
Une journaliste de la CBC, Patricia Bailey, tente de comprendre dans cet article «Pourquoi est-ce que les films québécois contemporains sont si déprimants». Elle utilise comme pièces à conviction quelques titres récents comme 10 1/2 de Podz, Curling de Denis Côté, Route 132 de Louis Bélanger, Trois temps après la mort d’Anna de Catherine Martin et À l’origine d’un cri de Robin Aubert; un fameux assortiment de larmes, de crises, de silences inconfortables et de paysages gris.
Bailey identifie l’isolation sociale comme générateur principal des intrigues en question :
Beaucoup de personnages dans ces films semblent à la dérive, sans les les ressources spirituelles et émotionnelles nécessaires pour connecter aux autres. En conséquence, ils font face à la mort, à l’alcoolisme, aux abus sexuels, au suicide et à la maladie; leur douleur amplifiée par leur solitude.
Selon Denis Côté, dont le nouveau film, Curling, raconte l’histoire d’un père qui retient sa fille à la campagne pour la protéger du monde extérieur, la récurrence du thème de l’isolement s’explique entre autres par la spécificité culturelle du Québec :
Plus je voyage, plus j’observe que le Québec est refermé sur lui-même. C’est ce qui nous rend intéressant, mais je crois que parce qu’on est entouré d’anglophones, nous avons une peur de l’Autre. Nous sommes obsédés par l’idée que nous allons être envahis par des étrangers. C’est ce qui nous rend peut-être craintifs du monde extérieur.
Dans sa chronique d’aujourd’hui, Marc Cassivi se penche également sur la relation entre la réalité québécoise et cette grisaille qui affecte son cinéma :
Pourquoi la détresse? Pourquoi le cinéma québécois tire plus souvent vers le gris d’un Kaurismäki que vers le rouge écarlate d’un Almodovar? Pour toutes sortes de raisons, qui tiennent autant à notre histoire (entre autres cinématographique) qu’à notre situation géographique et géopolitique. Le Québec, toutes proportions gardées, n’est pas une terre de grands bouleversements sociopolitiques. Et reste l’un des endroits où le taux de suicide est le plus élevé.
On ne doit donc pas s’étonner que notre cinéma ait si peu de prétentions politiques, soit si peu souvent le porte-étendard de causes sociales et s’intéresse plus volontiers au particulier qu’à l’universel. Le cinéma québécois d’aujourd’hui reste foncièrement ancré dans son époque. C’est un cinéma tout sauf désincarné.
Tout ceci étant dit, le seul fait québécois n’explique pas la morosité des films qui sont produits dans La Belle Province. Il y a aussi cette notion suspecte qui veut que les thèmes déprimants sont forcément représentatifs du cinéma d’auteur, sphère à laquelle s’identifient beaucoup, sinon la plupart, des cinéastes québécois (ce qui est d’ailleurs le cas dans presque toutes les industries nationales). Un film dit «sérieux», un film avec un «message», ne doit pas faire rire, ou si peu. À moins qu’on ne parle d’humour noir, ou très décalé.
Il faut également tenir compte du facteur budget. Les moyens de production dictent souvent la forme qui, elle, influence le contenu. Un film qui dispose de peu de fonds, comme ceux mentionnés ci-haut, va généralement présenter une approche plus dépouillée, un rythme plus lent et, par le fait même, plus triste. Un plan fixe de deux minutes sur un personnage immobile dans sa cuisine coûte moins cher qu’un mouvement de grue dans un club bondé du centre-ville.
Côté admet d’ailleurs que son style austère est une affirmation esthétique très consciente, une réponse au cinéma commercial local : «Je réagis définitivement aux films lustrés qu’on fait ici. Un des plus beaux compliments que j’ai eus à propos de Curling, c’est qu’il évoque le cinéma québécois des années 1970».
Enfin – et c’est là un argument qui ne risque pas de faire l’unanimité – faire des films tristes est plus facile ou, du moins, plus intéressant, que faire des films débordants de joie de vivre. Krzysztof Kie?lowski, grand manitou du cinéma dépressif (voir son Décalogue), s’est déjà fait demander pourquoi il explorait toujours des thèmes aussi lourds. Il a répondu que, en tant que cinéaste, il souhaitait provoquer une réaction auprès du public. Faire rire lui apparaissait trop compliqué. Mais choquer, par contre, il n’y a rien là. Prenez un chat mignon, dit-il. Le plan suivant, montrez quelqu’un lui casser la nuque. Une forte exclamation est garantie dans la salle. Vous avez fait votre boulot.
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