Jozef Siroka

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    Jozef Siroka est journaliste au pupitre à LaPresse.ca et blogueur cinéma à temps partiel.
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    Jeudi 25 novembre 2010 | Mise en ligne à 17h00 | Commenter Commentaires (29)

    Autour du réalisme

    <i>Zodiac</i> (2007) de David Fincher

    Zodiac (2007) de David Fincher

    Dans un bref essai publié sur un site hollandais – chaudement recommandé par le vénérable Jonathan Rosenaum – le critique australien Adrian Martin tente de définir le cinéma réaliste contemporain. Il inclut dans cette nouvelle tendance les films de David Fincher Zodiac et The Social Network, le dyptique Che de Steven Soderbergh ainsi que le film-fleuve Carlos d’Olivier Assayas.

    Tous ces films ont des éléments-clé en commun : ils durent longtemps (plus long, mieux c’est); ils sont remplis de sessions de discussion répétitives dans lesquelles il-ne-se-passe-pas-grand-chose; quoiqu’on y trouve nominalement un personnage central, en fait beaucoup de gens remuent dans le récit; ils garnissent une toile de fond sociale entière de temps et de lieux – même si, dans le cas de Fincher, le passé ordinaire doit être habilement recréé via une technologie numérique.

    En fait, tous ces réalisateurs se sont, dans leurs grandes oeuvres, majestueusement transformés en historiens – des historiens du monde réel, plutôt qu’imaginaire. Et le réalisme est en effet ce qu’ils recherchent. Pas un genre de réalisme post-moderne extravagant, et pas un néoréalisme vieux jeu non plus. [...] Le résultat est un soap-opera discret avec des fusils, du sexe, de la mort, de la richesse et du pouvoir… collant, autant que possible, aux contours capricieux des événements originaux.

    Même si Martin ne prétend pas que les films en question atteignent un réalisme absolu, il prête bizarrement cette intention aux réalisateurs cités. A-t-il déjà oublié le mini-scandale qui a entouré The Social Network? Que Fincher aurait pris trop de libertés artistiques même si, pour certaines scènes, il demeurait obsessivement fidèle aux détails documentés (comme la marque de bière bue dans la chambre de Zuckerberg).

    Et pourquoi cette fidélité sélective de la part de Fincher? Parce que, comme l’observe Jim Emmerson dans son excellente réponse à l’essai, «Aucun film n’est réel, tout est une construction». Cet argument vient, ironiquement, de la part de Martin lui-même. Ce qui démontre que tout ce débat autour du réalisme est en fin de compte plus nuisible qu’autre chose…

    Bannir le réalisme

    Le «réalisme» est fort probablement le terme le plus flou du lexique cinématographique. On l’utilise à toutes les sauces, et pas toujours judicieusement. On dit souvent : tel film est réaliste. Et je me dis, «Mais encore?». Ce constat, trop relatif pour vraiment signifier quoi que ce soit, agit trop souvent comme un raccourci paresseux qui s’improvise en critique.

    En effet, combien de fois avez-vous lu ou entendu qu’un film est bon parce qu’il est réaliste? Ou, inversement, qu’un film est mauvais parce qu’il n’est pas assez réaliste? Comme si une certaine représentation objective de la réalité (allez savoir d’ailleurs ce que cela signifie) constituait forcément l’apex de l’accomplissement artistique.

    Je suggérerais de carrément bannir le terme «film réaliste» et de le remplacer, si besoin est, par le plus précis «film naturaliste» : une approche qui combine une mise en scène dépouillée, des décors sans artifices, des interprétations sobres, etc. Comme on le voit dans les films de Ken Loach, des frères Dardenne ou dans ceux qui prêtent serment au Dogme.

    Dans un monde idéal, le naturalisme serait considéré comme un instrument parmi tant d’autres dans la boîte à outils des réalisateurs, qui ne sert pas à créer un film «fidèle à la réalité», mais plutôt fidèle à «leur réalité». Une réalité, suffit-il de dire, tout aussi fictive que celle imaginée par n’importe lequel des représentants du septième art.

    À lire aussi :

    > The Social Network : quand la fiction dépasse la vérité
    > Zodiac, le grand oublié


    • Réaliste est surtout utilisé comme synonyme de “vraisemblable”, d’où la confusion et le flou avec ce terme. Dans le cas The Social Network, le film est “réaliste”, même s’il n’est pas conforme avec la réalité. Réaliste ne veut pas dire reconstitution fidèle de la réalité, c’est une impression de réel avant tout.

      Votre définition est certainement très juste, ce qui m’énerve c’est l’abus du terme, qui souvent n’aide pas à mieux expliquer ni à définir les films. Et aussi qu’on n’a de cesse d’automatiquement associer réalisme et qualité… -js

    • Oui, on abuse du mot, il n’y a pas de doute. Je n’aime pas le terme moi non plus: outre le fait que ça ne veut rien dire si on ne prend pas la peine de le définir, le cinéma ou l’art n’a aucun compte à rendre au réel. Même être fidèle à “sa réalité”, à la limite, ce n’est pas important, si les disgressions ou les incohérences sont porteuses de sens.

    • Le terme ”réalisme” ou ”réaliste” n’est peut-être pas galvaudé ou mal utilisé mais simplement trop général pour avoir une signification réelle hors d’un contexte précis. Ce qui porte à 36,000 interprétations différentes et autant de malentendus…

      Plusieurs composantes d’un film peuvent être ”réalistes” et côtoyer de ”l’iréel”. Comme dit cinematographe, c’est une impression de réel avant tout. Et c’est là, à mon avis, que le réalisme prend tout son sens.

      Tu peux avoir une interprétation juste -qui a l’air réel- avec des dialogues également réels (crédibles) mais mettant en scène un personnage complètement irréel, dans un contexte lui-même autant sinon plus irréel, avec un résultat parfois aussi ambigu que saisissant. Je pense, par exemple, au Joker de Ledger.

      Le même pattern s’applique pour la mise en scène, le scénario, le montage, les décors, les effets spéciaux, etc…

      La grande difficulté, je pense, c’est de présenter de l’irréel tout en lui injectant une dose de crédibilité suffisante, par le réalisme, pour que le spectateur puisse assimiler l’irréel. Et la sensibilité, ou à l’inverse l’insensibilité, aux différents niveaux de réalisme selon la composante, peut varier grandement d’un individu à un autre.
      Certains sont sensibles aux visuels et peuvent décrocher complètement d’un film à cause d’effets spéciaux bâclés, alors que d’autres pourraient perdre intérêt juste à cause d’une ligne de dialogue qui sonne faux.

      Bref, beau sujet de discussion :-)

    • Si on se fit aux écoles, le réalisme c’est le document; et le document ultime est le miroir; …ou la photographie, qui a fait du réalisme un mort-né, “bonjour monsieur Courbet”. Le naturalisme la ressuscité en greffant l’expérience au document. Malgré la poussière qui orne le nom, peut-être est-ce un mot juste pour cette tendance contemporaine. Puisqu’on sait très bien de nos jours que les fantasmes, les rêves et leurs compagnons font tous partie du réel. Il y avait un spectre dans Thérèse Raquin, et il était diablement agissant et efficace! L’expérience donc, celle du cinéaste évidemment, mais aussi, les expériences du monde qu’ont ses sujets.
      Maintenant, passé la photographie, la fidelité au réel est-elle un leurre? Le temps cinématographique, même le plan-séquence, peut-il être un temps DU réel? Celui de Che, par exemple.

    • « …comme l’observe Jim Emmerson dans son excellente réponse à l’essai, «Aucun film n’est réel, tout est une construction». »

      Quelle grande découverte ! Alors comme ça, toute fiction est une construction ? On s’en doutait un peu.

      Par définition, toutes les oeuvres de l’esprit sont des constructions. A quoi cette lapalissade nous avance, je vous le demande un peu.

      Ainsi donc, les nazis de Shindler’s List, par exemple, ne seraient pas au moins un peu plus réalistes que ceux de Raiders of the Lost Ark ? Allons donc.

      Ça ne signifie pas que l’un soit meilleur que l’autre, car ce sont des films trop dissemblables pour être comparés (très versatile, ce Spielberg). Dans ces deux films toutefois, on retrouve les nazis. Mais la représentation, la reconstitution, la description (encore des méchantes constructions !) du nazisme dans Shindler’s List se fait dans un traitement nettement plus réaliste que celle de Raiders. Ces deux films exploitent des conventions narratives – tiens, encore une construction ! – complètement différentes, un pacte avec le spectateur qui n’est vraiment pas pareil d’un film à l’autre. L’un est réaliste et l’autre pas. Ou mieux : l’un est PLUS réaliste et l’autre MOINS. En tout cas, selon le but que se donne un film, selon la sorte de film, c’est une notion qui peut avoir toute sa raison d’être.

      Et j’y pense, ce relativisme solipsiste à cinq cennes n’est-il pas exactement décrit dans le chapitre final de ‘1984′ de George Orwell ? Quand le leader totalitaire O’Brien explique au malheureux héros Winston Smith que la réalité n’existe pas, qu’il n’existe que des perceptions…

      Et en passant, tiens, parlant de constructions et de nazis, ça m’en rappelle une bien bonne : saviez-vous que la notion de “déconstruction” a été introduite pour la première fois dans une revue psychiatrique nazie des années 30 ? C’est Jean-Pierre Faye, germaniste et spécialiste des langages totalitaires, qui relève cette perle dans son ouvrage “La Raison narrative” (assez rebutant merci pour mon pauvre cerveau, mais j’ai fini par comprendre des bouts). Votre grand critique américain, ce serait amusant de vérifier s’il n’aurait pas carburé au déconstrutionnisme à l’époque (années 90) où les campus US en étaient friands…

      Pas très léger, tout ça ? Bon, bon, je vous lâche avec mes histoires de mimesis et vous laisse sur une bonne parole du conteur Hans-Christian Andersen (’La Petite sirène’) : “C’est de la réalité que nos contes d’imagination tirent leur substance.”

    • Le terme réaliste est paradoxal car il suggère en lui même la fiction. On ne dit pas qu’un film est “réel”, mais qu’il tend vers le réel (réaLISTE). En ce sens, je trouve que le réalisme peut être un terme approprié au sens large et philosophique du terme.

      Mais si on veut chipoter un peu, on pourrait dire qu’il existe le réalisme de type “naturaliste” tel que vous le décrivez, et un réalisme qui tend vers une perception qui se veut fidèle à une réalité précise (par le détail, par l’impression laissée, par la signification profonde, etc.) sans toutefois être calquée sur la réalité. Ceci n’est pas très loin du fameux réalisme magique de Marquez, par exemple.

      En somme, je vois plus le film réaliste comme une volonté de représenter le réel que comme une image de ce réel (et encore moins comme le réel lui-même bien sûr).

      Ainsi, Thin Red Line est pour moi une oeuvre réaliste dans les 2 sens à la fois.(Jozef, la mettez-vous avec les autres films-discussion-fleuve ci-hauts?)

    • Hitchcock s’énervait souvent des critiques portant sur la supposée invraisemblance de plusieurs de ses films. Selon lui, le degré de “vraisemblance” d’un film n’avait aucune pertinence au cinéma. Ce qu’il recherchait d’abord dans ses oeuvres, c’était la crédibilité.

    • Quand Cézanne peignait ses pommes il était moins réaliste que tel autre, mais aussi plus réaliste.
      Réalisme : terme flou et inutile, causant plus de distractions qu’il ne résoud de problèmes.

      On subit peut-être les contrecoups de l’époque post-historique dans laquelle l’art serait entré selon Arthur Danto (et puis, s’il ne s’agit pas d’art, le terme réaliste a encore moins d’intérêt). Même si le terme “réalisme” avait encore un sens clair et défini aujourd’hui, il serait inutilisable pour désigner le travail d’un groupe s’y référant d’un commun accord. Une façon de concevoir le style comme un absolu ou comme une ligne claire et limpide a disparue. C’est pourquoi les tentatives de regrouper plusieurs artistes sous un même chapeau sera toujours, désormais, un échec, et c’est pourquoi les critiques qui comme Adrian Martin tentent de conceptualiser l’état des choses dans l’art contemporain auront toujours un peu ce genre de difficultés.

      Voici une proposition : le travail du critique ne consiste peut-être plus à trouver ce que plusieurs artistes ont en commun, mais à cerner ce qui les différencient.

    • @ AldousHuxley

      « On subit peut-être les contrecoups de l’époque post-historique dans laquelle l’art serait entré selon Arthur Danto… »

      À votre place, je me méfierais un peu plus de ce genre d’élucubrations, quel qu’en soit le signataire. Et rappelons que la prétendue “Fin de l’histoire”, c’était une des plus fondamentales croyances sous-jacentes aux deux totalitarismes, fasciste et marxiste, qui présupposaient une espèce d’état “final” de l’humanité : observation qu’on trouve par exemple dans le célèbre chapitre conclusif de ‘Naissance du fascisme’ (1938) , par A. Rossi (pseudo d’Angelo Tasca).

      Quand un de ces intellos à la cervelle déconstruite t’assène que nous serions soi-disant dans la “post-histoire”, la réaction la plus juste est encore le rire.

      D’ailleurs, formulé ainsi : “époque post-historique”, il s’agit tout bêtement d’un oxymoron, ou alliance de deux contraires. Le concept d’”époque” implique une périodisation, dont présuppose l’histoire. Si l’histoire est finie (hi, hi, tu peux toujours courir), alors le mot “époque” n’a plus de sens. Par conséquent, mettre côte à côte “époque” et “post-historique”, c’est comme dire : “eau sèche” ou “sel sucré”.

    • Il faut bien voir ce que Danto suggère par “fin de l’histoire”. Si je me souviens bien, il utilise ce terme dans un contexte strictement artistique, où la fin de l’histoire est comprise dans son sens narratif (pas dans le sens où il n’y a plus d’évènements, évidemment). L’idée derrière, c’est que la succession des moments artistiques se sont toujours articulés autour d’une certaine idée de l’art, et plus récemment, à travers le modernisme, par son épuration. Pour être bref, on en est arrivé au point où l’art possède une conscience de soi (la réflexion sur l’art se situe plutôt au niveau philosophique qu’esthétique, par exemple), et ou l’idée d’un style absolu est désuète, alors que cette idée a portée l’art pendant une bonne partie de son histoire. Danto exemplifie sa thèse avec l’oeuvre “Carré noir sur fond blanc” de Malévitch, une toile dans laquelle le symbolisme pèse plus fort que le coup de pinceau, on s’entend. Mais c’est justement pour ça que la toile est chargée d’un tel symbolisme. Une fois que l’on a supprimé de l’oeuvre tout ce qui n’est pas essentiel à l’art (tout ce qui ne lui est pas définitoire), il ne reste que le symbolisme et la négation de la suprématie d’un style en particulier, parce que l’art est l’incarnation d’une réalité symbolique. En tout cas, je ne veux pas trop m’avancer sur ce point, puisque de nombreuses nuances devraient être apportées.

      “L’état final” de l’histoire de l’art serait donc celle d’un pluralisme que l’on observe d’ailleurs aujourd’hui. Ce n’est pas qu’il n’y a plus d’art, mais que l’un de ses récits a atteint son terme. Évidemment, tout ça se situe dans une analyse du présent et du futur qui est dans tous les cas bien périlleuse, et notre position de contemporains de notre époque nous prive des outils qu’il nous faudrait pour la comprendre de façon intégrale. Tout ça est bien compris chez Danto, et je l’explique assurément assez mal.

      Ce qu’on peut dire en tout cas, c’est qu’au jour où un urinoir a la possibilité d’obtenir le statut d’oeuvre d’art, il serait risqué de larguer l’intellect dans le processus d’analyse de l’art, ou de se méfier éxagérément de ses théoriciens. Le lien avec le sujet “autour du réalisme” est celui du style, mais je sens qu’on s’égare…

    • Tellement modéré que je me suis fait enlever mon commentaire qui demandait si ce blogue était maintenant modéré… :-/

      Mon nom va sûrement revenir tagué grey list aussi…

      Good to know

      Je répète, mon blogue n’est pas modéré, mais il y a beaucoup de mots dans la grey list et parfois des commentaires deviennent en attente. Ce n’est pas intentionnel de ma part. -js

    • Le réalisme au cinéma peut aisément se confondre dans la généralité; en premier lieu essentiellement viennent le scénario et le casting. Puis, la justesse du jeu des acteurs, une mise en scène sobre, des dialogues à point, la bande sonore, le rythme, l’ambiance etc. Un film long n’est pas toujours heureux quoique le genre saga s’y prête à merveille. Existe-t-il un film parfait qui puisse répondre à ces critères tous en fonction du génie de la création elle-même? “One flew over the Cuckoo’s nest” de Milos Forman 1975, est un film dont je ne me lasse jamais de revoir par intermittence.

      On a terminé un chef-d’oeuvre n’on pas quand on a fini d’ajouter, mais quand on on a fini d’enlever, disait un autre.

    • Merveilleux blogue. Plein d’opinions très bien énoncées. Malheureusement, tout ce que je peux ajouter c’est une anecdote que Delarco m’a fait me souvenir.
      Nous avions un vp, dans une compagnie internationale, qui nous a répété quelque fois ce que le leader totalitaire O’Brien a dit à propos de la réalité et des perceptions.
      J’ai pourtant lu et vu 1984 et je viens juste de me rendre compte que notre VP était inspiré par 1984

      Pour revenir au cinema, Docteur Jivago (un de mes films fétiches) serait-il un film réaliste ?

    • Dans le “Le Samouraï du crépuscule” (2002), de Yoji Yamada avec Hiroyuki Sanada et Tetsuro Tamba, il y a un effet numérique (indécelable pour moi, je l’ai appris dans les bonus) : c’est un tambour d’époque qu’il n’était malheureusement pas possible d’obtenir pour les besoins du tournage. Artefact trop rare et fragile, les autorités muséales ne le laissaient pas sortir. Alors, Yamada et son équipe ont reconstitué le tambour en question grâce à la magie du numérique. Et ça fait BOUM pareil qu’un vrai !

      En revanche, dans les deux combats que livre ce samouraî du bas de l’échelle au cours du film, il ne saurait y avoir le moindre effet numérique. Mieux encore, il est tout à fait hors de question de substituer à l’acteur Hiroyuki Sanada une doublure ou un cascadeur. On n’est pas à Hollywood, ici.

      Mais au fond, même si le film se passe autour de 1860, pourquoi on prendrait pas un tambour de 1920, mmh ? Aaprès tout, c’tu si important ? Come on – dit la petite voix tentatrice – la plupart des spectateurs ne connaissent rien aux tambours, ils n’y verront que du feu. Mais non, on peut pas. Et pourquoi on peut pas ? Pourquoi faut-il absolument voir ce tambour-là à l’écran, et pas un autre ? Pour des raisons de réalisme.

      Mais alors justement, vu qu’on maîtrise si bien le numérique, pourquoi ne pas en user aussi pour les deux scènes de combat ? Car à bien y regarder, ce que fait Hiroyuki Sanada dans ces deux scènes, malgré les efforts du metteur en scène pour que ça ait l’air ordinaire, est quand même assez dangereux (surtout la deuxième). La compagnie d’assurances serait juste contente que ça soit plutôt un cascadeur ou une forme d’animation qui fasse la job. Mais non, on peut pas : car ce ne serait pas réaliste.

      Il faut avoir le gros tambour d’époque à l’écran. Il faut que le combat du samouraï reste dans les limites du faisable-pour-vrai. Dans un cas, le trucage est nécessaire ; dans l’autre il est prohibé, pour la même raison: realismo.

      (Pour ceux que ça intéresse, cet exemple de film raisonnablement réaliste des années 2000 est facilement disponible sur DVD au Québec, avec sous-titres anglais seulement, sous le titre “The Twilight Samurai”. Pour ma part, je l’ai ici avec sous-titres français sous le titre “Le Samouraï du crépuscule”, mais évidemment pour lire ce DVD il faut avoir une machine spéciale).

    • Le réalisme, c’est quand Visconti demande à ses décorateurs que la vaisselle dans les meubles soient absolument d’époque même si on ne les voient jamais à l’écran. Le réalisme c’est l’étrangeté, non la reconnaissance: essayer de retrouver le passé ou de reproduire le présent de telle sorte que ce ne soit plus notre vision grossière du passé ou d’une situation, mais plutôt l’étrangeté imprévisible du réel.

    • «Le réalisme, c’est quand Visconti demande à ses décorateurs que la vaisselle dans les meubles soient absolument d’époque même si on ne les voient jamais à l’écran.»

      Pourtant, le cinéma de Visconti n’est pas tout à fait réaliste. Selon une acceptation plus littéraire du terme, il en serait même assez éloigné. Au XIXe siècle, on nommait «réalistes» des oeuvres qui s’ancraient dans des milieux socio-économiques qui n’avaient jamais intéressé le monde de l’art jusque-là. C’était aussi des oeuvres d’émancipation politique, comme celles de Zola par exemple. Au cinéma, j’aurais donc plutôt tendance à associer au réalisme des oeuvres comme celles de Ken Loach, Maurice Pialat ou les frères Dardennes par exemple.

      Mais pour l’étrangeté je suis d’accord: rien n’est plus étrange et invraisemblable que le réel. Un livre comme L’Adversaire d’Emmanuel Carrère, par exemple, serait un très mauvais roman s’il s’agissait d’une fiction, essentiellement parce que cette histoire est parfaitement invraisemblable. Or comme c’est une oeuvre fondée sur un fait réel, c’est assez extraordinaire.

      Zola n’était-il pas plutôt un «naturaliste»? Enfin, si je me rappelle bien mes cours de français… -js

    • C’est justement l’intérêt de Visconti: il a appliqué le (néo)réalisme de ses débuts (La terre tremble se passe chez des pêcheurs pauvres) à l’aristocratie, dans une perspective marxisme. Le réalisme est aussi mêlé de la forme opératique.

      Le geste de reproduire le réel de façon maniaque, en faisant des enquêtes et des recherches (pour trouver la bonne vaisselle) est résolument réaliste, sinon naturaliste.

    • Assayas disait justement qu’il s’inspirait de Visconti quand il faisait des reconstitutions historiques.

    • @ Jozef

      La distinction entre réalisme et naturalisme est, somme toute, assez subtile. Le naturalisme est un réalisme qui a des prétentions «scientifiques». Il s’agissait de démontrer par la fiction la théorie du déterminisme social. Au plan scientifique, l’entreprise de Zola est un échec; mais au plan littéraire et artistique, il ne fait pas de doute que Zola est un immense écrivain, une sorte de Balzac qui aurait su écrire… L’Oeuvre, L’Assommoir ou même Germinal sont des romans vraiment extraordinaires.

    • Visconti aussi est un géant. N’est-il pas, aujourd’hui, injustement oublié?

      Sinon, comment concilier le réalisme d’une oeuvre en lui insufflant une dimension opératique?

    • Félicitations Ghost, grosse victoire de ta ville à la Coupe Vanier!

    • “Félicitations Ghost, grosse victoire de ta ville à la Coupe Vanier!”

      Cela me surprend moi-même de le dire, mais je n’ai jamais regardé une partie du Rouge et Or, pas plus celle-ci que le reste.

    • Jean Leloup vient de passer devant moi, ça me fait plus d’effet que la Coupe Vanier…

    • Je croise Jean Leloup régulièrement dans mon quartier, sans que je m’en émeuve particulièrement. C’est ben pour dire…

    • Bah, ici les seuls “veudettes” qu’on croise c’est le ministre Dupuis en survet de sport…

      J’ai aussi croisé Wajdi Mouawad, dans un resto, avec une dizaine d’admirateurs autour de lui qui buvaient ses paroles comme s’il était le gourou de je ne sais quelle secte.

      Il paraît que son film est pas terrible.

    • Dupuis, déjà vu aussi! Et en survet en plus!

      Pas terrible en effet le film de Mouawad/Villeneuve. Je n’ai pas de difficulté à imaginer la scène au resto. Ce type semble en effet s’efforcer de pondre des paroles à boire…

      Il y a une étrange glorification de la guerre dans son oeuvre. Chez Mouawad, celui qui n’a pas connu la guerre (comme le Québécois par exemple…) semble complètement dénué de poésie et, donc, d’intérêt. C’est à la base du principal problème d’Incendies, un film truffé de nombreuses invraisemblances: les personnages se rendent au Liban pour connaître une vérité qui leur était parfaitement accessible au Québec. C’est donc un déplacement parfaitement inutile au plan narratif, mais, pour Mouawad, l’intensité dramatique ne semble possible que sur cette terre blessée. Dans sa logique catho tordue (l’être humain ne trouve son épanouissement que dans la souffrance), les Québécois sont coupables de n’avoir connu que la paix, d’où leur insignifiance… De toute façon, tout le monde est coupable chez lui: les quétaines qui vont chez Tim Horton (voir la conférence qu’il y a déjà tenue, par dérision), ceux qui lisent des livres qui ne sortent pas des sentiers battus (comme il l’écrivait cette semaine dans le Devoir), etc. Et je ne parle pas de la façon qu’il a de se présenter comme un écrivain libanais lorsqu’il est en France…

      Non, vraiment, il ne faut pas trop me parler de ce type…

    • « Visconti aussi est un géant. N’est-il pas, aujourd’hui, injustement oublié? »

      Ah bon ? Mais je le savais pas, moi, que Visconti était oublié. Ayoye ! Si même Visconti est oublié, alors imaginez tous les autres…

    • Ouin, «oublié» c’est relatif.

      Mais il me semble qu’on entend moins parler de ce cinéma-là de nos jours. Ses films ne sont présentés nulle part et sont mal diffusés en DVD. Je me demande même s’il existe des versions DVD dignes de ce nom de Ludwig, de Sandra ou de L’Étranger, par exemple.

    • @ astyanax

      « Mais il me semble qu’on entend moins parler de ce cinéma-là de nos jours. Ses films ne sont présentés nulle part et sont mal diffusés en DVD. Je me demande même s’il existe des versions DVD dignes de ce nom de Ludwig, de Sandra ou de L’Étranger, par exemple. »

      ‘Sandra’ est un cas à part, il a toujours été été difficile à voir hors d’Italie – je ne sais pas trop pourquoi. Et ‘L’Étranger’ – que j’ai vu à RadioCan il y a des siècles – n’est vraiment pas son meilleur film. Celui-là, c’est moins grave qu’on ne le trouve pas.

      Le DVD de ‘Ludwig’, par contre, je l’ai ici sur DVD. Toujours dans ma précieuse collection, ‘Senso’, ‘Le Guépard’ en version restaurée, idem pour ‘Les Damnés’. Et si j’ai négligé de mettre la main sur ‘Rocco et ses frères’, ‘Mort à Venise’ et ‘Les Nuits blanches’, tous disponibles en DVD, c’est surtout parce que en fait, je ne suis pas le plus grand fan de Visconti. (Ni d’Antonioni, d’ailleurs : si j’ai ici sur DVD ‘Chronique d’un amour’ et ‘La Dame sans camélias’ , au fond c’est surtout pour Lucia Bosè !)

      Mais bien sûr, quand je dis “disponibles en DVD”, je n’ai pas dit “disponibles en DVD au Québec”, même si je suis au Québec et que je possède ces DVD. En matière de produits audiovisuels, le Québec ne fait plus partie du monde francophone depuis belle lurette : la quasi totalité des films étrangers autres qu’américains qu’on y trouve sont en anglais seulement. (Même “Departs” de Yojiro Takita, qui a pourtant gagné le Grand prix des Amériques l’an dernier).

      Pour ma part, j’ai remédié à ce grave problème et je le répète inlassablement à qui veut l’entendre : tout le cinéma du monde se trouve sur DVD dans la zone 2 (France, Belgique, Afrique du Nord…). C’est là-bas qu’ils sont, les DVD. Pas ici.

      Allez faire un tour dans la section “DVD/Blue ray” de sites comme FNAC.COM ou CHAPITRE.COM, et juste pour voir, dans la petite case “recherche”, tapez Dino Risi, Mario Monicelli, Luigi Comencini, Nanni Loy, Ettore Scola, maîtres de la comédie à l’italenne, mais aussi bien sûr Rossellini, De Sica, Fellini, Antonioni, Giuseppe de Santis (en fait ils ont seulement ‘Riz amer’, mais bon), Francesco Rosi, Valerio Zurlini, Mauro Bolognini, Ermano Olmi, les Taviani, Alberto Lattuada (en fait ils ont seulement ‘La Spiaggia’ et ‘Les Adolescentes’, mais bon). Et combien d’autres encore : Cavani, Montaldo, Damiani, Vancini, Lizzani, Corbucci… le coffret Vittorio De Seta… Pour le moment, on trouve un seul Elio Petri, mais alors tout un: je viens de mettre la main sur la superbe édition restaurée du génial ‘Enquête sur un citoyen au-dessus de tout soupçon’, avec ses excellents STF et son excellente VF !!

      Certes, même dans la zone 2 ils n’ont pas tout – aucun Pietrangeli sur DVD ! aucun Zampa ! ô quel est ce scandale, etc – mais ils en ont INFINIMENT PLUS qu’ici et tout ça est EN FRANÇAIS.

      Alors l’oubli dont vous parlez, c’est seulement ici au Québec que ça se passe. Dans le reste du monde francophone, le DVD a donné une nouvelle vie à l’âge d’or du cinéma italien et de nouvelles générations de spectateurs découvrent les splendeurs de Cinecittà. Mais ici au Québec, même ‘Mon nom est personne’ n’existe qu’en anglais ! Même ‘Affreux, sales et méchants’ n’existe pas sur DVD ! C’est délirant.

      Heureusement, dans le domaine du livre, ce n’est pas le cas du tout – on continue de trouver ici beaucoup plus de traductions du monde entier en français qu’en anglais. Mais pour ce qui est du ciméma, de l’audiovisuel, le Québec est presque complètement coupé du monde extérieur ; sauf bien sûr pour le cinéma américain qui, lui, est systématiquement traduit en français.

      Heureusement, il y a moyen de contourner cette muraille d’acier artificielle, ce boycott aveugle de l’étranger. Depuis que j’ai mon lecteur multizones, ma vie de spectateur francophone a complètement changé. Je suis revenu à la normale, comme j’aime à le dire. Et quand des classiques comme ‘Cria cuervos’ ou ‘Le Visage d’un autre’ ou ‘El Topo’ sortent ici en anglais seulement, moi je les reçois en français.

      Et là, j’ai embarqué seulement l’exemple italien, et je ne vous ai même pas parlé pas des films italiens des années 2000 qui sortent sur DVD et que nous ne verrons jamais ici… ce sera pour une autre fois…

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