Jozef Siroka

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    Jozef Siroka est journaliste au pupitre à LaPresse.ca et blogueur cinéma à temps partiel.
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    Mercredi 6 octobre 2010 | Mise en ligne à 17h00 | Commenter Commentaires (39)

    The Thin Red Line : le beau cadeau de Criterion

    thin-lg

    Depuis quelques jours, on retrouve une perle rare dans les clubs vidéo et les magasins de DVD : l’édition Criterion du chef d’oeuvre de Terrence Malick, The Thin Red Line (1998). Les suppléments incluent une série d’entrevues d’une trentaine de minutes avec les acteurs, 14 minutes de scènes inédites (dont une avec Mickey Rourke, qui n’est jamais apparu dans la version finale), un commentaire audio réunissant le directeur artistique, le directeur photo et le producteur. Le réalisateur reclus, quant à lui, a contribué à l’entreprise Criterion avec cette note qui apparaît après qu’on appuie sur Play : «Terrence Malick recommends that The Thin Red Line be played loud.»

    Aujourd’hui, The Thin Red Line fait partie de mon Top 10 à vie. Pourtant, je me rappelle être sorti confus de la salle de cinéma la première fois que je l’ai vu. Je n’avais pas détesté, mais je ne pouvais certainement pas affirmer que j’avais aimé. Quel est ce drôle de film de guerre qui ne distingue pas clairement les gentils des méchants? Qui semble davantage s’intéresser aux plantes et aux animaux qu’aux fusils et aux bombes? Qui n’a pas de héros mais un paquet de personnages faillibles plus préoccupés par leur propre mortalité que par la mission militaire en jeu?

    Les années ont passé et j’ai commencé à comprendre. Du moins, me satisfaire avec ma propre interprétation. The Thin Red Line est l’oeuvre d’un ancien étudiant de philosophie qui, après son second long métrage – Days of Heaven (1978) – a pris 20 ans pour réfléchir à son troisième. Le résultat est très dense et mérite d’être décortiqué avec assiduité. Malick est un adepte du philosophe allemand Martin Heidegger (1889-1976) et particulièrement de son concept de l’Être qui infuse le discours de tous ses films. Voici un extrait d’un papier que j’ai publié pour Ciné-Bulles qui, je l’espère, saura vous éclairer un peu :

    L’Être représente l’essence même de tout ce qui existe. Il agit comme une force omniprésente qui observe et interprète le monde. Dans les films de Malick, l’Être est toujours le personnage principal et se manifeste par la voix off du ou des narrateurs. Il est important de comprendre que les propos de cette voix n’appartiennent pas exclusivement aux personnages auxquels on les associe. Ils sont partagés avec l’Être qui s’approprie en partie ces propos leur attribuant ainsi une double fonction : celle d’informer sur l’état et les actions des individus en question et celle de rendre compte de l’incidence de leur existence dans une perspective universelle. En d’autres mots, la voix off tient lieu d’impressions subjectives et objectives en même temps.

    La guerre n’est donc pas le sujet de The Thin Red Line mais bien un canevas qui, présentant l’expérience humaine dans sa condition la plus extrême, permet d’aborder en termes absolus les questions relatives à notre existence. Le film est parsemé de brèves observations humanistes qui interpellent directement le spectateur. Et qui font réfléchir. Par exemple, ce soldat japonais mort, dont seul le visage dépasse du sol, qui déclare par l’entremise de l’Être-narrateur : «Est-ce que tu imagines que ta souffrance va être moindre parce que tu aimais la bonté et la vérité?» Ou la remarquable séquence de l’invasion du village ennemi alors que, au milieu du chaos, ressort une voix off sobre et éloquente qui demande : «Ce grand Mal, d’où vient-il? De quelle racine a-t-il poussé? Cette noirceur se retrouve-t-elle en toi aussi?».

    Au-delà de sa grande capacité d’écriture, Malick est un réalisateur de premier ordre. Et je ne parle pas de sa maîtrise technique exceptionnelle sur le plateau d’un film épique après deux décennies sabbatiques. Plutôt de son approche poétique à la mise en scène. Je pense en particulier au moment où le soldat Witt (James Caviezel), entouré par une brigade de soldats japonais, fait face à sa mort imminente. Au début du film, lorsqu’il vit son moment édénique parmi les aborigènes, il dit : «Je me demande comment ce sera lorsque je saurai que je m’apprête à prendre mon dernier souffle». Eh bien, il est en train de le vivre. Son regard est intense. Et puis la caméra de Malick fait quelque chose de spécial : elle dessine son dernier souffle. Elle avance doucement vers son visage (inspiration) pour ensuite reculer (expiration). Coup de feu fatal… J’en ai encore des frissons.

    Je vous laisse avec les premières paroles du film, qui illustrent éloquemment l’approche poético/philosophique de Malick. Les cinq premiers vers proviennent du narrateur omniscient, et puis il y a une transition symbiotique vers la voix de Witt :

    What’s this war in the heart of nature?

    Why does nature vie with itself?

    The land contend with the sea?

    ls there an avenging power in nature?

    Not one power, but two?

    l remember my mother when she was dying.

    Looked all shrunk up and gray.

    l asked her if she was afraid.

    She just shook her head.

    l was afraid to touch the death l seen in her.

    I heard people talk about immortality, but I ain’t seen it.

    l wondered how it’d be when l died.

    What it’d be like to know that this breath now was the last one you was ever gonna draw.

    l just hope l can meet it the same way she did.

    With the same… calm.

    Cos that’s where it’s hidden – the immortality l hadn’t seen.

    ***

    La bande-annonce de Criterion :

    À lire aussi :

    > Le chef-d’oeuvre obscur de la décennie


    • Marrant, j’ai écouté ce film la première fois la semaine passé, j’ai adoré. Quand j’ai vu le “Terrence Malick recommends that The Thin Red Line be played loud.” au début du film, je me suis empressé de mettre mes écouteurs pour éviter de réveiller mes voisins ;-)

      Le casting de ce film est borderline ridicule (dans le bon sens). On dirait qu’à chaque prise de vu, on y vois un nouveau personnage joué par un acteur de renom. C’est comme si le tout Hollywood avait fait la queue devant le sound stage pour apparaitre quelques minutes dans le film.

      Two thumbs WAY up.

    • J’étais allé voir ce film sans attente, un soir de désoeuvrement. J’étais ressorti subjugé par la beauté de certaines scènes et confu de l’histoire et de la naration. Comme vous, je ne pouvais pas dire si j’avais aimé ou détesté. La seule chose dont j’étais sur c’était que j’avais vu quelque chose hors norme, et ça suffisait à mon bonheur.

    • Oui ce film est un véritable chef d’oeuvre qui à l’époque de sa sortie n’a pas eu le succès mérité étant apparu sur les écrans quelques mois après le Saving private Ryan de Spielberg, qui est un film plus classique, plus facile d’approche. Je n’étais pas au courant de cette nouvelle version, merci pour l’info!

    • J’ai toujours voulu acheté ce film, j’espère qu’il sera disponible avec cette version ici !

      un des meilleurs film que j’ai vu dans ma vie !

    • Le film a été déservi par sa vente qui a manqué son public cible. Rappelons-nous que de Thin Red Line est sorti la même année que le populaire Saving Private Ryan qui remettait au goût du jour le film de guerre classique. The Thin Red Line a été vendu comme un film de la même veine. Le public qui s’est présenté en salle n’était donc pas le bon. Des situations similaires ont été observées pour The Fountain d’Aronofsky ou Solaris de Soderbergh.

    • Même impression que toi à propos de la première fois. J’ai découvert Malick avec Days of heaven en 96 je crois. En fait, j’étais pas mal content de l’avoir connu (ses films bien évidemment) cette période puisque je n’avais pas à attendre 20 ans pour voir son prochain film. Comme n’importe quel grand cinéaste, ces films sont à revoir encore et encore pour nous rappeler la beauté et la laideur de la vie.

    • Ça va me donner l’occasion de le revoir. Quand je l’ai vu, à la sortie, au Quartier Latin, des petits crétins n’arrêtaient pas chahuter et de dire que le film est platt. Ces bashibousouks étaient venus voir un film de guerre et de l’action et se retrouvait devant un film que leur cervelle ne pouvait comprendre.

      Quand j’ai vu The New World à l’AMC, un groupe à casquettes est entré en plein milieu de la séance, chacun avec une sloche à la main. Ça parlait comme dans un salon. Avec mon ami on s’est dirigé vers eux, une bataille a failli éclater, et ils sont partis. De toute façon, j’étais déjà sorti du film. Je l’ai revu dans une salle bondée au Parc. Pas un son, l’état de grâce. – js

    • Cette étrange sentiment de na pas savoir si on a aimer un film tout en sachant qu’on a assisté à quelque chose d’unique, je l’avais vécu le fortement avec Pulp Fiction. Comme un chevreuil glacé devant des phares de voitures, le cerveau incapable d’analyser proprement l’information. Je pense que ça m’a pris un an de choc avant de le revoir en vidéo chez moi et, cette fois-là, tomber en amour fou avec l’opus de Tarantino.

      Thin Red Line m’a accroché dès la première minute, et dégusté chaque instant comme un grand vin. Je n’en revenait pas de l’audace d’un réalisateur de mettre autant de production dans un film essentiellement poétique. J’avais peur que le film ne s’arrête trop tôt.

    • Je pense que je vais mettre ca dans ma liste d’activités du long week-end. Réécouter Thin Red Line.

      Les films a la sauce poético-philosophique sont rarement réussit. C’est un genre qui semble très difficile à maitriser. La plupart du temps ca donne des films quétaines ou des films pseudo-profonds qui sont difficilement endurables.

      Mallik par contre a une maitrise parfaite du genre.

    • J’ai vu ce film il y a longtemps et je dois avouer que je ne l’avais pas vraiment aimé. Trop dense, disons. Mais je suis prêt à me ré-essayer, n’importe quand.

      En passant, j’ai toujours aimé Elias Koteas, un acteur que j’ai découvert dans Exotica de Atom Egoyan. Inoubliable dans ce dernier film.

    • “What is this war in the heart of nature?”

      Cette première phrase-question de la voix off prend tout son sens lorsqu’elle se superpose à la première image: ce crocodile qui disparait doucement sous une eau verdâtre, que Malick filme tel un sous-marin naturel. Cette image n’a pas cessé de me hanter depuis; comme celle du papillon bleu qui survole les troupes à la manière d’une mélodie décalée.

      Je n’ai pas vu le film depuis mes trois visionnements d’il y a dix ans, quelqu’un peut me rappeler s’il y a un générique ou non au début? Dans mon souvenir, ce crocodile fait office d’unique générique, en clin-d’oeil aux bombes d’Apocalypse Now. Un film de guerre gagne à éviter le générique du début. La guerre n’a que faire des présentations.

    • Entièrement d’accord avec vous, monsieur Siroka. Pour ma part, mention spéciale à l’usage de la musique de Gabriel Fauré dans un moment sublime. Un film à voir absolument, mais j’avoue que ça prend une grande sensibilité et un petit côté philosophe pour l’apprécier à sa juste valeur.

    • C’est à la philosophie de Lévinas qu’on peut aussi penser à propos de Thin Red Line, celui là même qui a introduit Heidegger en France (supposons que Malick le connait).Parce qu’en plus de présenter majestueusement l’Être dont parle Heidegger, le cinéaste renonce à nous montrer une guerre sans visage. À “la vraie vie est absente”, Lévinas répond “mais nous sommes au monde”. On se dévisage dans TRL. La rencontre des visages y est importante. Que ce soient ceux de deux ennemis foudroyés par leur éthique, deux fous, celui d’un soldat, accidentelement dégoupillé… À plusieurs reprises, l’Autre apparait véritablement en tant qu’Être dans ce chef-d’oeuvre.

    • Moi j’ai vu ce film sur une télé la première fois, en dvd, pensant bêtement que c’était le petit perdant devant Spielberg. J’ai eu à peu près la même expérience d’intense intimité que j’avais eu avec mon film préféré, 2001. J’ai pleuré pendant la scène de l’attaque du village avec la musique que je connaissais jusque là pour avoir été piètrement utilisé pour promouvoir Pearl Harbor. Ensuite, j’ai dis à ma famille (j’en étais sur mes derniers milles au foyer familial) de ne pas me parler pendant le reste de la journée.

    • Quand j’ai vu Letters From Iwo Jima, je n’arrêtais pas de penser au film de Malick, tellement que ça perturbait ma concentration et mon écoute…

      Ma compréhension du film est que la guerre y est présentée paradoxalement comme l’aboutissement de la civilisation (-There ain’t no other world – I’ve seen another world) et que cette civilisation est finalement misérablement peu signifiante au regard des forces de la nature, de la vie et de la mort.

      En un sens ce film répond à la question (inspirée par Joseph Conrad) qu’a posée Coppola dans Apocalypse Now (un autre non-film de guerre) sur la sauvagerie et la civilisation. Dans Apocalypse, la nature humaine profonde et la civilisation font match nul, puisque Willard tue Kurtz, mais revient vers le monde “civilisé” ensuite.

      Chez Malick, je crois que la civilisation est éclipsée par les forces profondes de l’esprit humain et de la nature, mais n’y a pas de retour possible, parce que la civilisation (comme la guerre) détruit ce qu’il y a de pur en l’humain.

      Et là je pense à The New World, où on retrouve encore cette vaine civilisation qui nie encore l’harmonie possible avec la nature et les forces de la vie.

      Si je pouvais prendre une bière avec un cinéaste, je crois que je choisirais Malick…

    • Personnellement, quand j’écoute ce film, j’ai l’impression de regarder un peu au loin et dans le vide et faire le vide dans ma tête. Je ne sais pas si c’est le narrateur qui me fait cet effet mais j’ai l’impression aussi que les autres films de Malick me font ce même effet (je n’ai pas vu Days of Heaven par contre) et j’ai l’impression que ses films sont un peu une sorte de relaxation. Je me suis peut-être mal exprimé mais c’est un peu l’impression que ses films me donnent. Ceci dit, je crois que l’homme est un génie et ce n’est certainement pas une critique que je lui fait. Est-ce que quelqu’un est du même opinion?

      @ Jozef Siroka

      Avez-vous des détails à propos du prochain film de Malick? Selon Wiki, le nouveau film s’appellera “The Tree of Life” mais ne donne aucun détails…

      Oui, The Tree of Life sortira quelque part en 2011. Malick tourne présentement un autre film, un drame romantique avec Javier Bardem et Rachel McAdams entre autres, dans sa ville natale en Oklahoma. Détails ici. – js

    • Monsieur Siroka, votre sujet m’intéresse au plus haut point puisse que ce film de Malick est pour moi le meilleur film de ma vie.
      Je me souviens quand il est sorti, vers la fin de l’année 1998, j’étais alors dans mes études collégiale. J’ai eu tellement un choc et une révélation en le visionnant et en l’écoutant, car la trame musicale est tout simplement prodigieuse. Merci Hans.
      Je me souviens avoir été le voir 8 fois au cinéma.
      Le film est d’une beauté comme je n’aurais jamais cru un film de guerre pouvoir dévoiler. La scène d’invasion du village japonais, probablement la meilleure séquence militaire jamais filmé au grand écran. J’en avais la chaire de poule !
      Spielberg et son Soldat Ryan avait versé dans le patriotisme et dans le grand spectacle. J’ai aimé son film, mais il n’arrivait pas à me faire ressentir la gamme d’émotions que de Thin Red Line.
      Terence Malick m’a toujours fasciné. Surveillez bien son prochain film, Tree of Life, qui devrait sortir bientôt.
      The Thin Red Line est un pur chef d’oeuvre et je l’ai ressenti dès que je suis allé le voir en décembre 1998.
      J’ai acheté le film en VHS à l’époque, je l’ai acheté en DVD, j’ai l’affiche originale, la trame sonore de Hans Zimmer et puis le livre de James Jones.
      Et voici que Criterion sort le film en blu-ray. Wow!!
      Demandez-moi si je vais l’acheter ?

    • La critique de Blu-ray.com
      http://www.blu-ray.com/movies/The-Thin-Red-Line-Blu-ray/11300/#Review

      Avec 20 screenshots haute-résolution.

      Screenshot #2 : La fumée noire du bateau qui salit le magnifique paysage en arrière-plan, quelle image forte. Et elle survient après une soudaine coupe au montage qui met fin brutalement au prologue édenique, où l’homme et la nature vivaient en parfaite harmonie. – js

    • Je l’ai écouté cet été pour la première fois (à télé-québec je crois, sans annonce, yé!), et j’ai vraiment adoré. Mon copain et moi-même avions vu “Hurt Locker” peu de temps auparavant, et vraiment, y’a pas de comparaison à faire; “The Thin Red Line” est sans doute le meilleur film de guerre que j’ai pu voir. Difficile pour moi de décrire ce film autrement qu’on le déguste comme on lit un livre zen et philosophique sur la réalité inhérente de l’homme.

    • J’avais été plutôt déçu par The Thin Red Line lorsque je l’ai vu la première fois. Mais j’avais en tête un film d’action et j’ai du passé à côté de tous ces moments profonds. Je vais le revoir bientôt avec les pensées de Malick en tête. Je n’ai aucun doute que je vais être surpris. Merci pour ce billet. Rares sont les fois où l’on nous donne envie de redécouvrir un film.

    • J’ai vu ce film, probablement un dimanche soir, probablement pour me changer les idées. Je me souviens d’avoir aimé, d’avoir préféré à Saving Private Ryan. Mais pourquoi? Je n’étais pas un cinéphile et je ne le suis toujours pas. Alors je ne sais pas. Le film de guerre qui m’a le plus marqué est «Stalinegrad», pour l’audace d’avoir fait crever chaque personnage, sans exception. Mais je ne suis pas cinéphile, et on ne parle jamais de «Stalinegrade». J’en déduis que ma capacité d’analyse est limitée, mais c’est ce que j’ai. À la lecture de ce billet et des commentaires, je reverrai «The Thin Red Line». C’est toujours ça de pris.

    • Quel bon film….
      Il faut le voir au second degré pour le comprendre. Ce film m’a bien plu et je suis certain que plusieurs cinéphiles ont bien aimé.

    • @rafc

      Bien vu, l’importance de visages dans le film!

      Sauf que, l’Autre est justement ‘autrement qu’être’ chez Levinas, il n’apparaît surtout pas ‘en tant qu’Être’… Le visage ‘n’apparaît’ pas, en fait, sous une modalité de l’Être, mais brise plutôt la neutralité, la violence de l’Être — que Levinas décrit d’ailleurs comme ‘guerre’ — en interrompant toute activité de thématisation ou d’appropriation du monde. Levinas, en tant que féroce critique (et admirateur) de Heidegger, offre un contrepoids à sa métaphysique de la présence. Toute son œuvre vise à montrer que le sens de l’Être ne se donne pas à nous dans son apparaître, mais nous est plutôt donné par l’Autre me faisant face — Autre qui ne peut être intégré ou réduit au concept d’Être. L’Autre est ce qui ‘fait sens’ de l’Être pour moi; il est celui qui me donne le sens, et donc notre relation ‘est éthique’ de par sa structure même. Pourtant, il est aussi “le seul que je puisse vouloir tuer” pour cette même raison.

      Or ce qui est impressionnant, c’est que le film, en effet, montre toutes ces nuances.

    • @ philgra

      “Le public qui s’est présenté en salle n’était donc pas le bon”

      Eh bien je faisais parti de ce groupe lorsque j’ai vu ce film. C’est sûr que j’avais pas apprécié!!

      Mais là, j’ai vraiment hâte de le revoir. Pour l’aspect philosophique du film, pour la brochette d’acteurs “unreal”, pour les magnifiques images (les screenshots en HD sur le site Blu-Ray.com sont malades).

      Merci JS de partager ton engouement pour ce film, ça me donne le goût de revoir des chef-d’oeuvres lorsque plus jeune, j’ignorait.

    • Rafc, tes posts donnent vraiment à penser. Merci.

    • Merci Aubordunord, vous exprimez mieux que je ne l’ai fait la façon dont les concepts de Lévinas s’appliquent à TRL. Je pense aussi que le film montre toutes les nuances de la rencontre de l’Être, de Même et de l’Autre. Effectivement, selon Lévinas l’Être est le Mal, pour qui le seul obstacle réside dans la rencontre de l’infinité que porte un visage.

      Je me demandais hier si les visages de Nolte et Savage se croisaient dans le film. Le premier pratique, en tant que lieutenant, un guerre sans visage, une guerre de l’Être dont la neutralité rend fou; tandis que le deuxième devient fou par les face à face répétés d’une guerre de l’Autre. Cette unique raison suffit à revoir le film, ce croisement de regard aurait tout pour court-circuiter l’Éthique si on veut, deux visages de fous aux extrémités du spectre.

      Ghost, si mes posts donnent à penser, les tiens donnent à réfléchir.

    • @ jozef et tous

      Selon vous, le prologue dépeint-il vraiment un éden où l’Homme est en harmonie avec la nature, ou non pas plutôt un état de guerre qui ne rencontre aucun obstacle à son épanouïssement? Je ne sais pas, il faut définitivement que je revois ! mais ce crocodile, pour y revenir, ne représente-t-il pas cette état de guerre continuel inhérent à la nature?

    • @ rafc

      Voici ce que j’ai écrit dans Ciné-Bulles à ce propos. Il va sans dire, une interprétation très personnelle :

      Les deux sergents déserteurs de The Thin Red Line ne supportent plus une guerre horrifique se déroulant dans un endroit paradisiaque et passent du temps avec les indigènes locaux. Parallèlement, le colon John Smith se fait capturer par les Naturels (un autre qualificatif pour les Amérindiens) dans The New World. Juste avant de se faire exécuter, une jeune fille lui sauve la vie lui permettant ainsi de continuer à vivre un certain temps au sein de sa communauté. Ces deux séquences ont clairement des résonances utopiques. De courtes vignettes juxtaposées à l’aide d’un montage elliptique sur fond de musique envoûtante montrent l’euphorie d’une telle existence pour les soldats et pour Smith. On rit, on joue avec les enfants, on se sert des ressources à notre disposition pour s’abriter, se vêtir et se nourrir. Et surtout, on ne connaît pas le désir de possession, qu’il soit d’ordre matériel ou moral. Smith, émerveillé, dit : «Ils ne connaissent pas la jalousie».

      L’idéalisme, à première vue naïf, de ces séquences ne fait pourtant pas référence à une possible harmonie entre deux peuples que tout sépare mais que la nature approche. La vision de Malick est plus ambitieuse et évoque le paradis perdu remémoré par l’Être par l’entremise des hommes. Un paradis révélateur des possibilités existentielles de l’homme en tant que simple élément plutôt qu’exploitant de la nature. Ici, Malick le poète se permet d’imaginer, le temps d’un moment, l’homme en tant que source et non en tant que destructeur de vie.

    • J’ai commis un petit laïus sur The Social Network dans le précédent post.

    • @rafc

      Y’a pas de quoi! C’est vous qui avez fait le lien…!

      En référence à la scène d’ouverture (et toujours en relation avec la discussion précédente), M. Siroka dit: “Et surtout, on ne connaît pas le désir de possession, qu’il soit d’ordre matériel ou moral.”

      Cette interprétation me semble très juste.
      Il s’agit d’une scène d’une naïveté belle, mais aussi égoïste; c’est l’abandon du lieu (le sens littéral d’”u-topie” d’ailleurs) qui correspond ici à une sortie du contexte moral dans lequel Witt se trouve en étant soldat dans cette guerre. Son souhait est bien sûr celui de pouvoir demeurer dans ce lieu amoral. C’est au fond l’évitement d’une responsabilité trop difficile, trop grande pour être assumée, alors qu’il sait pourtant ne pouvoir la repousser ou l’oublier. Il ne peut s’extraire de sa responsabilité morale, et bien que la liberté qu’il vit sur l’île soit désirée, il sait celle-ci juvénile et immorale parce qu’égoïste. Sa dévotion ultime envers les autres, celle culminant en son sacrifice final, est la preuve de son abandon à cette responsabilité.

      Dans ce film, l’amoral est en fait dépeint comme étant immoral, puisque la responsabilité de Witt précède sa liberté de choisir de l’assumer, et qu’il sait pertinemment que celle-ci ne disparaîtra pas du fait de son refus d’en rendre compte — c’est un commentaire philosophique extrêmement puissant et incroyablement difficile à faire passer en film. Encore bravo…

    • Je viens de me l’acheter!!!!!!!!!!!!!!!!!!

    • Dommage que je ne puisse pas élaborer sans l’avoir revu, le désir est maintenant ardent. À tout le moins merci jozef de nous avoir aiguillé vers l’Étre, ça conditionnera mon prochain angle de visionnement. Déjà, “ce soldat japonnais mort, dont seul le visage dépasse du sol, qui déclare (une parole) par l’entremise de l’Être-narrateur”; ça me renverse. Pour ce qui est des deux segments utopiques que vous mettez en parallèle (ceux de Witt et Smith), j’ai l’intuition que, comme vous le démontrez, leurs formes et même quelque part leurs contenus sont semblables, mais que parcontre, leurs fonctions diffèrent dans leurs diégèses respectives. Une concernant peut-être la pulsion de vie (chez Smith) et l’autre la pulsion de mort (chez Witt), en établissant des sortes de degrés zéro! Encore une fois, il faut que je revois… Bon, je vais aller voir si Price a lu Lévinas…

    • J’ai écouté ce film au cinéma il y a quelques années – je devais avoir 21 ans – et j’ai été subjugué. Je ne l’ai jamais revu mais je me suis souvent demandé si mon enthousiasme initial était fondé.
      Il faut dire que j’ai un faible pour tout ce qui est de nature contemplative. Même “L’année dernière à Marienbab” m’a emballé!!

    • Rafc, je ne suis pas sûr que Price, comme son nom l’indique, s’intéresse à l’Être…

    • Bien sûr, je me suis acheté ce Criterion dès sa sortie.

      Je suis content de voir qu’il y a plusieurs personnes qui ont ressenti la même chose que moi durant le visionnement du film. L’un des rares films à m’avoir fait pleurer, surtout lors de la scène d’attaque sur le village sur fond de musique d’Hans Zimmer (d’ailleurs une belle entrevue avec lui sur le Criterion… il ne semble pas en garder d’excellents souvenirs, travailler avec Malick ne semble vraiment pas une chose facile…).

      Je l’ai revu 2 autres fois au cinéma après cela.

      Curieusement, plus que je le vois, moins je le comprends!

    • De très bons commentaires ici; ça fait changement des blogues de sport en général.

      J’ai vu ce film à 19 ans, j’avais été frappé par la performance et les yeux de Jim Caviezel, j’étais aussi sorti de film-là un peu confus en sachant que j’avais adoré ce que je venais de voir.

      Anyway sur IMDB je vois que Thin Red Line est un remake d’un film du même nom de 1964 et je me demandais pourquoi et comment Malick avait refait le film.

      Pis Guadalcanal, c’est écarté en sale, j’avais déjà entendu le nom mais je savais pas où ça se trouvait.

    • Bonjour,
      Un film en lecture?
      http://innovationcreationcommerce.blog.tdg.ch/

    • Mr.Siroka,

      Est-ce possible de trouver une version en français de ce magnifique film? Car j’aime bien le montrer dans mon cours d’histoire du XXe siècle mais les élèves perdent une partie du propos parce qu’il est en anglais.

    • @mathieun

      Je sais que la question s’adresse à Jozef, mais permettez moi simplement de glisser le lien suivant:
      http://www.renaud-bray.com/Films_Produit.aspx?id=1083926&def=Behind+enemy+lines+%2b+Thin+red+line%2cMOORE+JOHN%2c+MALICK+TERRENCE%2cFOX224786002
      Il semblerait, selon la description, qu’une version française est disponible sur ce DVD.

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