
La critique cinématographique n’est pas en train de mourir, comme le veut le lassant refrain à la mode. Au contraire, elle n’a pas été aussi dynamique depuis des décennies. C’est du moins la conclusion de Paul Brunick dans son essai sur l’émergence de la critique web et de l’animosité du papier à cet égard, intitulé adéquatement The Living and the Dead.
Pour présenter l’article de son ancien stagiaire et nouveau collaborateur, l’éditeur de l’inestimable magazine Film Comment, Gavin Smith, y va d’un mea-culpa :
Dans un éditorial datant de 2006, j’ai écrit : «J’ai tendance à croire que les blogs sont plus importants pour les gens qui veulent écrire qu’ils le sont pour ceux qui aiment lire; qu’il sont longs sur les opinions mais courts sur les idées et la perspicacité». Je ne sais pas si cette observation tenait à l’époque, mais elle ne tient certainement plus aujourd’hui.
Cette prise de conscience de la part de M. Smith rassure bien entendu tous ceux qui ne s’arrêtent pas au seul support média pour juger de la qualité du discours critique. Mais il faut croire que, pour le moment du moins, l’éditeur de Film Comment représente l’opinion minoritaire parmi l’intelligentsia de la vieille école.
Pour illustrer le fossé qui persiste entre le web et le papier, Brunick cite le récent documentaire For the Love of Movies, qui traite de l’Âge d’or de la critique cinématographique, alors que les Andrew Sarris et Pauline Kael parvenaient à engager le pays dans une véritable conversation sur l’art du cinéma (le film a récemment été projeté au Cinéma du Parc). Un intervenant, le vénérable critique Richard Schickel du magazine Time, offre cette charmante remarque : «Ce que je vois dans la critique sur Internet, ce sont des gens d’une ignorance sans pareil à propos du [cinéma] qui s’expriment sur le cinéma».
La cerise sur le gâteau provient néanmoins de Thomas Doherty, professeur d’histoire culturelle à l’Université Brandeis, au Massachusetts, qui soutient dans son article sur le docu en question que les critiques de l’ère numérique sont «de jeunes voyous qui se font encore carter dans les multiplexes», «des hommes-enfants du peuple viscéraux et émotifs», «des troglodytes semi-lettrés qui rôdent les champs virtuels pour grogner des jurons».
Ces généralités absurdes traduisent à mon avis une angoisse par rapport à la popularité grandissante des scribes du web. La peur de l’Autre («Ces gens-là», comme les qualifierait Rex Reed, le vétéran critique du New York Observer, également interviewé dans For the Love of Movies). Et cette idée terrifiante que, une fois les remparts de papier journal tombés, une meute de fanboys écervelés envahira l’acropole qui abrite «l’opinion qui compte».
Ce sentiment d’insécurité se reflète également dans les critiques sarcastiques, voire haineuses, qu’on peut lire dans le papier à propos de certains films qui obtiennent la faveur (justifiée ou non) d’un segment vocal de la communauté web. Les récentes attaques disproportionnées contre le respectable Inception (lire la diatribe de Rex Reed ici) semblent en partie motivées par un désir de contrebalancer les critiques extatiques, exagérées ou ridicules de blogueurs (trop) enthousiastes. Une manière quasi-bestiale pour les professionnels du métier de marquer «leur» territoire, d’affirmer leur présence et leur importance dans l’anticipation d’un catastrophique changement de garde.
Si cette guerre des clans se montre complètement contre-productive, elle revêt également un caractère futilement égocentrique. Le papier et le web peuvent se chamailler tant qu’ils veulent, disserter sur leur propre supériorité; au bout du compte, c’est le lecteur qui tranche. Un cinéphile sera toujours capable de distinguer un torchon d’un bijou d’écriture, qu’il provienne d’un journal à grand tirage ou d’un recoin sombre de l’Internet. La qualité finit toujours par remonter à la surface.
On serait malaisé de se fier aux prophètes de malheur qui associent une éventuelle fin du papier à la mort de la critique. En effet, qu’est-ce qui nous empêche de penser, comme le suggère Brunick, que «Cette période de destruction pourrait mener à une résurrection. [...] Le présent numérique – naissant, tentaculaire, polyvalent, mais très vivant – tient une promesse à faire accélérer le pouls : le prochain Âge d’or est à la portée de quelques clics de souris».
L’ancien modèle de transmission du savoir et de la culture est peut-être à l’agonie, mais la passion pour le septième art, elle, continue de brûler.
Un temps nouveau
En complément à son essai (la deuxième partie sera publiée dans le prochain numéro de Film Comment), Paul Brunick recommande ses sites web préférés (il y en a plus de 40). Une vue d’ensemble de son blogroll commenté permet de constater que l’avenir de la critique cinématographique semble bel et bien sauf.
J’espère que ces lectures sauront vous enrichir et, bien sûr, que vous ferez ci-dessous vos propres recommandations. J’aimerais d’ailleurs découvrir des sites de qualité en français parce que, mis à part la chronique hebdomadaire de Sylvain Lavallée, Hors Champ, et quelques autres, je ne trouve pas matière à m’emballer dans ma langue d’adoption.
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Sur ce, je vous laisse jusqu’à la fin du mois, question de prendre des vacances très essentielles! Je garde la section commentaires ouverte, comme d’habitude, et j’en vérifierai le contenu périodiquement. Avec mon absence prolongée, je peux très bien comprendre qu’il y aura de nombreuses digressions; mais tant qu’on parle de cinéma, tout est permis (sauf les insultes et autres trollismes). À bientôt!
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