Jozef Siroka

Jozef Siroka - Auteur
  • Le blogue de Jozef Siroka

    Jozef Siroka est journaliste au pupitre à LaPresse.ca et blogueur cinéma à temps partiel.
  • Lire la suite »

    Partage

    Lundi 6 décembre 2010 | Mise en ligne à 16h30 | Commenter Commentaires (6)

    Oncle Boonmee dans la nuit (américaine)

    uncle-boonmee-who-can-recall-his-past-lives-de-apichatpong-weerasethakul-4609839jbvgm

    Pour y voir plus clair, il faut parfois plonger dans la pénombre. Voilà la principale leçon que j’ai retenue d’Oncle Boonmee, celui qui se souvient de ses vies antérieures, mon premier contact avec le cinéma d’Apichatpong Weerasethakul. Une expérience carrément mystique qui, si elle ne m’a pas passionnée, m’a absolument intriguée. Avec le temps qui passe, au fur et à mesure que mes souvenirs du film s’estompent, j’ai l’impression de «comprendre» de mieux en mieux. Ce constat est, je crois, en phase avec l’approche du cinéaste thaïlandais, qui utilise la mémoire comme générateur principal de sa créativité.

    En entrevue au Guardian, Weerasethakul fournit un conseil qui permet, à ceux qui le désirent, de le suivre dans son univers en apparence impénétrable :

    Parfois, on n’a pas besoin de tout comprendre pour apprécier une certaine beauté. Et je crois que le film fonctionne de cette façon. C’est comme s’introduire dans la tête de quelqu’un. La structure de la pensée est assez aléatoire, sautant ici et là comme un singe.

    Justement, parlant de singe. Dans une des scènes principales du film, on voit l’oncle Boonmee attablé dans la véranda de sa ferme en compagnie de sa belle-soeur, de son infirmier, du fantôme de sa femme et de son fils soudainement retrouvé. Ce dernier a pris l’apparence d’un homme-singe aux yeux phosphorescents (image ci-dessus). Lorsqu’il s’apprête à feuilleter un album, il demande qu’on tamise la lumière. Weerasethakul annonce ici un dialogue avec l’art même du cinéma : la mémoire ne peut réellement s’animer que dans la pénombre, tout comme la pellicule projetée sur un grand écran.

    Dans sa remarquable analyse, Sylvain Lavallée précise :

    Il y a déjà un rapport évident entre le cinéma et la mémoire, le cinéma étant une mémoire sur pellicule de quelque chose ayant existé devant l’objectif d’une caméra; par essence donc, le cinéma est mémoire, et c’est ce lien entre l’image photographique et le réel que travaille en premier lieu Weerasethakul.

    En regardant Oncle Boonmee, j’ai parfois eu le réflexe de me frotter les yeux. Une bonne partie de l’imagerie est immergée dans une sorte d’éclairage crépusculaire : c’est assez clair pour qu’on puisse saisir l’action qui se passe devant nous, mais nos yeux (et notre esprit) ne parviennent jamais à vraiment s’y habituer. Une des particularités de l’aspect visuel est que, en plus de dramatiser le processus nébuleux de captation de la mémoire, il rend hommage, si on veut, à la nature fabriquée du cinéma. En effet, l’obscurité est rendue ici grâce à la nuit américaine, une technique qui permet de filmer de jour des scènes qui apparaissent comme si elles avaient été tournées la nuit. La nuit américaine est aujourd’hui de moins en moins utilisée puisque le subterfuge est souvent détecté par des spectateurs de plus en plus alertes. Mais cette notion ne pose pas problème à notre cinéaste anti-conformiste, bien au contraire. Sylvain Lavallée, encore :

    [...] Le cinéma de Weerasethakul est très primitif, il nous permet de croire encore que le train peut sortir de l’écran. Les trucages sont donc vieux comme le monde, un simple fondu pour faire apparaître un fantôme, un costume grossier pour figurer un homme-singe, c’est cette simplicité qui ne tente pas de cacher l’artifice qui nous permet d’accepter ces spectres aussi facilement que les personnages le font. L’émerveillement ne provient pas de la représentation d’un monde fictif que l’on tente de faire passer pour vrai, comme il est d’usage avec les effets spéciaux dans le cinéma classique, mais au contraire d’une poésie de l’artifice ancré dans le réel (le fondu et le costume restent des procédés physiques) qui n’en est que plus vrai (puisque l’artifice est dénudé, qu’il se montre à nous en toute sincérité).

    Sincérité est un bon mot pour décrire Oncle Boonmee. Naïveté aussi, même si le terme à parfois été mesquinement utilisé de manière péjorative. Mais le mot le plus juste selon moi est «douceur». (Le fait que le personnage-titre soit un apiculteur est tout à fait convenable à mon avis : Oncle Boonmee est doux comme le miel). Rarement – jamais peut-être – ai-je vu un film autant dénué de conflit, aussi paisible. La seule tension qui en découle est interne : notre (vain) effort à vouloir rationnaliser ce qu’on voit. «Il ne faut pas s’acharner à faire surgir une allégorie qui se cacherait derrière l’histoire de la princesse et du poisson-chat, il s’agit très simplement d’une histoire de princesse et de poisson-chat, qu’il nous faut vivre et non pas décoder» de conclure M. Lavallée.

    Comme je le dis plus haut, Oncle Boonmee ne m’a pas passionné, ne m’a pas pris aux tripes comme ce fut le cas de certains de mes collègues cinéphiles. Et ce, même s’il s’agit d’un exemple prisé de ce Cinéma du rien que je défends tant. Je ne perds pas espoir de tomber un jour sous le charme de Weerasethakul; c’est une question de temps et de pratique j’imagine, comme avec le vin ou l’art abstrait. La porte est définitivement entrouverte, et j’ai vraiment hâte de voir ce qui se cache derrière.

    Oncle Boonmee, celui qui se souvient de ses vies antérieures est présentement à l’affiche au Cinéma du Parc.


    • En complément de programme, je vous conseille ardemment les courts du projet Primitive.

      A LETTER TO UNCLE BOONMEE
      http://www.dailymotion.com/video/xeefs6_a-letter-to-uncle-boonmee_shortfilms

      et PHANTOMS OF NABUA
      http://www.animateprojects.org/films/by_date/2009/phantoms

      C’est tout aussi mystérieux et envoûtant.

    • Ce que j’aime beaucoup chez Weerasethakul, c’est que contrairement aux autres cinéastes disons euh… radicaux, il ne se concentre pas sur la peur ou le dégout ou quelques autres émotions fortes.

      Sa caméra traque la beauté, la douceur et les émotions fugaces. L’étrangeté de son cinéma est apaisante.

      Et en ce qui concerne la mémoire, il faut dire que c’est aussi le sujet du film car Boonmee, c’est celui qui se souvient de ses vies antérieures.

    • Premier contact… vous n’avez donc pas vu Tropical Malady? Vite! Une scène au beau milieu de la jungle qui dure si longtemps qu’on finit par n’en jamais sortir. Impossible de dire pourquoi, mais c’est un “rien” qui hante. Et certains procédés utilisés dans le film sont franchement surprenants.

    • J’ai vu près de 30 films du FNC, mais franchement à part quelques prises de vue et dialogues (répliques devrais-je dire) délicieuses, ce film m’a laissé de glace, surtout pour un récipiendaire Cannois… Aucune tension, aucun suspense, aucun humour noire, aucune tragédie, aucune remise en question tangible. Une beauté mystérieuse; oui dans une certaine mesure, mais j’ai vu plus puissant comme mystère. Bref, déçu à tous les points de vue… et c’est le genre de film que je sais que je n’apprécierai pas davantage après un 2e, voire un 3e visionnement…

    • La première fois qu’on voit un film de Weerasethakul, c’est ce qui arrive. À force d’être habitué à analyser, à s’attendre à une histoire conventionnelle, on est happé par son style unique, sa façon personnelle de raconter une histoire. L’intelligence est séduite, mais un peu moins le coeur. Sauf que si vous revoyiez le film – ou un autre de ses oeuvres – c’est le coeur qui se met à battre plus fort, les sens à se décupler.

      Bien sûr il faut être prédisposé et il faut faire des efforts, mais en même temps quiconque est prêt à se laisser impressionner par la magie du cinéma pourra y trouver son compte. Il est tellement rare que pendant un film l’esprit quitte le corps et qu’il divague, alors il faut vraiment en profiter.

      En ordre, Tropical Malady est son film le plus “accessible”. Et Syndromes and a Century son meilleur film (et peut-être bien le meilleur film de la dernière décennie). On le regarde une fois et après on veut le revoir immédiatement tant il dit presque tout sur l’humain et la société.

      Mais bon, ce ne seront jamais des films qui feront de l’argent comme Lance et compte…

    • Winslow,

      Oui, en général l’art occidental a été plus violent, angoissé et déchiré que celui de l’Est.

    Vous désirez commenter cet article?   Ouvrez une session  |  Inscrivez-vous

    publicité

  • Catégories

  • Blogues sur lapresse

    publicité

  • Calendrier

    septembre 2012
    L Ma Me J V S D
    « août   oct »
     12
    3456789
    10111213141516
    17181920212223
    24252627282930
  • Archives

  • publicité