Jozef Siroka

Archive du 4 octobre 2010

Lundi 4 octobre 2010 | Mise en ligne à 20h15 | Commenter Commentaires (80)

The Social Network : quand la fiction dépasse la vérité

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«Je ne veux pas être fidèle à la vérité; je veux l’être à la mise en récit.» – Aaron Sorkin, scénariste de The Social Network.

Le débat sur la responsabilité des cinéastes est revenu en force avec The Social Network, le film de David Fincher sur l’ascension extraordinaire d’un jeune geek asocial de Harvard qui est devenu le plus jeune milliardaire du monde en créant le site de réseautage Facebook. Le problème, selon certains détracteurs, est que Fincher et son scénariste Sorkin ont abusé de leurs libertés artistiques, et ce, tout en employant dans leur fiction les noms de personnes bel et bien réelles.

Dans sa chronique, Patrick Goldstein du L.A. Times s’interroge : «Est-ce que The Social Network est vraiment à propos de Mark Zuckerberg? Ou s’agit-il d’un personnage fictif que Sorkin a décidé de nommer Zuckerberg?». Selon l’auteur du livre The Facebook Effect, cité dans cet article de la BBC qui sonde des proches et sympathisants de Zuckerberg, «le film est seulement 40% vrai». (On se demande quel pourcentage serait nécessaire pour atteindre une légitimité acceptable).

La malhonnêteté intellectuelle des concepteurs du film ne s’arrêterait pas à la seule représentation des personnages, mais aussi à celle du lieu. Nathan Heller, un voisin de dortoir de Zuckerberg à l’époque, affirme dans Slate : «Le film dépeint un monde culturel qui est aussi noir et blanc qu’il est désuet. J’ai reconnu leur Harvard, mais seulement celui de Love Story ou de The Paper Chase, pas celui de mon expérience.»

Que tous ceux qui espéraient apprendre sur le phénomène Facebook et son fondateur se le tiennent pour dit : évitez à tout prix ce ramassis de mensonges qu’est The Social Network! Quand c’est rendu qu’on ne peut plus se fier sur Hollywood pour nous enseigner l’Histoire, on peut vraiment dire que le monde est en déroute… Sans vouloir choquer trop de gens, je tiens à rappeler que le cinéma (et l’art en général) n’est pas tenu à respecter une quelconque éthique journalistique, chose qui semble avoir échappé aux journalistes qui ont parti le débat en premier lieu.

Doit-on sincèrement croire que la majorité des gens qui vont voir un film «basé sur une histoire vraie» s’attendent à sortir de la salle objectivement informés? Quelle vaine présomption! On parle de responsabilité des cinéastes, mais n’oublions pas non plus celle des spectateurs, auxquels il incombe de distinguer le cinéma de la documentation historique. Associer un film à un cours d’histoire est une erreur impardonnable. (Pour en savoir plus sur Zuckerberg, je vous conseille ce récent portrait «autorisé» paru dans le New Yorker).

Le rôle d’un cinéaste est de donner une impression d’une personnalité, d’un temps et d’un lieu. De réemballer la réalité – et non pas la calquer – pour l’accorder au discours et aux thèmes globaux de son film. A-t-on déjà reproché à Monet de faire de la fausse représentation avec ses tableaux «flous» de la gare Saint-Lazare ou du Parlement de Londres? Pourtant, Fincher/Sorkin et le légendaire peintre impressionniste ont exactement la même vocation : présenter le monde tel qu’ils le voient, en espérant que leur vision puisse rejoindre, stimuler, émouvoir les gens. Pas les informer!

On peut blâmer Fincher et Sorkin d’avoir utilisé l’identité de vraies personnes sans tenir compte de leurs version des faits, tout ça dans le but de faire un film davantage divertissant et commercialement viable. Mais ces considérations devraient-elles de quelque manière que ce soit diminuer leur création artistique intitulée The Social Network? Aucunement. Pour reprendre la conclusion de la critique de Kenneth Thuran : «Tout ce qui importe c’est que The Social Network soit convaincant d’un point de vue cinématographique, et il l’est beaucoup».

On retrouve en effet beaucoup d’éléments admirables dans le film, comme l’habileté du scénariste à rendre fluide et engageant le langage informatique, juridique et entrepreneurial qui parsème le récit, sans jamais avoir recours à de lourds procédés explicatifs. On lève également notre chapeau au metteur en scène qui réussit à infuser d’une bonne dose de suspense un scénario aussi verbeux, à l’aide de cadrages millimétrés et dramatiques, d’une équipe de monteurs au sommet de leur forme, et d’une direction d’acteurs d’une sobriété exemplaire (remarquez à quel point tout se joue dans les yeux).

Ce qui fascine le plus dans The Social Network c’est d’observer une frénétique partie de ping-pong créative et intellectuelle entre deux brillants artistes aux forts contrastes. Dans sa critique magistrale, David Denby remarque :

Le portrait de Zuckerberg, j’assume, a été produit par une heureuse tension, même une opposition, entre deux hommes – un tir à la corde entre l’appréciation joyeuse de Fincher pour un outsider qui renverse l’ordre social et le dégoût vieux-jeu et humaniste de Sorkin pour l’amitié électronique et l’émotion virtuelle.

Si vous tenez absolument à voir un biopic fiable sur Zuckerberg, The Social Network n’est peut-être pas le film pour vous. Si, par contre, vous désirez apprendre sur l’art du cinéma, courez le voir.

***

Enfin, les fans de musique d’ambiance apprécieront certainement la bande originale, composée par l’ancien de Nine Inch Nails Trent Reznor et son collaborateur Atticus Ross. Ci-dessous, la saisissante pièce Hand Covers Bruise, qui ouvre le film avec un ton résolument mélancolique. Une entrevue audio de 50 minutes avec Reznor à écouter ici.

À lire aussi :

> Le piège du film biographique

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