Jozef Siroka

Archive, août 2010

Vendredi 6 août 2010 | Mise en ligne à 14h45 | Commenter Commentaires (126)

L’ancien et le nouveau

July-Cover

La critique cinématographique n’est pas en train de mourir, comme le veut le lassant refrain à la mode. Au contraire, elle n’a pas été aussi dynamique depuis des décennies. C’est du moins la conclusion de Paul Brunick dans son essai sur l’émergence de la critique web et de l’animosité du papier à cet égard, intitulé adéquatement The Living and the Dead.

Pour présenter l’article de son ancien stagiaire et nouveau collaborateur, l’éditeur de l’inestimable magazine Film Comment, Gavin Smith, y va d’un mea-culpa :

Dans un éditorial datant de 2006, j’ai écrit : «J’ai tendance à croire que les blogs sont plus importants pour les gens qui veulent écrire qu’ils le sont pour ceux qui aiment lire; qu’il sont longs sur les opinions mais courts sur les idées et la perspicacité». Je ne sais pas si cette observation tenait à l’époque, mais elle ne tient certainement plus aujourd’hui.

Cette prise de conscience de la part de M. Smith rassure bien entendu tous ceux qui ne s’arrêtent pas au seul support média pour juger de la qualité du discours critique. Mais il faut croire que, pour le moment du moins, l’éditeur de Film Comment représente l’opinion minoritaire parmi l’intelligentsia de la vieille école.

Pour illustrer le fossé qui persiste entre le web et le papier, Brunick cite le récent documentaire For the Love of Movies, qui traite de l’Âge d’or de la critique cinématographique, alors que les Andrew Sarris et Pauline Kael parvenaient à engager le pays dans une véritable conversation sur l’art du cinéma (le film a récemment été projeté au Cinéma du Parc). Un intervenant, le vénérable critique Richard Schickel du magazine Time, offre cette charmante remarque : «Ce que je vois dans la critique sur Internet, ce sont des gens d’une ignorance sans pareil à propos du [cinéma] qui s’expriment sur le cinéma».

La cerise sur le gâteau provient néanmoins de Thomas Doherty, professeur d’histoire culturelle à l’Université Brandeis, au Massachusetts, qui soutient dans son article sur le docu en question que les critiques de l’ère numérique sont «de jeunes voyous qui se font encore carter dans les multiplexes», «des hommes-enfants du peuple viscéraux et émotifs», «des troglodytes semi-lettrés qui rôdent les champs virtuels pour grogner des jurons».

Ces généralités absurdes traduisent à mon avis une angoisse par rapport à la popularité grandissante des scribes du web. La peur de l’Autre («Ces gens-là», comme les qualifierait Rex Reed, le vétéran critique du New York Observer, également interviewé dans For the Love of Movies). Et cette idée terrifiante que, une fois les remparts de papier journal tombés, une meute de fanboys écervelés envahira l’acropole qui abrite «l’opinion qui compte».

Ce sentiment d’insécurité se reflète également dans les critiques sarcastiques, voire haineuses, qu’on peut lire dans le papier à propos de certains films qui obtiennent la faveur (justifiée ou non) d’un segment vocal de la communauté web. Les récentes attaques disproportionnées contre le respectable Inception (lire la diatribe de Rex Reed ici) semblent en partie motivées par un désir de contrebalancer les critiques extatiques, exagérées ou ridicules de blogueurs (trop) enthousiastes. Une manière quasi-bestiale pour les professionnels du métier de marquer «leur» territoire, d’affirmer leur présence et leur importance dans l’anticipation d’un catastrophique changement de garde.

Si cette guerre des clans se montre complètement contre-productive, elle revêt également un caractère futilement égocentrique. Le papier et le web peuvent se chamailler tant qu’ils veulent, disserter sur leur propre supériorité; au bout du compte, c’est le lecteur qui tranche. Un cinéphile sera toujours capable de distinguer un torchon d’un bijou d’écriture, qu’il provienne d’un journal à grand tirage ou d’un recoin sombre de l’Internet. La qualité finit toujours par remonter à la surface.

On serait malaisé de se fier aux prophètes de malheur qui associent une éventuelle fin du papier à la mort de la critique. En effet, qu’est-ce qui nous empêche de penser, comme le suggère Brunick, que «Cette période de destruction pourrait mener à une résurrection. [...] Le présent numérique – naissant, tentaculaire, polyvalent, mais très vivant – tient une promesse à faire accélérer le pouls : le prochain Âge d’or est à la portée de quelques clics de souris».

L’ancien modèle de transmission du savoir et de la culture est peut-être à l’agonie, mais la passion pour le septième art, elle, continue de brûler.

Un temps nouveau

En complément à son essai (la deuxième partie sera publiée dans le prochain numéro de Film Comment), Paul Brunick recommande ses sites web préférés (il y en a plus de 40). Une vue d’ensemble de son blogroll commenté permet de constater que l’avenir de la critique cinématographique semble bel et bien sauf.

J’espère que ces lectures sauront vous enrichir et, bien sûr, que vous ferez ci-dessous vos propres recommandations. J’aimerais d’ailleurs découvrir des sites de qualité en français parce que, mis à part la chronique hebdomadaire de Sylvain Lavallée, Hors Champ, et quelques autres, je ne trouve pas matière à m’emballer dans ma langue d’adoption.

***

Sur ce, je vous laisse jusqu’à la fin du mois, question de prendre des vacances très essentielles! Je garde la section commentaires ouverte, comme d’habitude, et j’en vérifierai le contenu périodiquement. Avec mon absence prolongée, je peux très bien comprendre qu’il y aura de nombreuses digressions; mais tant qu’on parle de cinéma, tout est permis (sauf les insultes et autres trollismes). À bientôt!

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Mercredi 4 août 2010 | Mise en ligne à 17h30 | Commenter Commentaires (110)

Le capitalisme, l’ultime Méchant?

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Hollywood représente assurément l’une des plus belles entreprises capitalistes de l’histoire. Pourtant, les films qui sortent de l’industrie américaine sont, dans la grande majorité des cas, très peu flatteurs envers le système économique qui a pourtant permis leur existence. Les personnages de méchants fabriqués dans l’usine à rêves revêtent invariablement le costume du corporatiste; que ce soit Gordon Gekko, Daniel Plainview (photo) ou même Jabba the Hutt.

Selon un article du Wall Street Journal, ce paradoxe flagrant s’explique en trois parties :

La rage des réalisateurs et des scénaristes contre leurs propres commanditaires capitalistes, la difficulté d’utiliser un média visuel pour dépeindre la main invisible, et un cadre éthique que Hollywood partage avec la plupart de notre culture qui considère l’intérêt personnel comme intrinsèquement immoral ou, au mieux, amoral.

Sur ce dernier point, je suis tout à fait d’accord. Alors que lundi j’estimais que «la valeur du héros est souvent inversement proportionnelle à son degré d’hédonisme», on peut facilement ajouter aujourd’hui que la valeur du héros est souvent directement proportionnelle à son degré de désintéressement.

Ceci dit, la thèse du WSJ (qui va évidemment plus loin que la citation ci-dessus, et qui vaut la peine d’être lue) contient quelques lacunes. D’abord, l’auteur ne prend jamais en compte le fait que le début de l’Âge d’or hollywoodien, qui a établi le modèle (tant structurel que créatif) du studio system pour les décennies à venir, a coïncidé avec la Grande dépression de 1929. Forcément, les films des années 1930 reflétaient plus ou moins explicitement la ferveur anticapitaliste du pays (et d’aucuns se demandent si le formidable épanouissement artistique de l’époque n’a pas justement été un effet direct de la crise économique).

Un autre élément qui a été omis dans l’article, et qui réfute l’argument voulant que la diabolisation du capitalisme est le seul fait des «artistes», c’est l’identification du marché. Dans le cas qui nous intéresse, il s’agit carrément de «tout le monde». En effet, si les producteurs veulent un retour sur leurs investissements massifs, voire un profit, ils sont mieux de viser le plus de gens possible. Logique, non? Et ces nombreux consommateurs se trouvent où? Dans la base de la pyramide capitaliste. Et qu’ont en commun les locataires de ce niveau inférieur? Un ressentiment envers l’Autorité (dont le capitalisme n’est qu’une composante, faut-il préciser). Pendant les quelque deux heures que la populace se trouve dans une salle obscure, on va lui donner l’opportunité – moyennant 10-15$ – de cogner pas seulement sur les capitalistes, mais aussi les superviseurs, les prêtres, les professeurs, les parents, les policiers, les politiciens, etc. Si on était cyniques, on pourrait voir là une variante de l’exploitation de la main d’oeuvre par le capital…

N’oublions pas : un des rôles du cinéma de masse est de vendre aux spectateurs/prolétaires, par le biais de héros généralement humbles et omnipotents, l’illusion du contrôle sur leur propre destin. Le blockbuster comme thérapie collective.

Le producteur, ce nazi

Alors qu’il se trouvait au sommet de sa gloire, Jean-Luc Godard réalisa son premier (et dernier) film de studio, Le Mépris (1963), une histoire d’amour en phase terminale entre Michel Piccoli et Brigitte Bardot déclinée en mise en abyme sur le cinéma. La scène ci-dessous, dans laquelle on voit des rushes de l’adaptation de L’Odyssée d’Homère par Fritz Lang, capture parfaitement cet argument de l’article du WSJ :

Les scénaristes et les réalisateurs se trouvent dans une bataille quotidienne entre l’art et le commerce. [...] Ils considèrent qu’ils vendent une partie de leur âme artistique pour faire leurs films, et ragent naturellement contre le diable qui conclut l’achat.

Godard, le plus anticapitaliste des grands cinéastes, s’amuse à dépeindre ici le producteur (un Américain, bien sûr, joué par le «cowboy» Jack Palance) comme un personnage démoniaque. Ce dernier est naturellement déçu par la vision artistique qui se présente à ses yeux et déclare à la fin de la projection : «À chaque fois que j’entends le mot “culture” je sors mon carnet de chèques».

Il propose ensuite à Piccoli un contrat faustien pour réécrire le scénario du film de Lang (qui joue son propre rôle). Suite à quoi le réalisateur de Metropolis (1927) réplique : «Les Hitlériens disaient “revolver” au lieu de “carnet de chèques”».

À lire aussi :

> Réflexion sur le mal

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Mardi 3 août 2010 | Mise en ligne à 13h00 | Commenter Commentaires (81)

La citation du jour

<i>Cooking with Stella</i> (2009) de Dilip Mehta.

Cooking with Stella (2009) de Dilip Mehta.

Il a mille fois raison. Je ne comprends pas que notre industrie cinématographique, à l’exemple de la fonction publique, ne se soit pas donné des règles pour corriger cela, règles qu’on pourrait appeler «de représentation positive». Pour être financé, tout film québécois devrait obligatoirement compter dans sa distribution un juif, cinq Haïtiens, deux Pakistanais, deux Indiens des Indes, un Bulgare, trois Libanais, un Iranien, un Russe et un Indien de chez nous, tous en costume national.

- Pierre Foglia, qui ajoute son grain de sel à l’affaire Jacob Tierney.

La réplique sarcastique soulève ici une question pertinente, qui n’a jamais vraiment été considérée par le jeune cinéaste montréalais en manque de diversité : si l’on déplore que le cinéma québécois ne reflète pas suffisamment une certaine réalité multiculturelle, quelle serait alors la solution pour palier ce «problème»?

Pour être franc, je ne vois pas autre chose que l’implantation d’une société gouvernementale de type Politburo recherchant des artistes propagandistes et des projets politiquement convenables dans la veine de Cooking with Stella. «Une merde, mais une merde! Qui a bien évidemment enchanté le Canada anglais, où faire des films de merde n’est pas si grave pour autant qu’ils soient multiculturels», de conclure M. Foglia.

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