forme d’opacité ontologique.’
      C’est ce que j’appellerais un cas flagrant d’abus de terminologie philosophique. ; )

      Sinon c’est vrai que My son, my son… laisse plutôt perplexe. Je ne suis pas certain d’avoir été convaincu par la collaboration entre ces grands ‘maîtres’ du cinéma, même si on y retrouve certains éléments intéressants.
      Une chose qui m’a dérangé tout au long du film est l’incongruité de la relation entre le personnage de Michael Shannon (complètement illuminé et extrêmement inquiétant), et celui joué par Chloé Sevigny, qui semble accepter de vivre avec pareille personne…

      Sinon, Jozef, j’ai visionné récemment Invincible d’Herzog… Certainement pas son meilleur (choix on ne peut plus discutable pour l’acteur principal par exemple, pas Tim Roth bien sûr). Film parfois maladroit mais comportant une fable assez intéressante, un Tim Roth génial dans un personnage complexe, et la thématique inspirante de l’ésotérisme et de l’occulte dans le Berlin nazi des années 30.

      Comment avez-vous trouvé ce film?

    • “Certains oiseaux ont une forme d’opacité ontologique.”

      Pas selon Diogène: il suffit de le plumer pour que ça devienne un être humain…

    • «Cette banlieue plutôt cossue mais fade»…. Est-ce vraiment l’atmosphère dégagée dans le Beverly Hills de Mulholland Dr?

      Ok… Ça passe pour Twin Peaks, Blue Velvet …, mais Mulholland Drive? Dans cet ovni tout aussi inclassable que ledit brimborion sur lequel vous glosez, le cinéaste nous plonge d’emblée dans un univers dystopique et inquiétant assumant presque séance tenante un héritage réminiscent du film noir; héritage qui n’a rien à voir avec les univers a priori pittoresques de BV et TP, et surtout rien à voir avec les séquences idylliques du générique d’ouverture très mélo de Twin Peaks et presque digne de l’americana sirkienne dans Blue Velvet…

      Bien entendu… ces deux morceaux de bravoure bifurquent abruptement sur l’horreur dans les deux films….

      À l’opposé, malgré la séquence de twist escamotée dans Mulholland Dr, le film affiche quasi immédiatement son parti pris; exit tout canevas convergant vers un : WARNING THERE’S TROUBLE IN PARADISE…

      Il n’y a donc pas cette volonté de venir leurrer monsieur tartempion.

      Mais, en fait, mon irritation n’est pas imputable à ce lieu commun que vous soulevez selon lequel Lynch se plaît à nous présenter des surfaces lissses, spick-and-span et idéalisées pour ensuite les prendre à contre-pied et explorer les turpitudes qui se cachent sous celles-ci, mais sinon plutôt au questionnement subsidiaire qu’elle soulève:

      Est-ce réellement l’un des thème séminal à l’œuvre lynchienne ??? ***
      Eraser Head ?? Wild at Heart?? The Straight Story ?? (et j’en passe)
      Tous des films qui me semblent à peine effleurer le thème…

      Et Elephant Man ??? justement, cette «commande» ne soulèverait-elle pas plutôt l’inverse… soit de présenter un individu aux apparences horripilantes, mais qui cacherait une part de noblesse…

      Bon c’est une piste comme ça.

      ***Certains vont même à dire que Lynch cultiverait les poncifs de sa filmographie dans son agencement vestimentaire; soit sous des allures de dandy débonnaire et une coiffure lichée au gout du matinee idole se cacherait donc une âme profondément troublée s’inscrivant en faux avec une toilette aussi méticuleuse…

    • Si j’avais à commencer le visionnement de l’oeuvre de Herzog pendant les fêtes, que me suggériez-vous comme gradation de film?

    • Dans une entrevue, je crois au Wire, Herzog affirmait catégoriquement l’absence de collaboration avec Lynch pour ce film, le dernier aurait seulement fourni certains fonds nécessaires. Mensonges? Duperie? Ou est-ce que vraiment Herzog n’a pas, délibérément et seul, pastiché son producteur, comme Alan Rudolph avec Altman, sans les relations apprenti-maître? Le jeu auto-référenciel croisé qui en découle devient pratiquement borgesien. Intriguant laboratoire où “la témérité (folie) a laissé place à la nostalgie (raison)”. Hâte de voir ces scènes péruviennes, voir s’il y a mélancolie.

    • intrevorwetrust, je suggère aucune gradation; plongez d’emblée dans Aiguirre…

    • J’ai toujours été un grand fan de Lynch, pas de Herzog, mais ca c’est une question de goût. Par contre, je peux pas décrire la fébrilité que j’avais avant de voir Inland Empire, et ensuite la déception, bordel quel merde! Mon cinéaste favoris, que je considérais comme le plus punk des cinéastes, bourré de talent mais ce foutant de toute les conventions, m’arrive avec un film digne d’un projet de cégep, que lui même n’est pas capable d’expliquer. J’en ai parlé a des amis, ils disaient tous l’avoir aimé, mais en leur demandant ce qu’ils avaient aimé, ils étaient incapable de me le dire. Comme quoi pour un cinéphile il est interdit de ne pas aimer un film de Lynch.
      Bref, mon point étant, est-ce ce même type de film imbuvable mais que aucune critique n’ose dire mauvais de peur d’Avoir l’air inculte?

    • drraoul, INLAND EMPIRE est peut-être justement son film le plus punk (!) – le passage de la pellicule canonique au numérique, ou si on veut, de la guitare twang des ’50s et autre canon du rock&roll à une crudité distortionnée, électrification numérique.
      Et souvent, on aime ce qui nous échappe, le mystère, on tombe en amour dans l’obscurité par éclairs aveuglants. IE semblait même annoncer le deuxième grand pan de l’oeuvre de Lynch, malheureusement, on attend toujours… et enfin, jamais nos goûts ne nous rendrons incultes.

    • @rafc 10-4. Je l’ajoute à ma liste estivale.

      Pour avoir des nouvelles de M.Lynch et pour une possible collaboration: http://genero.tv/davidlynch/
      Open source has never been this open.

    • @rafc EN y pensant, tu as peut-être raison (j’ai bien dis peut-être, j’ai un orgueil tout de même), j’imagine que je m’attendais à quelque chose d’autre, une autre expérience, quelque chose qui aurait été plus prêt de moi.
      Bref, un peu comme quand Bad religion a fait un album de progressif, on ne peut pas réclamer à un artiste ce qu’on veut, la création ne fonctionne pas comme ca!.
      Mais bon , reste que pas question que je le réécoute (inland empire et into the unknown)!

    • @ rafc

      La mélancolie n’est aucunement appuyée par Herzog, je crois qu’elle ressort surtout du regard d’un certain type de spectateur.

      @ intrevorwetrust

      Aguirre, bien sûr, mais aussi Stroszek, Fitzcarraldo, Grizzly Man, My Best Fiend, Lessons of Darkness…

    • J’ai effectivement beaucoup de misère à m’imaginer un Herzog mélancolique … d’où ma curiosité.

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